‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 26 sur 110 · Lettre à Mary Gisborne, t. III, p · texte numérisé non relu

Lettre à Mary Gisborne, t. III, p

qualités (et cependant je sais qu'elles sont grandes), parce qu'il ferme, puis barricade la porte derrière laquelle elles habitent. Son esprit et sa sagesse vous feront crier, quand vous vous sentirez mordue. C'est une perle dans une coquille d'huître, une des plus riches de l'abîme. »

Retournons à Oxford, à cette table des jeunes, où Hogg et Shelley conversent comme s'ils s'étaient toujours connus, et se lient dès le même soir de cette amitié, qui, malgré quelques nuages, restera toujours profonde, dévouée, inaltérable. La conversation engagée à table sur les mérites respectifs de la poésie allemande et de la poésie italienne se continua dans l'appartement de Hogg, où celui-ci invita le nouveau venu à prendre le vin. Shelley, se sentant en face d'un, esprit cultivé et bienveillant, s'abandonne de suite, et enfourche son sujet favori d'alors, les sciences naturelles :

Comme en vérité, contiue Hogg, je n'éprouvais qu'un mince intérêt à ce sujet de conversation, j'eus tout le loisoir d'examiner, d'admirer l'extérieur de mon très extraordinaire hùte. C'était un composé de mille contradictions. Ses formes extérieures étaient minces et frêles, et cependant ses os et ses articulationsétaientlarges et forts. Il était de haute taille (près de 5 pieds, il), mais tellement penché, qu'il semblait de petite stature *. Ses habits

1. De Quiiicey raconte en traçant le portrait de Shelley qu'il se souvenait avoir vu à Londres une esquisse à l'encre de Chine de Shelley dans son costume d'Oxford ; cotte esquisse concordait parfaitement avec la description verbale qu'il en avait entendu faire dans une compagnie où l'on disait « qu'il ressemblait à une Heur svelte et élégante, penchant languis-

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étaient élégants et faits selon la meilleure mode du jour: mais ils étaient fripés, chiffonnés, négligés. Ses gestes étaient abrupts, et quelquefois violents, à l'occasion même gauches, cependant le plus souvent aimables et gracieux. Sa complexinn était délicate, et presque féminine, son teint du plus pur rouge et blanc; cependant hâlé et roussi par le soleil. Toute sa personne, et particulièrement sa tète, était extraordinairement petite; cependant sa tête offrait une masse remarquable, car sa chevelure était longue et touffue, et dans ses moments d'ab-

samment la tête après une pluie d'orage. » Outre ce portrait de Shelley, dont parle de Quincey, on en connaît quatre autres : une gravure de Shelley enfant attribuée au duc de Montpensier et publiée par M. Colnaghi en 1879, un porti'ait à l'huile aujourd'hui en possession de SirPercy Shelley, son fils, ébauché par miss Gurran, une admiratrice enthousiaste du poète, en 1818-19; une aquai'elle de la main de son ami Williams malheureusement perdue ; et enfin un portrait à l'huile fait après la mort du poète par le peintre Clint d'après le tableau de miss Gurran et les souvenirs de madame Shelley et de son amie madame Williams, a portrait, dit Trelawny, que ceux qui ont connu Shelley dans la dernière année de sa vie trouvaient fort ressemblant. » C'est ce portrait qu'une habile pointe a reproduit en tête de ce volume. M. Jeaffreson a poursuivi ce qu'i appelle la légende de Shelley jusque dans ses portraits. Il a consacré dix grandes pages à démontrer qu'aucun de ces porti'aits n'est une image fidèle du poète parce qu'à tous il manque le trait le plus essentiel selon lui de sa physionomie, ce qu'il appelle son petit nez tordu et retroussé. Il n'a pas assez de railleries pour ce petit nez anti-poétique et la touchante faiblesse de deux femmes , la veuve et l'amie , idéalisant leurs souvenirs dans ce portrait posthume, « voulant à toute force, dit-il, que sur la toile historique le poète fût doué d'un nez tout à fait différent de celui qui à leurs yeux était la grande tache de son terrestre tabernacle. » M. Jeatïreson, à la place de ces 10 pages burlesques, aurait bien mieux fait de nous donner une reproduction d'un buste sculpté de Shelley dont il parle comme d'une œuvre d'art existant encore, et « protestant avec une muette éloquence contre les mensonges des peintures. »

sence, dans les agonies (si je puis me servir de cette expression) de son anxieuse pensée, il la soulevait d'un geste farouche avec ses mains, ou passait rapidement ses doigts à travers ses boucles sans en avoir conscience, ce qui lui donnait un air singulièrement farouche et dur. Quand ce fut la mode d'imiter scrupuleusement le costume des cochers de diligence, et que la chevelure fut invariablement coupée, comme celle de nos soldats, celte excentricité devint surtout frappante. Ses traits n'étaient pas symétriques * (excepté peut-être la bouche) ; cependant l'effet de l'ensemble était tout à fait saisissant. Ils respiraient une activité, 'un feu, un enthousiasme, une intelligence vive, et au delà de la nature, que je n'ai jamais rencontrée dans aucune autre figure. L'expression morale n'était pas moins belle que l'expression intellectuelle; on y voyait une douceur, une délicatesse extrême, et spécialement cet air de profonde vénération rehgieuse, qui caractérise les meilleures œuvres des grands maîtres de Florence et de Rome, et surtout les fresques, où ils ont versé toute leur âme. J'ai retrouvé cette même expression particulière longtemps après dans ces merveilleux chefsd'œuvre et avec une satisfaction mêlée d'un profond chagrin : car c'était après la mort de celui chez qui je l'avais observée pour la première fois. »

Le premier choc de ces deux esprits si différents, attirés l'un vers l'autre par leurs contrastes même, fut décisif. Hogg et Shelley ne purent plus vivre l'un sans l'autre; on les appela les inséparables.

Après avoir passé sa matinée à ses études spéciales, Hogg, à une heure ou deux de l'après-midi, allait trouver son ami Shelley dans sa chambre et ils ne se quittaient plus, souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.

1. Shelley lui-même se moque avec enjouement dans ses let très de son petit nez tordu, qu'il appelle tip tilted, tum~up.

Quand il faisait mauvais temps, ils lisaient, causaient, écrivaient ensemble sans sortir du collège. Leurs lectures favorites étaient V Essai sur l'entendement Jiumain de Locke, les Essais de Hume, les Dialogues de Platon, dans la traduction française de madame Dacier, des traités de logique, les poètes grecs, latins et anglais.

Le respect, la dévotion qui l'enflammaient pour tous les maîtres de l'intelligence, dit Hogg, ne peuvent se décrire. On ne peut s'imaginer, ni exprimer la puissante émotion qui l'agitait, quand il ouvrait pour la première fois un volume qu'il croyait rempli de la mystérieuse philosophie de lantiquité; ses joues s'enflammaient, ses yeux étincelaient, tout son corps tremblait, et son attention tout entière se trouvait immédiatement engloutie dans les pro- . fondeurs de la contemplation. ...

On le trouvait à toute heure un livre à la main, à table, au lit, et surtout en promenade; non seulement à Oxford, dans les promenades publiques et dans High Street, mais dans les carrefours les plus populeux de Londres. Il n'était pas moins absorbé par son volume à Cheapside, à Crambourne AUey, ou dans I5ond Street que dans un sentier solitaire ou le silence d'une bibhothèque. Quelquefois un manant essayait de l'insulter, ou de l'ennuj^er au passage ; Shelley évitait la malicieuse interruption en glissant de côté avec sa grande et tranquille agilité. . . Je n'ai jamais vu d'yeux dévorant les pages avec plus de voracité que lui. Il n'y a aucune exagération à affirmer que sur vingtquatre heures, il en employait seize à lire. Son amour de la lecture ne fit que s'accroître parla suite. Il est difficile de se faire une idée de retendue et de la profondeur de ses lectures. Il avait certainement et sans ostentation lu plus de grec que bien des vieux pédants, qui ont passé toute leur vie à cette unique étude. Une édition de poche de Platon, de Plutarque, d'Euripide, ou des Septante sans

interprétation et sans notes était son compagnon ordinaire; il lisait le grec avecplus de facilité que les langues étrangères... En guise de récréation, il ouvrait quelquefois au hasard un auteur latin, Tite-Live ou Salluste et, en changeant les mots de place, ou en en substituant d'autres,il métamorphosait la prose en vers héroïques ou élégiaques avec une rapidité et .une aisance surprenantes.

Quand le temps était beau, ils faisaient de longues promenades après lesquelles ils dînaient en commun dans la chambre de Shelley. Ils parcoururent ainsi tous les beaux environs d'Oxford, Shotover Hill , ou Bagley VVood, les bords de la Tamise, les collines, les prairies et les bois, pénétrant dans les fermes, où le poète eut une fois la queue de son habit bleu tout neuf emportée par les dents d'un chien furieux, ou sautant par la brèche d'une vieille clôture dans un jardin admirablement tenu, « sans feuilles en cette saison d'hiver, s'il n'y avait eu les arbustes toujours verts ; sans fleurs, s'il n'y avait eu ces fleurs d'hiver çà et là mourantes ; mais toujours bien arrangé, bien soigné, respirant la paix, la solitude et la présence de douces mains humaines. » Shelley aimait à s'oublier dans ce lieu enchanteur, et un jour en en sortant il ne put s'empêcher déparier àHogg, «de sa paix sacrée, qui sans doute, disait-il, devait son attraction aux soins et à la présence d'une femme bonne et belle... » Cette femme que rêvait Shelley deviendra l'Enchanteresse du beau jardin qu'il a chanté dans une de ses plus ravissantes poésies, la Sensitive *.

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