‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 15 sur 110 · L'idée de cet épisode est empruntée à Zofloya · texte numérisé non relu

L'idée de cet épisode est empruntée à Zofloya

plus suaves, les plus tendres peintures d'une âme naïve et presque enfantine. La recherche de ces contrastes souvent heurtés, mais d'un effet toujours étrange et saisissant, est un des traits saillants de son génie.

On y sent aussi déjà très prononcée la préoccupation du lieu de la scène où se passe l'action, de la description de la nature mêlée au récit ; le jeune romancier sait à l'occasion en tirer des effets moraux qui dénotent une profondeur de pensée peu commune à cet âge. Après nous avoir peint la colère de Zastrozzi en apprenant la fuite de sa victime, et sa course effrénée sur les traces du fugitif, il l'amène exténué de faim, de soif et de fatigue, mais encore plus altéré de vengeance, dans une grande forêt, dont les arbres gigantesques de leurs têtes élevées repoussaient le soleil de midi, pendant qu'au dessous les talus couverts de mousse invitaient au repos.

Le soleil venait de disparaître derrière les montagnes du couchant, colorant de ses derniers rayons les cimes de la forêt. Zastrozzi était assis sur le tronc ruiné d'un chêne abattu. Le ciel était serein; aucun nuage n'obscurcissait le brillant azur de la voûte éthérée. L"éther bleu se jonchait d'innombrable mj'riades d'étoiles; lestètes des grands arbres ondoyaient lugubrement dans le vent du soir, et le rayon de la lune se glissant par intervalles à travers le mouvement de leurs branches entrelacées versait des ombres incertaines sur les sombres profondeurs des taillis. Une scène si belle, une scène qui s'harmonisait si bien avec l'âme qui peut jeter sur sa vie passée un regard satisfait, et anticiper l'avenir avec l'enthousiasme de l'innocence, s'accordait mal avec l'âme féroce de Zastrozzi, qui, tantôt agitée par la vengeance, et tantôt livrée à l'agonie

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du remords ou au combat des passions, ne pouvait trouver dans le passé aucun plaisir, ni goûter par anticipation aucun bonheur dans l'avenir.

Zastrozzi, poursuivant toujours Verezzi, se trouve tout à coup et comme par enchantement en face d'un fantastique palais gothique, qui semble abandonné. Il y entre avec ses hommes, monte un large escalier et arrive à un long corridor au bout duquel une femme en vêtements blancs apparaît penchée sur une balustrade où brûle une lampe. Il reconnaît Matilda, la comtesse de Laurentini.

De même que Zastrozzi est le démon de la vengeance incarnée, Matilda est la passion sauvage et farouche de l'amour attaché à sa proie. Elle se révèle dès les premiers mots ; elle supplie Zastrozzi d'aller le débarrasser de son odieuse rivale :

Je frémis, s'écrie-t-elle, à la vue de l'océan de perversité oùjevaism'embarquer. Mais cependant, Verezzi!... Ah! pour lui je consentirais même à perdre mes espérances du bonheur éternel! Dans la douce pensée de l'appeler mien, aucun scrupule de délicatesse, aucune crainte superstitieuse ne saurait m'empêcher de le mériter par d'audacieux forfaits ! .Non, j'y suis résolue ! Il m'aimera ! II sera à moi ! à moi pour toujours !

Zastrozzi n'a plus rien à désirer ; l'infernale passion de cette furie se chargera de sa vengeance ; il part pour l'Italie, pendant que Matilda vole à la recherche de Verezzi.

Oubliant tout sentiment de pudeur et de décorum, elle s'en va seule la nuit à travers les rues de Passau à la recherche de son bien-aimé.

Un obscur silence régnait dans les rues de la cité. Il était plus de minuit ; tous les habitants étaient plongés dans le sommeil, le sommeil que ne connaissait plus Matilda. Sa robe blanche flottait au vent de la nuit, sa chevelure noire ondoyait éparse sur ses épaules, et pendant qu'elle traversa le pont, le batelier du flauve put voir avec stupeur l'apparition de cette forme surnaturelle et éthérée.

Elle veut se noyer dans les eaux du Danube qui l'attirent « en réfléchissant sa forme harmonieuse », quand elle est retenue par un bras étranger. Ce bras est celui de Verezzi!... de Verezzi, qu'après un court évanouissement elle reconnaît « penchant sur elle dans une sollicitude inquiète son corps gracieux. »

Verezzi se laisse emmener dans le mystérieux château gothique. La froideur et l'indifférence qu'il oppose d'abord aux protestations d'amour de Matilda, son inaltérable fidélité a Julia, ne font qu'exaspérer la passion de la comtesse. Une fausse nouvelle de la mort de Julia, apportée par Zastrozzi cause au pauvre .Verezzi une fièvre délirante qui met ses jours en danger. Pendant ce temps, Zastrozzi et Matilda ont de fréquents entretiens, oîi Zastrozzi essaie de déraciner dans l'àme de la malheureuse femme tout sentiment de morale et de religion. Il lui expose dans toute sa crudité le plus parfait épicuréisme. L'âme de Matilda est toute prête à recevoir ces théories : « Vos paroles, lui dit-elle, sont comme un baume pour mon âme. » Elle n'a plus qu'un léger scrupule, celui de l'immortalité de l'âme :

« Répondez-moi : croyez-vous que l'âme meure avec le

corps, OU si vous ne le croyez pas, quand cette forme périssable retourne à la terre sa mère, où va l'âme qui maintenant dirige ses mouvements? Peut-être ses ardentes énergies se consument-elles dans une complète insensibilité ou dans des tourments éternels. » — « Matilda, répond Zastrozzi, ne pensez pas ainsi : supposez plutôt qu'en vertu de ses énergies innées, l'âme doit durer toujours, qu'aucune circonstance fortuite, aucun événement accidenlelne peut afîecter son bonheur; mais qu'en osant avec audace, en s'efforçant de sortir du sentier battu, tant qu'elle est dans les liens de la mortalité, elle s'assure un état supérieur dans une autre vie. i — « Mais la reli^àon ! 0 Zastrozzi !» — «Je croyais que ton âme était hardie, répond Zastrozzi, je pensais que ton esprit était supérieur; me suis-je donc trompé? 0 Matitda, ne vous abandonnez pas à d'aussi faux, à d'aussi insensés, à d'aussi vulgaires préjugés !... »

Ce passage, un de ceux sans doute que les Ileviewers taxaient d'immoralité, est capital, au point de vue de la genèse des idées tbéologiques et philosophiques du poète. L'athéisme d'Oxford et les théories de la Reine Mah y sont en germe , Si Shelley d'un côté réprouve le grossier épicuréisme de Zastrozzi, il n'a aucune parole de blâme pour ses doctrines métaphysiques et religieuses; cette théorie de l'immortalité de l'âme est bien celle qu'il devait s'en faire alors, la considérant comme un état de bonheur relatif au degré d'énergie et d'audace pour le bien que la volonté aura déployée sur la terre. Nous retrouvons cette théorie dans VHellas *.

Cependant Verezzi toujours en proie au désespoir se voit près de mourir. Un médecin déclare que le seul moyen de le sauver, c'est un climat plus chaud.

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