Cette lettr» date de
Votre lettre, madame, m'a reporté aux temps ensoleillés de mon enfance « où la pensée est parole, et la parole vérité », alors que j'étais l'ami et le compagnon de Shelley à Eton. Ce qui nous a unis dans ce petit monde, c'est, je suppose, la bonté des sentiments, et la prédominance de la fantaisie et de l'imagination. Que de longues et heureuses promenades j'ai faites aveclui dans ces beaux environs du cher vieil Eton ! Nous errions des heures entières à travers Clewer, Frogmore, le parc de Windsor, la Terrace, et j'écoutais avec bonheur et délices ses merveilleuses histoires de fées', d'apparitions, d'esprits, de lieux enchantés. Ses spéculations d'alors, (car son esprit était bien plus développé que le mien) étaient celles d'un monde au delà du tombeau. Une autre de ses promenades favorites était Stoke Park, et le cimetière pittoresque où, dit-on, Gray écrivitson Elégie, dont Shelley était vraiment fou *. J'étais alors trop jeune pour analyser un caractère, mais j'aimais Shelley à cause de sa bonté et de ses manières atïectueuses. Il n'était pas fait pour endurer le rude et turbulent régime d'Eton; sa nature réservée et douce était heureuse d'y échapper, de s'égarer dans d'étranges rêveries : car son esprit était réfléchi et regorgeait de profonde pensée. Ses leçons étaient pour lui des jeux d'enfant, et son talent pour la versification latine, merveilleux. Je me souviens d'un long ouvrage qu'il avait alors commencé, mais que je n'ai jamais vu. Son amour de la nature était intense, et la poésie étincelante de son esprit jaiUissait en lumière de son œil parlant, quand il s'agissait de quelque chose de bon ou de grand. Il ,ne fut certainement pas heureux à Eton, car il était dans des dispositionsqui demandaient une direction toute spéciale, capable de donner l'essor à toutes ses nobles aspirations, et de répondre à l'exquise tendresse de son cœur. Il avait
1 . Shelley a consigné le souvenir de ces promenades d'Éton dont parle Halliday dans une de ses petites pièces écrites en Italie : Le bateau du Serchio. (Voir t. III, p. 268.
une grande bravoure morale, et ne craignait rien que ce qui était honteux, faux ou bas... En quittant Oxford sous l'orage, Shelley me dit : « Halliday, je viens vous dire adieu, sivousn'avez pas peur qu'on vous voie avec moi. » Je le revis encore une fois dans l'automne de 1814, heureux de me présenter à sa femme.
Au milieu de ses préoccupations philosophiques et scientifiques, le jeune écolier d'Eton n'oubliait pas les lettres. Il manifestait dès lors à un degré éminent toutes les aptitudes qui feront de lui un scholai\ un humaniste achevé. A quatorze ans, il possédait assez a fond la langue latine pour écrire élégamment en prose et en vers ; en vers latins surtout, il n'avait pas de rival.
Medwin nous a conservé quelques spécimens de son talent en ce genre, entre autres, la traduction de l'épitaphe de la fameuse Elégie de Gray écrite dans un cimetière de campagjie ^àoni parle Halliday. Shelley dut écrire ces vers avec amour ^ 11 se retrouvait
Hic sinu fessum caput hospitali Gespitis dormit juvenis; nec illi Fata ridebant, populai-is ille Nescius aurœ.
Musa non vultii genus arroganti • Rusticà natum grege despicata ; Et suum tristis puerum notavit SoUicitudo.
Indoles illi bene larga; pectus Veritas sedem sibi vindieavit;
lui-même dans plus d'un trait de cette épitaphe. Ce jeune homme, à qui les destins ne devaient pas sourire, parce qu'il dédaignait la faveur populaire ; ce poète, que la Muse a tiré de la foule, et que la mélancolie a marqué au front dès son enfance; cette âme où. la vérité a fait son séjour ; ce cceur tendre, qui a donné aux malheureux tout ce qu'il avait, une larme de pitié, et a trouvé tout ce qu'il demande au ciel, le cœur d'un fidèle ami; tout cela, c'était bien Shelley, et en écrivant ces vers, l'écolier d'Eton se promettait de mériter pour lui-même une pareille épitaphe.
Avec l'étude des langues anciennes Shelley menait de front celle de sa propre langue, et s'exerçait à écrire en anglais en prose et en vers. Il composait
Et pari tantis meritis beavit Munere ccelum,
Omoe qund mœstis habuit misero Corde largivit, lacrymam ; recepit Omne quod cœlo voluit, fidelis Pectus amici.
Longius sed tu fuge curiosus Gfeteras laudes fuge suspicari ; Gseteras culpas fuge velle tractas Sede tremendà.
Spe tremescentes recubant in illâ Sede virtutes pariterque culpte, lu sui Patria gremio, tremendà Sede Deique.
au collège en collaboration avec son condisciple Amos de petits drames que tous les deux jouaient devant un troisième écolier de leur âge pour tout auditoire ; pendant une de ses vacances il écrivit une pièce avec le concours de sa sœur aînée et l'envoya au comédien Matthews, qui lui retourna le manuscrit en lui observant poliment qu'elle n'était pas de nature à être jouée.
Il eût sans doute été difficile de deviner dans ces essais enfantins le futur auteur des Cejici; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que dès lors il aimait et goûtait les sages tenchesses de celui qu'il a mis hors de pair, au-dessus de tous les poètes de tous les temps, l'auteur du Roi Lear, « le plus parfait spécimen de l'art dramatique dans le monde. » Il était déjà plein de Shakespeare, et on l'entendait chanter gaîment en montant et descendant prestement les escaliers de la maison de M. Hexter, le refrain des sorcières de Macbeth :
« Double, double, toil aad trouble ; P'ire, burn; and, cauldron, bubble. »
Non content d'écrire des vers, pendant les vacances d'Eton, il essayait d'initier ses sœurs aux mystères de la poésie et de la versification '. Il nous reste un
1. « Je me souviens parfaitement, dit sa sœur Hellen, de sa première leçon. Il me donna le sujet de quelques petits poèmes ; un vers sur une vieille femme « in lier bony gown » (dans sa robe osseuse) qui rimait avec je ne sais plus quoi, m'attira l'éloge que j'ambitionnais en écrivant. Plus tard il fit imprimer ces vers; j'avais dans une stance laissé passer une bévue qu'il ne voulut pas corriger, en l'excusant par quelque citation Shakespeare. »
assez grand nombre d'échantillons des vers qu'il écrivit alors. Nous les retrouverons tout à l'heure dans un de ses romans.
Ces romans sont l'œuvre capitale de Shelley pendant ses années d'Eton. Les biographes et critiques ont trop négligé, à notre avis, ces effusions enfantines de la faculté Imaginative et romanesque de Shelley ; on ne saurait les passer sous silence sans laisser une lacune dans la genèse de sa pensée.
Le romancier d'Eton explique l'athée d'Oxford et le poète de la Reine Mah; Shelley est déjà tout entier en germe dans les romans de sa seizième année, comme poète, philosophe et moraliste.
Il y a quelques années, un maître d'Eton, M. Oscar Browning, eut l'heureuse idée d'ouvrir une souscription en vue d'élever un buste, à Shelley et de le placer au milieu des célébrités Etoniennes. Le prévôt d'Eton s'y refusa et la souscription déjà fort avancée fut suspendue. Le nom de ce prévôt d'Eton mérite de passer à la postérité : — il s'appelle le D'' Goodford.