‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 107 sur 110 · FRAGMENT TRADUIT DU ROMAN DE SAINT-IRVYNE · texte numérisé non relu

FRAGMENT TRADUIT DU ROMAN DE SAINT-IRVYNE

Ginotti raconte sa vie à Wolfstein.

(( Dès ma plus tendre jeunesse, li curiositi', un désir de dévoiler les mystères cachés de la nature, fut la passion qui présida au développement intellectuel de toutes les émotions de mon âme. Ce désir m'amena d'abord à cultiver, et avec succès, les différentes branches du savoir qui conduisent aux portes de la sagesse. Je m'appliquai à cultiver la philosophie ; l'intérêt que j'y trouvai dépassa mon attente la plus passionnée. Je faisais peu de cas de Vamour, et je m'étonnais que les hommes cherchassent perversement à s'allier avec la faiblesse. La philosophie naturelle fut en dernier lieu l'objet de mes plus ardentes recherches : elles m'entraînèrent dans un labyrinthe de méditations. Je songeai à la morl. Je frémis dhorreur, être éfjoîste que j'étais, à la pensée d'entrer dans une nouvelle existence à laquelle j'étais étranger. Que je doive plonger ou non dans les abîmes de l'avenir, je ne puis mourir. — Cette nature, cette matière dont elle est composée, doit-elle exister pendant toute l'éternité? Oui, je sais qu'elle existera ; l'activité et les énergies dont la

nature m'a doué me disent qu'il en sera ainsi. Telle était

mon opinion à cette époque ; je croyais alors qu'il n'existait pas de Dieu. Ah! à quel prix exorbitant ai -je acheté la conviction qu'il y en a un ! Dans l'opinion que la politique des prêtres et la superstition étaient toute la religion que l'homme ait pratiquée, je ne pouvais supposer qu'il existât des êtres surnaturels d'aucune espèce. Je croyais que la nature se suffisait à elle-même ; je ne supposais pas alors qu'il pût y avoir quelque chose au delà de la nature.

» J'avais alors àpeuprès dix-sept ans -J'étais plongé dans les profondeurs de la métaphysique; à l'aide d'arguments sophistiques, je m'étais convaincu de la non-existence d'une première cause, et par l'étude des modifications et combinaisons des essences de la matière, j'étais arrivé à cette conviction qu'il n'y avait d'existences possibles que celles qui tombaient sous la vision de l'homme. Jusqu'alors, j'avais vécu complètement pour moi-même ; je ne me souciais pas des autres, et si la main du destin avait effacé de la liste des vivants chacun des compagnons de ma jeunesse, je serais resté insensible et inébranlable. Je n'avais pas un ami dans le monde : je ne m'occupais que de moi-même. Dans la passion où j'étais de calculer les effets des poisons, j'en essayai un que j'avais composé sur un jeune homme qui m'avait offensé ' ; il languit un mois, et expira dans la plus terrible agonie. Au retour du convoi, d'étranges pensées se pressèrent dans mon esprit. Maintenant, je craignais plus que jamais de mourir; et quoique je n'eusse aucune raison de concevoir l'espérance d'une plus longue vie que celle qui est accordée au reste des mortels, cependant je pensai qu'il était possible de prolonger l'existence. Et pourquoi, raisonnai -je mélancoliquement en moi-même, pourquoi supposerais-je que ces fibres et ces

1. Shelley à Oxfoi-d racontait à son ami Hogg comment il avait failli se tuer lui-même en avalant par inadvertance un poison minéral.

muscles sont faits d'une étoffe plus durable que ceux des autres hommes ?

)) Je n'ai pas le droit de supposer autre chose que ceci, qu'après le terme assigné par la nature à l'existence des atomes qui composent mon être, je dois, comme les autres hommes, périr, peut-être pour toujours. Et dans l'amertume de mon cœur, je maudis cette nature et ce hasard auxquels je croyais ; et en proie au paroxisme des passions qui se disputaient mon âme, je tombai désespéré, au pied d'un grand frêne, qui élevait sa forme fantastique au dessus d'un torrent qui bouillonnait en bas.

» Il était minuit : j'étais loin de Salamanque, les passions qui agitaient ma cervelle jusqu'au délire avaient donné de la force à mes nerfs, et de l'agilité à mes pieds ; mais après de longues heures d'une promenade incessante, je commençais à me sentir fatigué. Il n'y avait point de lune dans le ciel, et aucune étoile n'illuminait l'hémisphère. Le ciel était voilé d'un épais rideau de nuages; et dans mon imagination surchaufîee, les vents, qui avec une cadence imposante balayaient la scène nocturne, m'apportaient dans leurs sifflements des nouvelles de mort et d'anéantissement. Je regardai le torrent, écumant sous mes pieds ; on pouvait à peine le distinguer à travers l'épaisseur des ténèbres, sauf, par intervalles, quand les eaux à la crête blanchissante se brisaient sur la base du rocher où j'étais debout. Alors j'eus la vision du suicide; j'étais prêt à plonger dans la marée de la mort, à me précipiter dans les régions inconnues de l'éternité, quand le doux son d'une cloche venant d'un couvent voisin se fitentendre dans le silence de la nuit. C'était comme une corde qui retentissait à l'unisson de mon âme ; elle fit vibrer les plus secrètes sources du ravissement. Je ne songeai plus au suicide ; je m'assis de nouveau au pied du frêne, et je fondis en larmes. Je n'avais jamais pleuré jusqu'alors ; ce fut une sensation nouvelle pour moi, une sensation dun charme inexplicable. Je cherchai par quelles règles de la science je pouvais m'en rendre compte

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là, la philosophie me faisait défaut. Je reconnus son inefficacité, et presque au même instant, je sentis l'existence d'un esprit supérieur et bienfaisant, à l'image de qui est faite l'àme de l'homme ; mais chassant promptement ces idées, et vaincu par une excessive fatiyue de l'esprit et du corps, je posai ma tête sur une racine saillante de l'arbre, et oubhant tout autour de moi. je tombai dans un profond et paisible sommeil. Que dis-je ? Paisible ? Non. Je rêvai que j'étais debout sur le bord d'un affreux précipice, loin, bien loin au dessus des nuages ; et, au milieu de leurs sombres formes qui traînaient au dessous, se brisait une effroyable cataracte : ses mugissements arrivaient à mon oreille portés sur le souffle de la nuit. Au dessus de moi s'élevaient formidablement crénelés et dentelés, les fragments d'énormes rocs, éclairés par la lueur incertaine de la lune ; leur hauteur, la grandeur de leur masse informe, leurs proportions gigantesques faisaient vaciller l'imagination, et l'esprit pouvait à peine mesurer la vaste élévation de leurs sommets. Je voyais les noires nuées passer emportées par l'impétuosité du vent, sans sentir moimême aucun souffle. Il me semblait voir des formes aux sombres lueurs chevaucher leurs saillies presque palpables.

w Pendant que je regardais ainsi l'immense gouffre qui bâiflait devant moi, il me sembla qu'un son d'argent glissait sur la quiétude de la nuit. La lune devint aussi brillante que de l'argent poli, et chaque étoile étincela de scintillations d'une blancheur inexprimable. De séduisantes images glissèrent imperceptiblement sur mes sens, pendant qu'un courant de mélodie d'une ravissante douceur flottait autour de moi. Tantôt elle s'approchait, et tantôt elle s'éloignait en mourant dans des tons chers à la mélancolie. Pendant que j'étais ainsi transporté dans le ravissement, l'harmonie séraphique grandissait : ses sons de plus en plus retentissants vibraient dans les plus intimes profondeurs de mon âme, et une douceur mystérieuse berçait et endormait toutes mes impétueuses pas-

APPENDICE o2i

sions. Je regardais avec une avide curiosité la scène qui était devant moi; une brume d'un rayonnement d'argent rendait chaque objet, excepté moi-même, imperceptible; cependant elle était aussi brillante que le soleil de midi. Tout à coup, pendant que la mélodie dans toute sa plénitude emplissait le ciel, la brume sembla en un point s'entr'ouvrir, et à travers l'ouverture, on voyait rouler des nuages du plus intense cramoisi. Au dessus d'eux et comme couchée par l'air invisible, apparut une forme de la plus parfaite et de la plus merveilleuse symétrie. Des rayons de lumière surpassant toute expression, tombaient de ses yeux étincelants, et les émanations de son visage répandaient sur les nuages transparents une lueur d'argent. Le fantôme s'avança vers moi ;ilme sembla alors, en imagination, qu'il était porté sur le doux courant de la musique qui i-emplissait l'air ambiant. Avec une voix qui était elle-même une fascination, il s'adressa à moi, disant : «Veux-tu venir avec moi? Veux-tu être à moi? i» .Je sentis une volonté décidée de n'être jamais àlui : « Non, non, » répondis-je sans hésiter, avec un sentiment qu'aucun langage ne peut décrire. J'avais à peine prononcé ces paroles, qu'il me sembla qu'une sensation de mortelle horreur glaçait mon corps endolori ; un tremblement de terre ébranla le précipice sous mes pieds; le beau fantôme s'évanouit ; les nuages, comme un chaos, roulèrent autour de moi, lançant de leurs masses sombres d'incessants météores ^. J'entendis de toutes parts un fracas assourdissant ; il semblait que c'était la dissolution de la nature : la lune rouge-sang, arrachée de sa sphère, s'engouffra sous l'horizon. Je sentis une main vigoureuse étreindre mon cou, et me retournant dans une agonie d'horreur, je vis une forme plus hideuse que l'imagination humaine ne saurait la peindre ; un géant dont les membres diffor-

1. On trouvera le même mouvement dans un petit poème de Shelley que nous avons cité phis haut, p. 147.

2. On trouvera un écho de ce passage dans la Reine Mab V, 1. p. 19.

mes semblaient noircis par les traces ineffaçables du tonnerre de Dieu : cependant dans ses traits détestables et hideux, quoiqu'ils semblassent fort différents, je pus reconnaître ceux de la charmante vision. « Misérable ! s'écriat-il avec une voix de tonnerre triomphante, tu dis que tu ne veux pas être à moi ? Ah ! tu es à moi sans rédemption possible, et je triomphe dans la conviction qu'aucune puissance ne saurait l'empêcher. Dis, veux-tu être à moi ? » En disant cela, il m'entraînait au bas du précipice : la vue de la mort prochaine fit délirer ma cervelle au comble de l'horreur. « Oui, oui, je suis à loi, » m'écriaije. A peine avais-je prononcé ces mots, que la vision s'évanouit et je me réveillai. »

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