T. I, p. 57 et suiv. Voir aussi Alastor, ibid.p
partenant à la même époque passèrent dans un recueil intitulé : Poésie Originale par Victor et Cazire (1810). Ce volume, imprimé à Horsham à 1418 exemplaires de 64 pages et misen vente par Stockdale, eut une singulière destinée. 11 a si bien disparu, que les recherches des plus enthousiastes Shelléiens n'ont pu en découvrir la moindre trace. Une semaine après la publication, quand une centaine d'exemplaires étaient déjà en circulation, l'éditeur découvrit que ce livre qui s'intitulait Original Poetry contenait une pièce entière d'une troisièmemain, celle du célèbre auteur du Moine, G. Lewis. Il s'en plaignit aussitôt à Shelley. « Celui-ci, dit Stockdale lui-même, avec toute l'ardeur propre à son caractère, et l'honneurjuvénile dont il était plein, exprima l'indignation la plus vive en apprenant cette intrusion commise à son insu par son collaborateur et me pressa d'en détruire tous les exemplaires ^ »
1. Ce volume eut aussi ses Reviewers; le Poetical Register of fugitive Poetry pour l'année 1810-1811, et le Bi-itish Cn'tic, avril 1811, lui consacrèrent un article. Le premier déplore la perte de papier qu'avaient faite les deux auteurs en publiant ce parfait gribouillage. Le second, en louant l'impression et en citant quelques vers de Cazii'e, caractérise ainsi le recueil : « Il se compose de chants d'une sentimentalité sans rime ni raison, et de contes terribles parfaitement absurdes. » Ces critiques ont été récemment découvertes par M. Ed. Dowden, qui les a publiées dans un article fort intéressant de la Contemporary Review, sept. 1884, sur les premiers écrits de Shelley. Il conjecture aussi avec quelque probabilité que le nom de Cazire qui semble indiquer un collaborateur féminin ne serait qu'un masque sous lequel se cache le nom de l'ami le plus dévoué alors aux intérêts littéraires de Shelley, Edward Graham. Ce Graham était fils d"un émigré français de haute lignée réfugié
Medwin avait rencontré en 1808 dans le Nord du pays de Galles une jeune fille qui devait se faire unnom dansl'histoirede lapoésie anglaise, MissFelicia Dorothea Browne, plus connue aujourd'hui sous le nom de madame Hemans ^ Cette jeune Muse, dans sa seizième année, venait de faire paraître deux volumes devers: Earlij Blossoms^ eiEngland atulSpai/i, ou Valeur et Patriotisme.
Il était impossible, dit Medwin, de ne pas être frappé de sa beauté, de sa grâce, de sa charmante simplicité ; à mon retour du Denbighsire, elle et ses écrits devinrent entre Shelley et moi le sujet de fréquentes conversations. Ses premiers essais d'enfant firent une profonde impression sur Shelley, toujours enthousiaste du talent, et il prophétisa la future célébrité de celle qui devait devenir madame Heraans. Il voulut entrer en relations avec elle et lui écrire, comme il le faisait avec toutes les personnes qui lui semblaient mériter sympathie. Ce fut le début d'une correspondance que je n'ai jamais vue, mais qui, je suppose, devait rouler sur d'autres sujets encore que la poésie, et offrir un certain caractère sceptique. La jeune poétesse inclinait alors au doute, et il n'est pas impossible que cette correspondance y ait contribué. Sa mère s'en alarma et en écrivit à mon père, le priant d'user de son influence sur Shelley pour faire cesser ce commerce épistolaire avec sa fille. De fait, ces relations
en Angleterre et marié avec une femme descendant en ligne directe de Shakespeare. Musicien de talent, élève du célèbre Woelffl, il avait été recueilli par le père de Shelley, et élevé à ses côtés,
1. 1794-1893. Madame Hemans, avant tout un poète descriptif intime, sut dans toutes ses œuvres rester femme, et à ce titre fut goûtée surtout des femmes. Caractère doux, tendre et mélancolique, il ne lui a manqué que d'écrire un peu moins pour être un des premiers poètes lyriques de l'Angleterre.
cessèrent; mais si Shelley dans la suite semble avoir oublié madame Hemans, celle-ci n'en conserva pas moins une grande admiration pour son poète, et fut tou|Ours une lectrice assidue de ses écrits. Les poètes, comme disait Shelley, les meilleurs même, sont une vraie race de caméléons, prenant la couleur non seulement de ce dont ils se nourrissent, mais des feuilles même sur lesquelles ils passent.
Shelley ne parla plus de madame Hemans ; son lyrisme à l'eau de rose devait lui paraître bien timide et bien pâle ; ses leçons avaient p^u profité à l'auteur des Early Blossoms ; madame Hemans dans son poème le Sceptique répudiait toute attache avec l'école satanique. Shelley sans doute pensait d'elle à peu près comme lord Byron, qui écrivait en 1820 : « Madame Hemans est poète, mais trop montée sur des échasses, et donnant trop dans l'apostrophe : d'ailleurs tout à faux. »
L'ardeur de conviction, chez Shelley, était dès lors accompagnée à un rare degré de la passion du prosélytisme. Les femmes surtout, comme étant moins éloignées de la nature, lui semblaient le champ le plus favorable à la semence du Nouvel Evangile '. 11 avait commencé par exercer son apostolat sur ses sœurs ; il continua sur miss Felicia Browne, puis sur sa cousine Harriet Grove, et bientôt sur celle qui deviendra sa femme, Harriet Westbrook.
1. Miss Hellen raconte dans une de ses lettres que son frère, pendant ses vacances d'Éton, songea très sérieusement à faire l'éducation d'une petite fille : « Une petite saltimbanque, ditelle, qui venait à notre porte faire ses tours l'attirait, et lui paraissait devoir être un excellent sujet d'expérience. »
L'amour même n'est à ses yeux qu'un instrument de conquête intellectuelle, et de propagande philosophique.
Shelley connut-il les tristes entraînements de Tamour vénal, de la Venus Pandemos, comme il l'appelait, et fit-il la déplorable expérience à laquelle un de ses biographes qui l'ont vu de plus près, Thornton Hunt, fait allusion dans ce passage? « Un accident m'a fait connaître des faits qui me donnent à comprendre qu'en traversant le cours ordinaire de la vie de collège, Shelley n'en est pas sorti intact; mais que, victime des voluptés vénales, sa santé fut sérieusement etpour longtemps atteinte. L'effet s'en fit sentir encore plus sur son esprit que sur son corps. »
A admettre comme fondée cette assertion sans preuve de Thornton Hunt, si pareil accident arriva à Shelley, la seule influence qu'il eut sur son esprit fut de le d3goûteràjamais de toute espècedelibertinage, et de le confirmer dans cette pureté de mœurs, que ses plus acharnés détracteurs, M. Jeaffreson luimême, ne peuvent s'empêcher de reconnaître.
La prostitution fut toujours pour Shelley l'objet de ses plus violents anathèmes. Elle était ù ses yeux le fruit détestable, mais fatal des déviations de l'amour naturel, telles que les ont faites les doctrines religieuses et les conventions sociales, la contre-partie nécessaire de la prostitution légale, la condition sine qua non de la chasteté, cette vertu des gens vertueux à bon marché, « une superstition monacale et évangélique, plus ennemie de la tempérance na-
turelle que la sensualité même. ^ » 11 n'y avait à ses yeux qu'un seul remède à ce hideux mal, le retour à l'amour pur, aux lois de l'amour naturel et libre.
Ce qui caractérise avant tout les théories de Shelley sur l'amour (et il faut nous rappeler que ses théories étaient l'unique loi de sa conduite), c'est ce grand principe, que l'idéal du cœur en amour est inséparable de l'idéal de la pensée ; ce qu'il cherche avant tout, à cet âge même oii les passions obscurcissent ordinairement les visions de l'esprit, c'est une âme de femme qui soit en harmonie avec toutes les aspirations idéalistes de la sienne, une âme qui puisse s'associer par la pensée et le cœur, par l'action au besoin, à son apostolat moral et humanitaire; en un mot ce qu'il veut comme Balzac, c'est une croyante. Cette âme, il la chercha toujours sans la trouver jamais dans les femmes de chair et de sang qu'il aima : « Les unes étaient belles, dit-il; mais la beauté meurt et s'en va; d'autres étaient sages, mais les paroles mielleuses trahissent. »
C'est parmi ces dernières sans doute qu'il comptait miss Harriet Grove, qui fut son premier amour. Medwin nous a laissé de cette jeune cousine de Shelley un portrait séduisant :
« Elle était née, je crois, la même année que lui ; elle lui ressemblait beaucoup de figure ; ses yeux, sa chevelure, ses traits étaient semblables aux siens, mais tout cela adouci et harmonisé par la beauté. Quand je songe à miss Grove, et que je la compare à toutes les femmes que
1. Notes de la Reine Mab. Voir aussi un passage ti'ès énergique de Peter Bell III, t. III, p. 36.
j'ai rencontrées depuis, je n'en vois pas une qui la surpasse ou qui même en approche. Elle ressemblait à une femme de Shakespeare, à une madone de Raphaël. »
Ils ne s'étaient pas revus depuis leur première enfance, quand ils se rencontrèrentdans l'été de 1810. Ils passèrent alors deux mois ensemble, pendant lesquels se développa cette passion dont l'issue malheureuse devait être pour Shelley la première blessure en amour K Shelley l'associa à ses études, on prétend même qu'elle collabora avec lui à Zastrozzi.
Une correspondance suivie commença entre eux ; mais bientôt Harriet s'inquiéta du ton de ces lettres qui roulaient sur des sujets spéculatifs, et cherchaient à ébranler ses sentiments religieux ; elle consulta sa mère et son père, qui voyant dans ce commerce épistolaire un danger sérieux pour leur fille, l'interrompirent brusquement et renoncèrent aux espérances qu'ils avaient conçues de les unir.
Il est fort regrettable qu'il ne nous reste rien de
1. Charles Henri Grove, le frère d'Harriet, consigne ainsi dans une letti-e du 16 février 1857 ses souvenirs de cette époque : « Je ne rencontrai plus Bysshe qu'à l'âge de quinze ans, où je quittai la marine, et vins à Field Place avec mon père, ma mère, Charlotte et Harriet. Bysshe venait de quitter Éton, et s'y trouvait avec sa sœur Elisabeth. Il était, à cette époque, plus attaché que je ne saurais le dire à ma sœur Harriet, et je me souviens très bien des promenades au clair de lune que nous faisions tous quatre à Strode et à Saint-Irwing. (Le Saint- Irwine du Roman). Après notre visite à Field Place, nous allâmes à la maison de mon père à Lincol's Inn Fields (Londres) et nous y passâmes un mois fort heureux. Bysshe était plein de vie et d'ardeur, et fort heureux du succès d« la cour qu'il faisait à ma sœur. »
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ces lettres de Shelley à sa cousine ', non plus que de celles à Félicia Browne ; il serait curieux de voir avec quel art ce nouvel Abeilard savait mêler les propos d'amour aux discussions philosophiques et théologiques. Encore une fois, ces malheureuses lettres gâtèrent tout; et la belle cousine, assez froide de tempérament et de cœur, oubliant les espérances qu'elle avait fait concevoir à Bysshe, se maria bientôt après (novembre 1811) avec un riche gentilhomme de Somraerset. Bysshe ressentit vivement ce qui lui semblait une trahison, justifiant à ses yeux le mot dont il qualifie à deux reprises dans ses vers sa cousine trop aimée :
« L'une de celles que je rencontrai me fut chère, mais fausse pour moi », et : « Une fut vraie ; pourquoi ne fut-elle pas vraie pour moi - ? »
Gomme l'amour avait été violent et profond de la part de Shelley, la blessure fut amère et longue à se cicatriser. Nous avons dans ses lettres à Hogg pendant ses vacances d'Oxford un écho de la douleur que lui causa cette déception. Il suit avec angoisse et terreur les péripéties du fatal dénouement.
23 décembre 1810, il raconte à Hogg comment sa sœur essayait de plaider sa cause auprès de sa cousine et comment celle-ci lui répondait avec des calculs et des appréhensions qui ne dénotaient pas une passion bien vive:
1. Shelley, dans une lettre à Hogg, proteste n'avoir eu d'autre but dans ces lettres à sa cousiae que de s'assurer si par suite de la coïncidence de leurs idées ils pourraient songer sérieusement à une plus étroite, une éternelle union.