‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 17 sur 110 · John Robinson, l'éditeur de Zastrozzi · texte numérisé non relu

John Robinson, l'éditeur de Zastrozzi

3. Ce fut le commencement de la dette contractée par Shelley à l'égard de l'éditeur Stockdale, dette que celui-ci en 1826 faisait monter à 300 livres. Stockdale a laissé l'historique de ses

en décembre 1810, sous le titre de Saint-hmjne, ou le Rose-croix, par nn geptilhomme de V Université d'Oxford. (Shelley était à Oxford depuis la fin d'octobre.) Malgré l'appât du titre sur lequel comptait le jeune romancier, le succès en fut à peu près nul, et l'édition existait encore chez le libraire en 1822.

Ce nouveau roman fut encore inspiré à Shelley par une œuvre de Godwin, intitulée Saint Léon : « Shelley nous dit Medwin, admirait beaucoup le Saint-Léon ; il le lut tant, qu'il finit par croire qu'il y avait quelque vérité dans l'Alchimie et dans VElixir dévie qui joue un grand rôle dans le roman de Godwin. Il croyait à la panacée universelle et était à ce sujet de l'opinion du D' Franklin et du philosophe Condorcet. »

Le héros du roman est une nouvelle incarnation de Shelley lui-même, plus transparente encore que celle que vous avons découverte dans Zastrozzi. C'est un jeune poète, héritier d'un prince puissant et riche d'Allemagne, et séparé de son pays par une barrière infranchissable, âme élevée [high-souled) ne respirant que la liberté et l'indépendance. Ce jeune homme, nommé Wolfstein, est soumis pendant toute l'action, à l'influence mystérieuse d'une espèce de magicien, le Rose-croix Ginotti, qui est à la fois la personnification de la conscience et de la fatalité, dont Wolfstein est la victime.

relations avec Shelley dans de envieuses notes publiées sous le titre de Slockdales Budget, et très impartialement appréciées par ivl. Richard Garnett dans un article du Macmillans Magazine : Shelley in Pal Mail, II. p. 100.

L'action, qui est double et alternée, serait assez difficile à analyser; il y a encore moins d'unité et de suite que dans Zastrozzi ; nous sommes transportés par enchantement d'Italie en Suisse ou en Bohême ; les personnages y paraissent et disparaissent comme des marionnettes, selon le caprice du romancier ; Stockdale, après avoir imprimé le livre, s'aperçut, un peu tard, qu'il n'y avait point de dénouement, et que tous les héros du récit, comme dans certaines ballades fantastiques, s'évanouissaient sans laisser de trace.

Les théories que nous avons vues naître dans Zastrozzi se formulent plus nettement encore dans Saint-Irvyne.

Wolfstein comme Verezzi, aime une grande dame, Megalena di Metastasio, qu'il a arrachée des mains des brigands des Alpes. Il l'emmène à Gênes, et là il veut qu'elle devienne sa femme, mais en dehors de toute cérémonie officielle et légale. Megalena se laisse facilement convaincre par l'éloquence de son amant :

« Oui, lui répond-elle, arrière les préjugés ! Une fois de plus la raison triomphe, et me convainc qu'être à Wolfstein n'est pas un crime... Sois à moi, et que notre affection ne cesse qu'avec notre vie! » — « Jamais, jamais, s'écrie Wolfstein enthousiasmé, elle ne finira! Jamais! Quelle chose pourrait briser le lien formé par la communauté du sentiment, cimenté par une union de l'âme qui doit durer jusqu'à ce que les atomes intellectuels qui la composent soient anéantis? Oh ! elle ne doit jamais finir; car, lorsque entraîné dans la dernière ruine de la nature sombrera ce périssable globe, quand la terre se dissoudra,

et que la face du ciel, comme un rouleau, disparaîtra de devant nos yeux, nous nous chercherons alors l'un l'autre, et dans une union éternelle, indivisible, quoique immatérielle, nous existerons pour toute Téternité. »

En lisant Saitii-Irvi/ne, on ne peut se défendre d'y voir comme écrite à l'avance, dans un mystérieux pressentiment, l'histoire même de l'auteur; la vie de Shelley n'est guère que la réalisation des principales aventures de ce singulier roman. Lui aussi, comme Wolfstein, il affranchira une jeune fille de la prison de l'école et du foyer paternel ; il prêchera à celle qui sera sa première femme la métaphysique de l'amour libre et éternel, et l'amènera à partager ses sentiments ; comme Wolfstein il se dégoûtera bientôt de celle qu'il a choisie, et cherchera ailleurs un objet plus digne de son amour. On dirait qu'en peignant Wolfstein, il avait la vue anticipée de ce qui devait lui arriver à lui-même, ou bien, que par la force de l'imagination, il s'est tellement identifié avec le héros de sa création qu'il a réaHsé sa conception dans sa propre vie. Shelley, quelque temps après, écrivait à Godwin : (( après avoir été lecteur de romans, j'en ai écrit ; » il pouvait ajouter : et je suis en train de les vivre.

Dans Saint-lrvi/ne, comme dans Zastrozzi, Shelley a voulu mettre en contraste la faiblesse de l'âme préoccupée des terreurs de la superstition avec la sérénité sans crainte del'âme vrairaentdégagéedetoutpréjugé et de toute croyancereligieuse.Ginottiséduitune jeune orpheline que son éducation de couvent et ses croyances superstitieuses livrent sans défense à la fas-

cination du Rose-croix. IJ va sans dire que Ginotti professe sur l'amour et le mariage les mêmes théories que Wolfstein; il les expose encore plus crûment. « En quoi l'union de deux êtres qui s'aiment a-t-elle besoin, pour être légitime, de certains rites et de certaines cérémonies, qui certainement ne peuvent rien changer à la nature des sentiments qu'ils sont destinés à concevoir l'un pour l'autre? » A cette question Eloïse de Saint-Irvyne répond ingénument que Dieu l'a voulu ainsi. Cette réponse indigne le Rose-croix : « Ne pensez-vous pas, hii dit-il, que c'est une insulte à deux âmes unies par les serments de l'amour de promettre devant un être qu'ils ne connaissent pas la fidélité qui les lie déjà? » La pauvre Eloïse a beau s'écrier : « Mais je le connais cet Etre, et plutôt mourir que de cesser de le connaître! Je le prie matin et soir, je l'aime, je l'adore... », les arguments de Ginotti l'emportent; elle succombe.

Cette malheureuse femme, après avoir payé bien cher sa faiblesse et s'être vu trahir d'une manière infâme par le Rose-Croix, est recueillie par un Irlandais, le modèle de toutes les vertus humaines et chevaleresques.

Celui-ci, une nouvelle incarnation de Shelley, sous le poids, comme lui, de la malédiction paternelle, ne peut rentrer en Angleterre sans se marier régulièrement.

Que fera- t-il? Ce que Shelley fera lui-même plus tard, il se mariera ; mais en réservant sa théorie sur le mariage :

« Je considère, dit-il, le mariage comme une institution humaine; c'est une chaîne pour le corps, mais qui laisse la liberté à l'âme; ce n'est point une chaîne avec l'amour. »

Ainsi, dans Saint-Irvyne, les théories philosophiques de Zastrozzi se sont accentuées; et le jour approche où le romancier devenu poète, va les exposer en son propre nom : la Rei)ie Mab et Laon et Cythna n'en seront que le développement poétique ^

Cependant il semble que ce ne soit pas sans une lutte violente que Shelleysoit arrivé à ces convictions définitives. Nous rencontrons dans le roman de Saint-Irvyne la trace évidente des combats que la foi et l'incrédulité durent se livrer dans l'âme du poète avant que la philosophie l'emportât décidément dans son esprit en faveur du Dieu de Lucrèce et de Pline. Les pages qui renferment cette espèce de confession sont empreintes d'un tel sentiment personnel, d'une telle chaleur d'émotion, qu'il est difficile de n'y voir qu'un pur exercice de rhétorique. L'originalité de Shelley y est d'ailleurs tellement caractérisée, sa pensée et son style s'y révèlent déjà avec tant de force et d'éclat, que nous ne craignons

1. Saint-Irvyne eut aussi ses Reviewers. Le British Critic prit à partie le gentilhomme d'Oxford et son Roman. « Ceux, disait-il, qui auront le courage d'aller au delà de la première phrase y trouveront la caverne de Gil Blas avec très peu de changements, une profusion de mots qui ne se trouvent dans aucun dictionnaire, tels qixQ uner as ible, bandit, enhorrored,e\c. ; des descriptions plus étranges que celles que l'on trouve dans Radcliffe, un conte plus extravagant que celui du Saint-Léon de GodTvin. -n

pas de donner ce morceau comme un des spécimens les plus remarquables de sa première prose poétique *,

Du reste, cette prose si poétique ne suffit déjà plus àShelley;unedescuriositésduromande5'a^;^^/rl.'^//^e, ce sont les poésies dont il est émaillé. Tout le monde y est poète; Wolfstein, Megalena, Steindolphe, un brigand, se chargent à tour de rôle d'écouler les meilleures pièces de son répertoire poétique d'Eton. Sans doute, ces poésies méritent, au point de vue de kl perfection technique, d'être jugées sévèrement, quand on les compare même à la Reine Mah ; mais elles n'en sont pas moins intéressantes, comme les premières effusions de ce que l'on peut appeler la période purement romantique du génie de Shelley. Une d'entre elles a un intérêt tout particulier; pour la première fois, nous y rencontrons Shelley préoccupé de l'imitation du grand poète qui devait devenir son ami, de lord Byron. Les Heures de loisir avaient paru en 1807 : Shelley les lut; et cette lecture excita en lui le désir de lutter avec le jeune poète dont la première publication avait si vivement ému l'opinion et les critiques. Deux vers de Loch na Garr lui revinrent en mémoire, et il les refit dans la pièce dont nous parlons. Shelley ne se doutait pas qu'un jour cet innocent plagiat lui serait reproché comme un crime, une infamie -, et qu'on en conclurait que les Hours of hlleness de Byron étaient

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