SHELLEY A PISE ET A CASA MAGNI
arrivé ici, il ne lui restait de ses 400 livres que GO crowDs de dettes. Lord Byron naturellement fournira les fonds nécessaires pour le moment, puisque je ne le puis; mais il semljle disposé à s'en aller sans avoir pris les arrangements et fourni les explications nécessaires dans la situation de Hunt... Il lui offre le manuscrit de la Vision du Jugement pour son premier numéro. Cette offre, si elle est sincère, est plus que suffisante pour faire marcher le journal, et si elle est sincère, tout ira bien.
Comment vous trouvez-vous, mon excellente Mary? Ecrivez-moi spécialement sur votre santé, l'étal de vos esprits, et si vous n'êtes pas réconciliée un peu avec Lerici, au moins pour la saison d'été. Vous ne pouvez vous ligurer combien je suis pressé et occupé ; je n'ai pas un moment de loisir, cependant je vous écrirai par le prochain courrier.
Toujours, ma très chère Mary, votre très affectionné
P. S. J'ai trouvé la traduction du. Banquet.
Jane Williams répondit au billet mélancolique de Shelley par une lettre plus mélancolique encore, oii exprimant des inquiétudes de ne pas voir revenir son Neddino, (son mari) elle ajoutait en post-scriptum cette question à laquelle l'événement allait donner une si tragique réponse : « Pourquoi ditesvous que vous ne jouirez plus de moments semblables à ceux qui sont passés? Allez-vous donc rejoindre votre ami Platon? »
Le 8 juillet, Shelley et Williams se décidèrent enfin à quitter Livourne et à faire voile pour Lerici. Nous ne saurions entendre de la lugubre catastrophe qui va suivre un témoin mieux informé et plus ému que la veuve du poète.
Ayant appris que Hunt avait quitté Gènes, écrit-elle quelques jours après l'événement (15 août) à madame Gisborne, Shellejs Edward et le capitaine Roberts partirent avec notre bateau pour Livourne, afin de l'y recevoir. Je me portais mieux en ce moment, et je commençais à me traîner de mon lit à la terrasse ; mais mes esprits souffraient, si le corps allait mieux, et ce départ de Shelley était un insupportable surcroît de misère ; je ne pouvais me faire à cette idée. Je le fis revenir deux ou trois fois sur ses pas, lui disant que si je ne le voyais pas revenir bientôt, j'irais à Pise avec l'enfant ; je pleurai amèrement quand je le vis s'éloigner. Ils partirent ; Jane, Claire et moi, nous restâmes seules avec les enfants. Je ne pouvais sortir, mes forces ne revenaient que lentement et mes esprits devenaient de plus en plus malades. Dans mes lettres à Shelley, je le suppliais de revenir; j'étais hantée, lui disais-je, du pressentiment de quelque malheur prochain -J'avais peur pour l'enfant, car il ne me venait pas à la pensée qu'il pût lui-même courir quelque danger. Quand Jane et Claire faisaient leur promenade du soir, je faisais habituellement la garde sur la terrasse, accablée du poids de ma douleur, les yeux fixés sur la plus belle scène du monde. J'eus une lettre ou deux de Shelley relatant les difficultés qu'il avait éprouvées dans l'installation des Hunt, et me disant qu'il ne pouvait fixer l'époque de son retour. Une semaine passa ainsi. Le lundi, 8, Jane eut une lettre d'Edward, datée du samedi ; il disait qu'il attendait à Livourne le retour de Shelley qui était à Pise, que le retour de Shelley était certain ; mais ajoutat-il, s'il n'est pas revenu lundi, je prendrai une felouque, et vous pouvez m'attendre mardi soir au plus tard. "Vint le lundi, le fatal lundi ; mais toute la journée pour nous fut orageuse, et nous ne pûmes supposer qu'ils eussent pris la mer. A minuit nous eûmes un ouragan de tonnerre ; le mardi il plut toute la journée ; le temps fut calme ; le ciel pleurait sur leur tombeau. Le mercredi, un vent favorable souffla de Livourne, et le soir plusieurs
felouques en arrivèrent; Tune d'entre elles nous dit qu'ils avaient mis à la voile le lundi, mais nous n'en voulûmes rien croire. Jeudi le vent continua à être favorable, et quand minuit vint, et que nous n'aperçûmes pas les hautes voiles du petit bateau doubler le promontoire, nous commençâmes à craindre, non la vérité, mais quelque maladie, quelques nouvelles désagréables qui les auraient retenus. Jane devint si inquiète que le lendemain elle était décidée à partir pour Livourne dans un bateau afin de voir ce qu'il en était ; mais le mauvais temps la retint. Le 12, à midi, arrivèrent nos lettrés. Il y en avait une de Hunt à Shelley ; il y disait : « écrivez-nous, je vous en prie, des nouvelles de votre retour, car on dit que vous avez eu très mauvais temps après votre départ de lundi, et nous sommes dans la plus grande anxiété. ;> Le papier me tomba des mains ; je tremblai de tous mes membres; Jane le lut. « Tout est perdu ! «dit-elle. « Non ma chère Jane, lui criai-je, non, tout n'est pas perdu ; mais cette incertitude est terrible ; venez avec moi, allons à Livourne, nous prendrons la poste, afin d'apprendre promptement notre destin. » Nous allâmes à Lerici, le désespoir dans le cœur; nous éprouvâmes quelque soulagement, quand on nous dit là qu'on n'avait entendu parler d'aucun accident, que s'il était arrivé un pareil malheur, on le saurait, etc.... Mais nos craintes étaient toujours grandes, et sans nous arrêter nous primes la poste pourPise. Ce devait être une chose terrible de voir deux pauvres femmes, égarées, hagardes, courant comme Mathilde, vers la mer afin d'apprendre si elles étaient pour toujours condamnées à la misère. Je savais que Hunt était à Pise dans la maison de lord Byron ; mais je pensais que lord Byron était à Livourne. Je fus d'avis que nous devions aller à la Casa Lanfranchi, posera Hunt la terrible question: « Savez-vous quelque chose de Shelley ? » En entrant à Pise, l'idée de voir Hunt pour la première fois depuis quatre ans dans de telles circonstances et de lui poser une semblable question fut pour moi si pleine d'épouvante que je ne
pus qu'avec beaucoup de difficulté m'empêcher de tomber en convulsion ; la lutte fut terrible ; enfin nous frappâmes à la porte et une voix répondit : « Qui est là ? » C'était la servante de la Guiceioli. Lord Byron était à Pise ; Hunt était couché, et ainsi je dusvoirlord Byronà sa place. Ce fut pour moi un grand soulagement ; je montai les • escaliers en chancelant ; la Guiceioli vint au devant de moi en souriant, pendant que j'avais à peine la force de dire : « Où est-il ? Savez-vous quelque chose de Shelley ? » — Ils ne savaient rien... Il avait quitté Pise le dimanche; le lundi il avait embarqué ; il avait fait mauvais temps dans l'après-midi; c'est tout ce qu'ils savaient. Lord Byron et sa dame m'ont dit depuis tous les deux, que ce terrible soir-là j'avais plutôt l'air d'un spectre que d'une femme ; il semblait sortir une lumière de mes yeux, ma figure était toute blanche, et j'étais comme une statue de marbre. Hélas ! je ne faisais que de me relever de mon lit de douleur pour ce voyage : j'avais voyagé toute la journée; il était maintenant minuit; nous ne voulûmes pas nous arrêter et continuâmes notre chemin jusqu'à Livourne, non dans le désespoir, car alors nous serions mortes, mais avec un reste d'espérance suffisant pour maintenir l'agitation de nos esprits qui était toute notre vie. 11 était deux heures passées du matin quand nous arrivâmes. On nous conduisit dans un mauvais hôtel où nous ne trouvâmes ni Trelawny ni le capitaine Roberts, et comme on ne savait même pas exactement où ils étaient, nous dûmes attendre jusqu'au lever du jour. Nous nous jetâmes tout habillées sur nos lits, et dormîmes un peu ; mais à six heures nous allâmes à deux ou trois hôtels, demander des nouvelles de l'un ou de l'autre de ces gentilshommes. Nous trouvâmes Roberts au Globe. Il vint à nous avec une figure qui semblait nous dire l'affreuse vérité, et là nous apprîmes toutes les circonstances qui s'étaient passées entre leur départ et leur retour. Shelley avait passé la plupart du temps à Pise, pour arranger les affaires des Hunt, et presser lord Byron
jusque dans ses derniers retranchements au sujet du journal. 11 y avait d'abord trouvé une grande difficulté, mais à la fin il était parvenu, à la grande joie de son cœur, à obtenir les deux points. Mistress Mason me dit qu'elle l'avait vu en meilleures santé et dispositions d'esprit que jamais, quand il alla prendre congé d'elle le dimanche 7 juillet, sa face brûlée par le soleil, et son cœur soulagé d'avoir pu réussir à faire aux Hunt une situation tolérable. Edward était resté à Livourne. Le lundi, 8 juillet, ils employèrent leur matinée à acheter des provisions et comestibles, etc.. pour notre sohtude. Il y avait eu le matin un orage ; mais après midi le temps était redevenu beau et le vent soufflait dans la direction de Lerici. Ils étaient impatients de partir : Roberts leur dit d'attendre jusqu'au lendemain que le temps fût bien rétabli ; Shelley y aurait consenti ; mais Edward était dans une telle impatience de rentrer au logis, disant qu'avec ce vent ils y seraient dans sept heures, qu'on mit à la voile! Shelley était dans un de ses accès extravagants de bonne humeur, où vous l'avez vu quelquefois. Roberts alla jusqu'au bout de la jetée et les suivit jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue ; ils partirent à une heure, et filèrent environ sept nœuds à l'heure ; vers les trois heures, Roberts, qui était toujours sur la jetée, vit venir le vent du Golfe, ce que les Italiens appellent un temporale. Inquiet de savoir comment le bateau supporterait l'ouragan, il monta à la tour, et avec une lunette les découvrit à dix milles environ en face de Viareggio, serrant les huniers. « L'obscurité de l'ouragan, dit-il, les déroba à mes yeux, et je ne les vis plus. Quand l'orage s'éclaircit, je regardai encore, m'imaginant que j'allais les voir revenir; mais il n'y avait plus un seul bateau sur la mer. » C'est tout ce que nous sûmes ; et cependant nous ne désespérâmes pas encore ; ils pouvaient avoir été emportés du côté de la Corse, ou Dieu sait où, car ils ne connaissaient pas la côte. Certains récits appuyaient cette croyance; on disait même qu'on les avait vus dans le
Golfe. Nous résolûmes de nous en retourner le plus vite possible ; nous envoyâmes un courrier de tour en tour le long de la côte, pour voir si l'on n'avait rien découvert, et à neuf heures avant midi nous quittions Livourne ; nous nous arrêtâmes un moment à Pise, et regagnâmes Lerici. A deux milles de Viareggio, nous descendîmes, et allâmes dans cette ville demander des nouvelles. Là nous commençâmes à deviner notre malheur : une petite barque et un baril d'eau avaient été trouvés à cinq milles de distance; ils avaient confectionné une piccolissima lancla, d'ais très minces cousus par un cordonnier, qui devait uniquement servir à gagner le rivage sans se mouiller, notre bateau tirant quatre pieds d'eau. La barque trouvée coïncidait avec cette description : mais elle pouvait avoir été fort embarrassante et par un mauvais temps facilement jetée par dessus bord ; le baril m'efïraj'ait davantage; mais encore pouvait-on l'expUquer de la même manière. Je dois vous dire que maintenant Jane et moi nous n'étions plus seules. Trelawny nous accompagna à notre maison. Nous atteignîmes la Magra vers dix heures et demie du soir. Je ne puis vous décrire ce que j'éprouvai au premier moment quand, traversant le gué de la rivière, je sentis l'eau jaillir sous nos roues; je fus suffoquée, la respiration me manqua, je crus que j'allais me trouver mal ; je luttai avec force, pour que Jane ne s'en aperçût pas. En regardant sur la rivière, je vis les deux grandes lumières brillant à l'embouchure, et une voix du fond des eaux semblait me crier : « c'est là son tombeau. » Quand nous eûmes passé la rivière, je me remis peu à peu. En arrivant à Lerici, nous fûmes obligés de traverser notre petite baie en bateau. San Terenzo était illuminé pour une fête. Quelle scène! les vagues de la mer, le souffle du sirocco, les lumières de la ville vers laquelle nous voguions, et nos cœurs désolés, qui jetaient sur toutes choses l'ombre d'un suaire ! Nous abordâmes : on n'avait rien appris sur leur sort. C'était le samedi 13 juillet, et nous attendîmes ainsi jusqu'au jeudi (18 juillet),
suspendues entre l'espérance et la crainte. Nous envoyâmes des messagers le long de la côte vers Gènes et Viareggio ; on n'avait rien trouvé que la lancia ; d'après les relations qui nous étaient faites, nous espérions encore, et cependant vous dire l'agonie que nous endurâmes durant ces douze jours, ce serait vous donner l'idée d'une peine infinie, chaque moment paraissant intolérable, et faisant place à un moment plus intolérable encore. Les habitants du pays ajoutaient encore à notre tourment. Ce sont de véritables sauvages. Les jours de fête, hommes, femmes et enfants en différentes bandes, les sexes toujours séparés, passent toute la nuit à danser sur le sable près de notre porte, courant dans la mer, et revenant sur leurs pas, et hurlant tout le temps toujours le même air, le plus détestable du monde ; le sirocco qui ne cessait de souffler et les flots de la mer gémissaient leur éternel chant de mort. Le jeudi, 18, Trelawny nous laissa pour aller à Livourne voir ce qui se faisait ou ce qu'il y avait à faire. Le vendredi je fus très malade, mais le soir venu, je dis à Jane : « Si Ton avait trouvé quelque chose, Trelawny serait revenu nous le faire savoir. 11 n'est pas revenu, donc j'espère. «Vers septheures dusoir, il revint C'en était fait! Tout était fini maintenant! On les avait trouvés noyés sur le rivage. Il fallut supporter tout cela ! Qu'ai-je de plus à vous dire? Le lendemain nous retournâmes à Pise et nous y sommes toujours ; les jours passent... l'un après l'autre, et nous vivons encore. Nous avons tout souffert ensemble ; nous quitterons ensemble l'Italie. Ainsi nous vivons... Le pauvre Hunt a terriblement souffert, comme vous pouvez le deviner. Lord Byron est très bon pour moi et vient souvent me voir avec la Guiccioli. Aujourd'hui, le soleil brille dans le ciel... ils sont allés au bord désolé de la mer rendre les derniers devoirs à ses restes terrestres, Hunt, lord Byron, et Trelawny. Les lois de quarantaine ne permettent pas de les enlever plus tôt, et encore à cette condition que nous les réduisions en cendres. Cela ne me déplaît pas. Ses restes
seront à Rome à côté de mon enfant, et là moi aussi j'irai les rejoindre un jour. Adonaïs n'est pas l'élégie de Keats, c'est sa propre élégie. 11 nous y invite à aller à Rome. J'ai vu le lieu où il git maintenant, les piquets qui marquent l'endroit où les sables le recouvrent, mais ce ne sera pas là qu'on le brûlera, c'est trop près de Viareggio. Us sont à cette heure occupés à ce terrible office, et je vis M
Le corps de Shelley avait été trouvé sur le rivage près de Viareggio ; la figure et les mains, et toutes les parties qui n'étaient pas protégées par les vêtements, n'avaient plus de chairs.
Sa taille élevée et mince, dit TrelaAvny appelé à l'examiner , la jaquette , le volume d'Eschyle ^ dans une poche, et les poèmes de Keats dans l'autre, plies en double comme si le lecteur, au milieu même de sa lecture, l'eût serré rapidement, tout cela m'était trop familier pour me laisser le moindre doute sur l'identité de ce cadavre mutilé. Le corps de Williams plus mutilé encore fut trouvé sur le rivage à trois milles de dislance de celui de Shelley... WilUams était le seul des trois qui sût nager, et il est probable qu'il avait survécu le dernier. Shelley déclarait qu'en cas de naufrage il mourrait sur le coup, et ne mettrait pas d'autres vies plus précieuses en péril pour sauver la sienne qui lui paraissait sans valeur. Ce ne fut que trois semaines après le naufrage du bateau que l'on retrouva à l'état de squelette le corps de Charles Vivian, à quatre milles des deux autres.... Je remontai à
1. Mary retourna en Angleterre dans l'automne de 1823, et mourut en 1851. Percy Florence Shelley, encore vivant aujourd'hui, succéda au baronnage à la mort de son grand-père en 1844.
2. M. Dowden qui a vu le volume à Roscombe Manor, où sont réunies par les soins pieux de son fils les reliques de Shelley, affirme que c'est un Sophocle.
cheval, continue Trelawny. et je gagnai le golfe de la Spezzia; j'arrivai en vue de la maison solitaire où Shelley et Williams avaient vécu, et où leurs veuves vivaient encore... Comme je posais le pied sur le seuil de leur maison, porteur de nouvelles qui devaient mettre à la torture toutes les fibres de leur être, je m'arrêtai, je regardai la mer, et ma mémoire se reporta à nos joyeux adieux quelques jours auparavant.
Je revis les deux familles, réunies sous la véranda, dominant une mer si limpide et si calme qu'elle reflétait chaque étoile, comme dans un miroir ; les jeunes mères chantant quelque gaie mélodie, accompagnée de la guitare. L'éclat de rire aigu de Shelley, (je l'entends encore) retentissait à mes oreilles, avec le salut amical de Williams, la buona notte de toute la joyeuse société, la chaleureuse invitation de revenir le plus tôt possible, et de ne pas oublier les commissions que chacun m'avait données. Je me jetais dans une petite barque et je regagnais lentement le Bolivar à l'ancre dans la baie, désolé de me séparer de ceux que je considérais comme la société humaine la plus unie, la plus heureuse du monde ; le souffle d'une bouffée de vent avait changé la scène à vue. Tel est le bonheur humain !
Ma rêverie fut interrompue par un cri de la nourrice Caterina, qui en traversant la salle me vit sur la porte. Après lui avoir adressé quelques questions, je montai les escaliers, et sans me faire annoncer, j'entrai dans la chambre. Je n'eus pas besoin de .parler, et elles ne m'adressèrent aucune question. Les grands yeux gris de mistress Shelley étaient fixés sur mon visage. Je détournai la tète. Incapable de supporter cet horrible silence, elle fit un effort convulsif et s'écria : « Il n'y a donc plus d'espoir ! » Je ne répondis pas, je quittai la chambre, et je leur envoyai la servante avec les enfants. Le lendemain je pus leur persuader de m'accompagner à Pise.
Ce fut encore Trelawny qui se chargea, pour obéir
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à la loi toscane, de brûler les corps. Il s'entendit avec Byron pour faire de cette crémation un acte solennel, et rappelant autant que possible les cérémonies de la crémation antique. Il n'y eut que l'oraison funèbre qui manqua : « nous avions perdu, dit Trelawny, notre barde hellénique. » Le corps de Williams fut brûlé le 15 août et celui de Shelley le 16.
Byron, en face de ce spectacle, affecta une pose quelque peu théâtrale et hamlétique.
Lorsque Byron, dit Trelawny, vit la masse informe des os et de ce qui restait de chair du corps de Williams : « est-ce là un corps humain ? dit-il ; c'est plutôt la carcasse d'un mouton ou d'un autre animal que celle d'un homme ; quelle satire de notre orgueil et de notre folie ! »
Je lui montrai les lettres E.E. W. sur le mouchoir de soie noir. Byron les regarda en murmurant : « les entrailles d'un ver tiennent plus longtemps ensemble que l'argile de potier dont l'homme est fait. Laissez-moi voir la mâchoire, ajouta-t-il, au moment où l'on retirait le crâne, je puis reconnaître aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé. Je regarde toujours les lèvres et la bouche ; elles disent ce que la langue et les j-eux essaient Ide cacher... Mais ne répétez pas cette cérémonie pour moi; laissez ma carcasse pourrir où elle tombera. »
Le lendemain Byron et Leigh Hunt arrivèrent à l'heure indiquée, accompagnés de soldats, et de l'officier de la Santé, comme la veille. La scène solitaire et grandiose qui nous entourait s'harmonisait si bien avec le génie de Shelley, qu'il me semblait voir son esprit planer sur nos tètes. La mer, avec les îles de Gorgona, Capraia et Elba s'étendait devant nous ; les vieilles tours d'observation s'échelonnaient le long de la côte, que dominaient les crêtes de marbre de l'Apennin, avec leurs dentelures pittores-
ques étincelant au soleil ; on n'apercevait aucune habitation humaine. En songeant au plaisir que causaient h Shelley de son vivant ces scènes de sublime solitude, il me sembla que nous ressemblions à un troupeau de loups ou de chiens sauvagesien déterrant son corps abîmé et nu de dessous le brillant sable jaune qui le recouvrait, pour l'exposer à la lumière du jour ; mais les morts n'ont pas de voix, et je ne pouvais m'opposer au sacrilège ; cette besogne fut exécutée silencieusement ; pas un mot ne fut prononcé ; car les Italiens se laissent facilement impressionner et toucher. Byron était silencieux et pensif. Nous tressaillîmes au bruit sourd et creux qui suivit le premier coup de pioche ; le fer avait frappé un crâne, et le corps fut bientôt découvert. On l'avait enduit de chaux ; cette chaux ou la décomposition avait eu pour effet de le teindre d'une sombre et lugubre couleur d'indigo. Byron me demanda de garder le crâne pour lui ; mais me souvenant qu'il avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation. Les membres ne se séparèrent pas du tronc, comme ceux de Williams ; le corps fut tout entier déposé dans la fournaise. J'avais pris la précaution d'avoir de plus nombreuses et plus larges pièces de bois, à cause des difficultés que nous avions éprouvées la veille. Quand le feu fut mis, nous répétâmes la cérémonie du jour précédent ; et nous versâmes sur le corps de Shelley mort plus de vin qu'il n'en avait consommé pendant sa vie. Ce vin avec l'huile et le sel entretinrent une flamme jaune et tremblotante. La chaleur du soleil et du feu était si intense, que l'atmosphère grésillait et ondoyait autour du bûcher ; le corps s'efFondra et le cœur fut mis à nu. L'os frontal du crâne, à l'endroit où la pioche l'avait atteint, se détacha, et comme le derrière de la tête s'appuyait sur les barres du fond de la fournaise, la cervelle bouilUt littéralement, et pétilla comme dans un chaudron pendant quelque temps.
Byron ne put soutenir ce spectacle, et regagna à la
nage le Bolivar. Leigh Hunt était i;esté dans la voiture. Le feu était si ardent qu'il .chauffa le fer à blanc, et réduisit son contenu en cendres grises. Les seules portions qui ne furent pas consumées furent quelques fragments des os, de la mâchoire et du crâne ; mais ce qui nous surprit tous, ce fut de voir que le cœur était resté intact. En retirant cette relique de la fournaise ardente, je me brûlai gravement la main i.
Après avoir refroidi la chaudière de fer dans la mer, je réunis les cendres humaines et les mis dans une boite, que je déposai à bord du Bolivar. Byron et Hunt retournèrent à leur domicile.
Les cendres de Shelley furent déposées par Trelawny dans le cimetière protestant de Rome, à côté de celles de son cher petit Williams et de son frère en poésie, John Keats. Leigh Hunt y inscrivit ces deux mots : cor cordium^ et Trelawny y ajouta ces vers empruntés à la Tempête de Shakespeare, au chant d'Ariel :
Rien de lui ne s'est évanoui ;
Mais la mer l'a transfiguré
En quelque chose de riche et d'étrange.
(Shakespeare Tempête I, 2, 400)
Dans une chapelle de l'église de Ghristchurch- Hants, s'élève un monument d'un grand aspect mélancolique, qui rappelle à la fois l'image de Jésus descendu de la croix entre les bras de sa mère, et celle
1. Le cœur de Shelley, des mains de Hunt passa dans celles de Mary, et fait acluellement partie des reliques conservées ù Boscombe Manor.
SA MORT ET SON BUCHER oi3
d'une muse éplorée contemplant avec une muette douleur les traits flétris par la mort du plus cher de ses nourrissons. Ce marbre de Weekes , consacré par la piété filiale à Shelley et à Mary dans l'ombre d'une obscure église, attend le jour oîi l'Angleterre effacera son ingratitude en lui faisant une place à Westminster à côté de Milton, de Spenser et de Shakespeare.