‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 109 sur 110 · LETTRE A GODWIN SUR L'ÉDUCATION CLASSIQUE · texte numérisé non relu

LETTRE A GODWIN SUR L'ÉDUCATION CLASSIQUE

« Vos arguments ea faveur de l'éducation classique n'ont pas réussi à m'eniever tout doute à cet égard. Je ne suis pas assez vain et assez dogmatique pour dire qu.'aujourd'hui je n'ai aucun doute sur les funestes effets de l'éducation classique ; mais mon opinion est assurément celle-ci (et votre dernière lettre ne suffit pas à la réfuter), que les mauvais effets du grec et du latin en contrebalancent considérablementles bienfaits.... Et d'abord, je ne vois pas comment une seule des vérités devolre Justice politique s'appuie sur l'excellence de la littérature ancienne. Que le latin et le grec aient contribué à former votre caractère, ce n'est pas à discuter ; mais jusqu'à quel point y ont-ils contribué? Les raisonnements sur lesquels se fonde votre système ont-ils le moindre rapport avec l'excellence de la Grèce et de Rome? Le gouvernement deRomerépublicaine et surtout ceux de la Grèce n'étaient-ils pas aussi oppressifs qu'arbitraires, aussi libéraux d'encouragements pour le monopole que l'est aujourd'hui celui de le Grande-Bretagne ? Et qu'apprenons-nous de leurs poètes ? Comme vous l'avez vous-même reconnu quelque part, « ils ne

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sont bons qu'à perpétuer la funeste race des héros dans le monde. » Lucrèce forme peut-être la seule exception. A travers tout l'ensemble de leur littérature court une veine de pensée semblable à celle que vous avez si justement censurée dans Helvétius. L'honneur, l'opinion soit des contemporains, soit plus souvent de la postérité, y est mis tellement au-dessus de la vertu, que, selon les paroles suprêmes de Brutus, la vertu n'est plus qu'un mot vide de sens. Leur pohtiqueest sortie de la même source étroite et corrompue. Témoins les interminables agressions entre chacun des états de la Grèce; lasoifdeconquète quia poussé Rome répubhcaine elle-même à désoler la terre. Ils sontnos maîtres en politique, parce que noussommes assez immoraux pour préférer l'égoïsmeà la vertu, et l'utilité au bien positif. Vous dites que jamais des mots ne corrompront nos entendements, ou n'altéreront nos sentiments moraux. Vous dites que le temps de la jeunesse ne saurait être mieux emploj'é qu'à l'acquisition des connaissances classiques. Mais les mots sont précisément ce qui contribue le plus puissamment à produire et à étabhr les préjugés ; il en est de la science des motii, avant que l'esprit soit capable d'y attacher les idées correspondantes, comme d'une machine avec laquelle nous serions trop peu familiarisés pour ne pas nous exposer à en faire un mauvais usage. Mais les mots ne sont que les signes des idées. Que de maux, et quels grands maux viennent de ce que nous attachons aux mots des idées inadéquates et impropres ? Les mots d'honneur, de vertu, de devoir, de bonté, en sont des exemples. De plus nous n'avons besoin que d'un seul signe distinct pour une seule idée. Ne pensez-vous pas qu'il y a beaucoup plus de danger de manquer d'idées pour les signes des idées déjà faites, que de manquer de signes pour des idées inexprimables? Je penserais volontiers que la philosophie naturelle, la médecine, l'astronomie, et avant tout l'histoire, pourraient être des études suffisantes pour le jeune âge; études qui rempliraient complètement la période de tutelle, et rendraient inutiles tous

les expédients inventés pour perdre le temps au lieu d'en tirer un profit assuré.

» J'ai une haute idée de la langue latine, comme grammaire. C'est la clef des langues européennes, et nous pouvons difficilement prétendre connaître notre propre langue sans la connaissance approfondie de celle-là. Cependant je ne puis m'empècher de considérer cette étude comme une affaire de moindre importance, la science des choses étant de beaucoup supérieure à la science des mots. Je ne puis m'empècher de considérer les partisans de l'érudifion ancienne (je vous excepte non par poUtesse, mais parce que, bien différent d'eux, vous consentez à soumettre vos opinions à la raison) comme les champions d'une espèce de despotisme littéraire ; comme des gens qui tracent un cercle destiné à isoler de la science réelle, à laquelle cette science fictive se rattache, tous ceux qui ne respirent pas l'air du préjugé, ou repoussent les systèmes de politique, de religion et de morale étabhs. J'ai pour Cobbett autant de mépris que vous pouvez en avoir, mais parce qu'il est un lâche et un serviteur du pouvoir; il n'a ni humanité, ni raffinement; mais, s'il était un lettré classique, en aurait-il davantage? La Uttérature grecque et romaine a-t-elle raffiné l'âme d'un Johnson ? Etend-elle les vues de mille bigots élevés dans le sein même du classicisme? Mais :

« In publica commoda peccem Si longo sermone morer tua tempora. »

comme dit Horace au commencement de sa très longue épitre. Adieu ! )>

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