‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 16 sur 110 · T. II de notre traduction, p · texte numérisé non relu

T. II de notre traduction, p

Matilda propose la Vénétie, son château de Laurentini, situé dans un de ces paysages fantastiques que le poète aimera tant à peindre, une mystérieuse forêt que surplombent des rocs de granit et des cataractes écumantes. Là, Matilda promène sa sombre passion au milieu du murmure des zéphirs et des soupirs des pins, ou bien, au son de la mélancolique musique que font entendre les nonnes d'un couvent voisin, chantant le Requiem pour l'àme d'une sœur partie. La tiédeur du climat, les soins passionnés de Matilda, la céleste douceur de sa voix s'accompagriant de la harpe \ attendrissent et fondent le cœur de Verezzi.

Mais la passion indomptable « qui s'ébat dans les veines de Matilda », ne saurait se contenter de cette douce sympathie de sentiment et de pensée que Verezzi-Shelley recherche dans l'amour « qui pour lui calme les émotions violentes. » Ici Zastrozzi vient encore à son secours et lui offre un moyen infaillible d'arriver à ses fins, et d'effacer à jamais dans le cœur de Verezzi l'image de Julia, Ce moy«n romanesque est la feinte attaque de Verezzi par de faux assassins dans la forêt ; Matilda se jette au devant du coup qui doit atteindre son amant : elle est blessée.

« Le bras de neise de Matilda se teignit d'un sang vermeil qui coulait avec violence, et faisait sur le roc une tache de pourpre. » Le stratagème réussit à merveille : le sang de Matilda fond la glace du cœur

1 . La musique, surtout celle d'une voix féminine, dontShelley chantera si souvent plus tard les passionnants effets sur son âme, joue déjà un grand rôle dans ses premiers romans.

de Verezzi, et les deux amants se jurent (toujours dans la forêt) un éternel amour. « Un tel amow\ dit Shelley, na pas besoin de la sanction des lois humaines. » C'est la première apparition de la théorie de l'amour libre et de l'immoralité des sanctions légales, théorie que le poète essaiera d'appliquer dans sa propre vie, et qui deviendra son plus damnable grief aux yeux de la formaliste Angleterre.

A Venise, le dénouement se précipite. Pendant une fête de nuit sur la lagune, Verezzi a reconnu dans une des gondoles, « dont les innombrables flambeaux rivalisaient avec le soleil de midi, la forme éthéréenne de saJulia oubliée. « Pendant qu'il regarde dans l'extase, la gondole de Julia fuit « en se moquant de son regard tendu vers elle. » Cependant de retour à la petite maison écartée qui leur sert de refuge, Matilda, à force d'amour, parvient à tirer Verezzi du morne désespoir oii vient de le jeter l'apparition de Julia : « Tu es donc à moi, à moi pour toujours ! » s'écrie-t-elle dans l'ivresse de son triomphe :

« Oui, à toi pour l'éternité ! » répond Verezzi ; et il porte à ses lèvres la coupe remplie par Matilda, quand tout à coup la coupe lui tombe des mains, il saisit sa dague, et veut s'en frapper... Julia était devant lui! En vain celle-ci veut arrêter le bras de Verezzi, lui arracher le poignard, il le plonge dans sa poitrine et meurt.

Matilda, qui jusque-là a gardé un calme effrayant, se jette sur le sein de Verezzi, en arrache le poignard tout sanglant, et traînant par les cheveux la

malheureuse Julia étendue évanouie près du cadavre de Verezzi, lui plonge et retourne cent fois le poignard dans le corps, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus un souffle de vie. Epuisée par sa propre violence, elle rejette le poignard, et dans un calme effroyable, contemple la terrible scène d'un regard lugubre. « La tête de Julia était penchée sur le sein de Verezzi, et ses traits angéliques, même dans la mort, souriaient encore avec tendresse. »

Dans cet instant d'horreur, les craintes religieuses de Matilda reviennent l'assiéger, et l'empêchent d'ajouter le suicide à ses forfaits '. « Est-ce donc pour cela, pour cette horreur, pour ces tourments, s'écriet-elle, que celui que les moines appellent le tout miséricordieux, m'a créée?... Ah! cher poignard, si tes coups pouvaient produire l'anéantissement ! avec quelle volupté je te plongerais dans mon cœur ! » En dépit de son athéisme, elle tremble en songeant à la vie future, et au dedans d'elle une voix murmure à son âme : « Tu ne mourras jamais ! »

En face de ces terreurs superstitieuses d'une âme de femme, Shelley va nous montrer maintenant dans Zastrozzi la fermeté indomptable du véritable athéisme. Pendant que Matilda, citée devant l'Inquisition, reconnaît, devant la mort qui l'attend, la fausseté des arguments de Zastrozzi, et l'invite à le suivre dans son repentir, Zastrozzi se drape fièrement dans le mépris de toute croyance religieuse,

1 . Béatrice, elle aussi, dans les Cenci reculera devant le suicide en obéissant aux mêmes scrupules .

et meurt satisfait d'avoir rempli son serment, en proclamantà laface de ses juges et de ses bourreaux la négation de la Divinité :

« Je vais, s'écrie-t-il, au devant de la mort, au devant du néant avec tranquillité; ne suis-je pas convaincu de la non-existence de la divinité? Ne suis-je pas convaincu que la mort ne fera que rendre mon âme plus affranchie, plus libre ? Pourquoi la mort me ferait-elle frémir, moi dont l'esprit s'est élevé au dessus des entraves du préjugé, des erreurs d'une fausse et injuste superstition ? »

Dans Lao7i et Cyth?ia\ Laon, en face du bûcher, parlera plus poétiquement, plus éloquemment, mais au fond ce sera le même langage. On sent que dans son cœur, Shelley applaudit aux déclamations de Zastrozzi, et admire ce martyr de la conscience, qui n'a pour la mort qu'un sourire du plus dédaigneux mépris, a smileofmost disdainfulscorn. — Zastrozzi est le prototype de Laon et de Prométhée.

Dès cette même année 1809, Shelley travaillait à un second roman qui devait paraître en trois volumes. « Si Jock% écrivait-il gaiement, ne veut pas me payer un diable de prix pour mon nouveau poème (le Juif errant) et au moins 60 liv. pour mon roman, le chien ne les aura pas. » Au refus de ce chien de Jock, le roman passa entre les mains de l'éditeur Stockdale ^ Il parut aux frais de l'auteur

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