‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 27 sur 110 · T. III de notre traduction, p · texte numérisé non relu

T. III de notre traduction, p

Dans ces longues promenades, Shelley, au grand désespoir de Hogg, se livrait passionnément à ses deux amusements favoris, le tir au pistolet, et les flottilles de bateaux de papier. Il renonça au premier de ces exercices pour plaire à Hogg.

Il aimait surtout à séjourner sur les bords de Tétang de Shotover Hill, et la nuit l'y surprenait quelquefois, récitant tout haut des vers, ou discutant avec son ami des thèmes qui n'avaient aucun rapport avec les objets environnants.

Dans le milieu correct et officiel où vivait Shelley à Oxford, une nature aussi originale, aussi délicate, devait nécessairement paraître singulière et excentrique. M. Jeaffreson ne tarit pas sur les prétendues excentricités du poète, dont s'amusaientles étudiants de rUniversity-College, sur ses collets rabattus à la Byron, sur sa veste bleue aux boutons étincelants d'acier de Birmingham, sa chevelure longue et touffue sous le petit chapeau rond qui coiffait sa petite tête ronde, son habitude de lire et de discuter à haute voix dans la rue Haute ou sur les places publiques d'Oxford. Mais nous cherchons en vain ce qui peut autoriser l'historien à conclure que ces excentricités étaient voulues et calculées de sa part pour attirer l'attention publique, et afficher le sentiment de sa supériorité.

Hogg raconte à ce sujet une histoire charmante, qui fait triompher M. Jeaffreson, mais qui peint admirablement le Shelley d'alors , uniquement préoccupé des graves questions philosophiques qu'il agitait avec son ami et en particulier de la

théorie platonicienne de la préexistence des âmes.

Un jour, en revenant d'une promenade, nous nous entretenions de questions platoniciennes, quand nous rencontrâmes, sur le pont Magdaiew, une femme avec un enfant dans les bras: » Votre enfant, lui dit Shelley, l'interpellant à brûle-pourpoint, nous dira-t-il quelque chose touchant la préexistence? » La femme abasourdie ne sait que répondre. Shelley réitère sa question. « Il ne peut'par- 1er, monsieur, répond respectueusement la femme. « Tant pis! tant pis! » reprend Shelley; « mais assurément, madame, l'enfant peut parler, s'il le veut, car il n'a que quelques semaines ; il s'imagine peut-être qu'il ne le peut pas ; mais ce n'est qu'un sot caprice de sa part; il ne peut pas avoir oublié en si peu de temps l'usage delà parole; c'est tout à fait impossible. » — « Ce n'est pas à moi, répliqua la femme, à disputer avec vous, messieurs; mais je puis déclarer en toute certitude que je ne l'ai jamais entendu parler, pas plus qu'un autre enfant de' son âge. » Shelley alors caressa les joues de l'enfant, et se tournant vers moi : « Que le silence de ces nouveaux-nés est agaçant! Mais il n'en est pas moins certain, malgré leur malice entêtée à cacher la vérité, que toute connaissance n'est que réminiscence; cette doctrine est bien plus ancienne que Platon, aussi ancienne que la vénérable allégorie, qui nous apprend que les Muses sont les filles de la mémoire : on n'a jamais dit que l'une des neuf Muses fût l'enfant de l'invention. »

C'était à cette époque à Oxford une audace bien grande d'aimer Platon et de le dire. Sous le nom d'Aristote, la vieille scolastique seule était en honneur, et le manuel d'Aldrich ^ résumait à peu près tout l'enseignement philosophique de l'Université. On

r 1. Voir une allusion plaisante de Shelley à ce manuel dans sa mordante satii'e de Peter Bell III, t. III, p. 49.

conçoit l'aversion de Shelley pour cette logique pé- .' dantesque, et cette aride scolastique qui ne laissait | à l'imagination aucun es>;or, à la pensée aucune li- ' berté. Ces professeurs qui se traînaient dans l'ornière du moyen âge lui semblaient des revenants d'un autre monde , « des gens véritablement stupides. »

Un jour un des tuteurs le manda pour causer avec lui de ses études et de ses lectures. Au sortir de cette entrevue, il en rendit ainsi compte à son ami Hogg :

Un petit homme m'envoya chercher ce matin et me dit d'un ton si bas qu'on pouvait à peine l'entendre, que je devais lire. « Vous devez lire », me répéta-t-il plusieurs fois de sa petite voix. Je répondis que je n'avais aucune objection à faire. II continua. Alors pour le satisfaire, car il n'avait pas l'air de me croire, je lui dis que j'avais quelques livres dans ma poche, et je me mis à les en tirer. Il ouvrit de grands yeux, et médit que ce n'étaient pas précisément les livres qu'il avait en vue. « Vous devez lire le Prométhée enchaîné, et Démosthène De Coronâel Euclidel »

— « Je dois lire Euclide? » lui demandai-je tout consterné.

— « Oui, certainement; et quand vous aurez lu ces ouvrages, vous vous mettrez à l'Ethique d'Ari'^tote, puis vous passerez à ses autres traités. II est de la dernière importance d'être bien familiarisé avec Aristote. » — Il me répéta cela si souvent, que je finis par en être fatigué, et enfin je lui dis : « Je dois m'occuper d'Aristote? Et si je n'aime pas Aristote?... « Et je le laissai dans une grande perplexité.

Qu'eût dit le pauvre tuteur, s'il avait pu deviner que, non content de lire et d'aimer Platon, son élève écrivait des vers révolutionnaires, destinés à

plaider « les plus chers intérêts du bonheur universel », où il unissait dans un hymen et des baisers célestes les âmes de Ravaillac et de Charlotte Corday, et composait pour ce mariage mystique un épithalame qui se terminait ainsi :

« Qu'y a-t-il de plus doux pour l'oreille de la vengeance que le hurlement d'un tyran tombé et expirant? Oui! il est une volupté plus chère que les plus douces délices de l'amour, c'est de boire les vibrations flottantes du glas d'un despote ! »

Cette rhapsodie sauvage et incohérente portait ce titre, de l'invention de Hogg : Fragments posthumes de Margaret Nicholso7i.

« Une blanchisseuse folle, nous dit celui-ci, nommée Peg Nicholson, avait tenté de frapper le roi George II [ avec un couteau à découper; l'histoire est depuis longtemps oubliée ; mais elle était alors dans toutes les mémoires. La pauvre femme était encore très vivante à Bedlam ; mais vu sa triste situation, il n'y avait aucun inconvénient à la donner comme morte, et à lui créer un neveu, éditeur des œuvres poétiques de sa tante. »

Chatterton, alors un des grands favoris de Shelley, avait mis à la mode avec son pseudo-Rowley ces mystifications littéraires.

Le pseudo-Nicholson, s'il faut toujours en croire Hogg et Shelley lui-même S eut un plein succès, auprès de l'éditeur Munday d'abord, qui voulut

1. Shelley écrit à Graliam le 30 nov. 1810 : « le livre se vend merveilleusement ici, et devient un sujet de discussion à la mode. »

publier le volume à ses frais et y mit tout son art, puis auprès du public.

La vogue fut si grande, que nous rencontrions journellement dans la rue Haute des hommes de robe lisant le joli volume en se promenant, pensifs, avec un air de satisfaction douce et grave. Il devint à la mode de se montrer en public en le lisant, pour faire preuve de fin jugement, d'un goût délicat et distingué en poésie : ce fut le vrai critérium dun esprit d'élite. Personne ne soupçonna l'auteur; la chose passa comme la production originale de la régicide en intention. Quelle étrange illusion d'admirer pareil fatras, l'essence concentrée du non sens!

Au milieu de ce fatras déclamatoire, de cette débauche d'effusions romantiques et révolutionnaires, onpourrait cependantsignalerquelques morceaux qui ne manquent ni de goût ni de distinction, et qui offrent déjà à une certaine dose le parfum Shelléien. Nous en traduisons un à Y Appendice II : Mélodie pour une scène des premiers temps.

On ne peut s'empêcher de sourire, quand on vient à penser que ce même public, qui s'engoue si follement an Pscudo-Nicholson de Shelley, dédaignera de jeter les regards sur son Prométhée ou son Adonaïs^.

Les confidences d'amour se mêlaient aux discussions littéraires ou métaphysiques. Shelley aimait à entretenir son ami des beautés et des perfections de sa cousine. De la cousine, on passait à la sœur

1. Il ne faudrait cependant pas prendre trop à la lettre le langage de Hogg. M. Dowden justifie le public lettré d'Oxford d'un pareil manque de goût, en citant le témoignage de M. Slatter, l'associé de l'éditeur Muuday, qui déclare que les fragments posthumes furent un ouvrage « presque mort-né. »

aînée, à cette Elisabeth, dont les lettres, quelquefois mélangées de vers, avaient tant de charmes. Dans son amitié pour Hogg, Shelley disposait d'avance du cœur de sa sœur en faveur de l'homme qu'il jugeait le plus digne d'elle : il l'invitait à venir le visiter à Field Place pendant les vacances, dans l'intention avouée de la voir, de se faire aimer d'elle et de l'épouser. Ce fut pour Shelley un vif chagrin de ne pouvoir donner suite à ces beaux projets. A peine était-il arrivé à Field Place, aux vacances de Noël 1810, qu'il écrivait à son ami Hogg : « Stockdale s'est conduit avec moi d'une façon infâme ; il a abusé de la confiance que je lui avais témoignée en lui envoyant mon ouvrage \ et fort librement mis en jeu auprès de mon père votre caractère, sans le connaître. » Stockdale obéissant sans doute autant au désir de se faire rembourser, par le père de Shelley, le montant de ses frais pour l'impression de Saint-Irvyne qu'à une alarme sérieuse sur les tendances incrédules et subversives du jeune romancier, était entré en relations avec sir Timothy pour le mettre en garde contre les agissements de son fils et l'influence de son ami. Sir Timothy se trouvait déjà vivement irrité contre son fils par les plaintes qui lui étaient venues de la famille de miss Grove ; il vit dans l'étudiant d'Oxford un apôtre d'incrédulité et d'impiété, et trembla pour ses propres filles. Les remontrances pa-

1. Probablement un dialogue philosophique où Shelley déve' loppait ses théories morales et religieuses.

ternelles et maternelles ne furent pas épargnées à Shelley; toute correspondance avec sa cousine lui fut i interdite ; on lui défendit de rien imprimer désormais; il fut même question de le retirer d'Oxford.

Je suis maintenant, écrit Shelley à Hogg, environné de dangers en comparaison desquels tous les diables qui assaillaient saint Antoine n'étaient rien. On m"attaque pour mes détestables principes. Je suis considéré comme un proscrit. Mais je les défie, je ris de leurs inutiles efTorts... Mon père voulait me retirer du collège ; je n'y consentirais pas. Il se prépare une terrible tempêta: mais je reste debout comme sur un phare, et je souris de dédain au vain battement des vagues.

Ces altercations domestiques ne firent qu"aigrir son esprit et le confirmer dans sa haine de l'intolérance religieuse. Quand il eut surmonté le premier découragement, fort de la pureté de ses intentions et de la sincérité de ses convictions, il accepta la lutte, et jura sur ce qu'il appelait l'autel de l'amour parjure, son serment d'Annibal, c'est-à-dire, guerre à mort à ce fanatisme religieux qu'il rendait responsable de tous ses tourments.

Je crois que c'est un bienfait pour la société de détruire les opinions qui anéantissent le plus cher de ses liens... C'est maintenant que j'ai besoin de tout mon art; on me force à recourir à la ruse.

Je jure ici, écrit-il à Hogg, et si je viole mon serment, puisse rinûnité, l'Eternité m'en punir! je jure ici que jamais je n'oublierai l'intolérance! C'est le seul point sur lequel je consente à accepter la revanche; je veux y employer chaque instant de mon existence .. une durable et longue revanche !... Oh! que je désire être le vengeur! qu'il me soitdoaaé d'écraser le démon! de le faire rentrer

dans son enfer natif, d'où il ne puisse plus sortir et d'établir ainsi pour toujours une tolérance parfaite et universelle !

Dans de telles circonstances, quand Hogg était dénoncé au père de Shelley comme le mauvais génie de son fils, il était difficile de songer à réaliser les beaux projets d'Oxford. Cependant Shelley n'en continue pas moins d'entretenir l'espérance qu'il avait fait concevoir à son ami, d'épouser sa sœur; il lui envoie les vers qu'elle vient de composer sur le bombardement de Copenhague, il lit à Elisabeth les lettres de Hogg, les vers de Hogg, oii celui-ci compare Shelley à un chêne et son infidèle cousine au lierre qui détruit ce fier arbre; et Hogg s'engage presque par une promesse solennelle. Shelley, reconnaissant, lui écrit : « Je ne puis trouver d'expressions pour vous remercier de votre si généreuse conduite à l'égard de ma sœur, de vouloir bien, avec les talents et les qualités que vous possédez, promettre ce que peut-être je n'aurais pas dû vous demander, mais que la seule considération des qualités intellectuelles de ma sœur a pu me décider à vous demander. »

A la fin des vacances cependant, le père de Shelley se calma un peu, et au milieu de janvier 1811, voulut bien condescendre à entrer en discussion avec le jeun»} théologien, et avoir avec lui une conférence sur l'évidence de la vérité du Christianisme. 11 fut même convenu qu'aux vacances de Pâques prochaines, ce terrible Hogg, si noirci par le libraire de Pall Mail, serait reçu à Field Place.

De retour à Oxford, au commencement de 1811, Shelley reprit avec son ami le même genre de vie ; le perspective d'un mariage possible entre Elisabeth et Hogg resserrait encore leurs liens. Ils retrouvèrent avec bonheur leurs anciennes habitudes de vie commune, leurs longues veillées studieuses, leurs longues promenades, leurs lectures variées, leurs discussions sans fin. Pour complaire à son père, Shelley avait promis de concourir au prochain grand prix de poésie de l'Université (The Newdigate prize); le sujet était : le Parthénon. Sir Timothy, ravi des bonnes dispositions de son fils, alla trouver son ami le Rév. Edward Dollaway, l'historien de Sussex, un savant antiquaire, pour le prier de mettre son érudition au service du jeune poète. L'antiquaire en effet écrivit une longue lettre à Shelley, en lui envoyant une collection de cartes, de notes et de documents ; le poème commencé ne fut jamais terminé. Un coup de foudre, en interrompant cruellement cette belle vie d'Oxford, allait anéantir tous les projets et mettre à néant les espérances paternelles.

Shelley, en se faisant immatriculer à Oxford s'était engagé à respecter les serments religieux de l'Université {University religions tests), avait souscrit aux 39 articles abolis depuis par la nouvelle loi de 1871, et, comme dit M. Jeaffreson, devait faire acte de communiant {co?nmunicatit) de l'Eglise, en recevant aux jours fixés dans la chapelle de son collège le Sacrement à la table du Seigneur (to the Lord's table).

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Il est intéressant d'apprendre ce qu'était en 1810 le régime religieux d'Oxford. M. Jeaffreson ne laisse rien à désirer sur ce point.

En ce qui regarde la communion, les Dons académiques avaient ordinairement égard aux scrupules religieux des sous-gradués (étudiants,) dont la conscience n'était pas assez pure pour s'approcher sans présomption de la table sainte. En allant trouver le doyen de son collège ou son tuteur et en avouant son indignité à communier, le sousgradué de mœurs légères et de conscience délicate recevait la permission de se dispenser de la célébration prochaine, à la condition de contribuer convenablement aux aumônes recueillies à cette occasion pour de charitables usages. Dans la plupart des collèges, il était entendu que le sous-gradué qui esquivait ainsi la communion devait donner une guinée à Toftertoire ; obligation dont on ne pouvait se dispenser pour des raisons de conscience. Cet usage donna lieu à l'opinion que cetle dispense s'achetait une guinée, et à cette autre opinion plus perverse encore que les sous-gradués recevaient le sacrement afin d'échapper ainsi à l'impôt des 21 schillings.

On devine ce que Shelley devait penser d'une pareille comédie. 11 n'avait pas besoin, pour la juger, d'avoir lu ce que Mary Wollstonecraft, dans son fameux livre : la Revenclicatio7i des droits delà femme, avait écrit touchant les abus et les vices des séminaires nationaux : « Quel bien peut-on attendre d'un jeune homme qui reçoit le sacrement du Souper du Seigneur pour épargner une guinée que probablement il dépensera ensuite en quelque partie de plaisir sensuel ? »

Shelley acceptait le Souper du Seigneur, comme il avait accepté les 39 articles, par la force des choses; il

en riait : c'était le seul parti philosophique à prendre. Attaquer de front ces puériles institutions, c'était s'exposer être brisé du premier coup ; il avait des visées plus hautes et plus machiavéliques. Il l'avait écrit à Hogg : « C'est maintenant que j'ai besoin de tout mon art; on me force à recourir à la ruse. » Le seul moyen de réussir dans sa propagande antirebgieuse, lui semblait-il, c'était de réveiller, de remuer, de façonner l'opinion, sans s'exposer, en se trahissant, à succomber avant d'avoir combattu. Il fallait pour cela donner jour à sa pensée, la faire circuler discrètement dans le pubHc intelligent et lettré, secouer la torpeur des esprits par des appels directs à la discussion, à la polémique ; il avait déjà essayé à Eton de cette méthode que lui avait enseignée le D"" Lind, en s'adressant aux savants sur des matières scientifiques. Il n'y avait plus ici à redouter les verges du D"" Keate, dont l'avait menacé un de ses correspondants d'Eton; il prendrait cette fois si bien ses mesures qu'il ne serait pas découvert. 11 éprouvait un secret plaisir à penser que ces coups mystérieux qui ne manqueraient pas d'atteindre Y infâme partiraient du sanctuaire même où son culte avait ses plus fervents adorateurs; il voulut faire en petit ce que Voltaire avait fait en grand avec plus de ressources et moins d'ingénuité , sur un terrain surtout mieux préparé que ne l'était alors l'Angleterre, dans un pays plus disposé que la patrie du caiit à accepter même d'une source anonyme les hardiesses de la libre pensée et les enseignements révolutionnaires de la philosophie.

Le voilà donc partant en guerre, écrivant sous toutes sortes de pseudonymes, même des noms de femme, aux prélats, aux révérends, aux théologiens, qui prennent leur correspondant masqué pour un incrédule, ou tout au moins pour un sceptique. En passant à Oxford à cette époque, Medwin trouva Shelley très agréablement absorbé par les incidents de cette mystification théologique.

Mais la méthode des correspondances manuscrites était trop restreinte et trop peu pratique. Il fallait à ces discussions, sous peine de les voir dégénérer et se perdre en divagations stériles, un programme, un plan, un point de départ net et précis, qui posât la question sur son terrain fondamental. Shelley écrivit alors en collaboration avec Hogg son manifeste théologique : De la nécessité de l'athéisme.

Cette thèse, écrite sous forme de théorème géométrique avec le Q. E. D. (quod erat demonstrandum) traditionnel, était le résultat médité des discussions des deux amis, et le résumé de l'analyse qu'ils avaient faite ensemble des Essais de Hume. Il y était catégoriquement démontré que l'existence de Dieu ne pouvait être prouvée par aucun des arguments allégués en sa faveur, qu'on les tirât des sens, de la raison, ou du témoignage.

Le ton didactique de l'ouvrage ne peut laisser aucun doute sur l'intention sérieuse qui l'a inspiré, au moins de la part de Shelley. Hogg le traite assez légèrement, en l'appelant « une innocente et insignifiante thèse proposée pour la délectation des amateurs de logomachie. » Mais pour Shelley, c'était un

no SHELLEY

engin dogmatique sérieux, une grosse pièce d'artillerie destinée à faire beaucoup de bruit et de ravage. Il l'avait écrit avec toute la conviction et la ferveur d'un marin qui accomplit un vœu à Notre-Dame : « Je veux écraser l'intolérance, ou au moins l'essayer; échouer même dans une entreprise aussi utile serait glorieux. »

Une fois l'ouvrage imprimé \ Shelley n'eut rien de plus pressé que d'envoyer, sous le pseudonyme de Jeremiah Stukeley, les exemplaires qu'il s'était ] réservés à tous ceux qu'il désirait entraîner dans sa correspondance polémique, avec cette note : « qu'il avait rencontré ce petit traité, qui malheureusement paraissait tout à fait irréfutable. »

« Quand le poisson, dit Hogg, n'était pas trop paresseux pour mordre à l'hameçon, il arrivait une réfutation à une adresse donnée à Londres ; et alors Shelley, dans une réponse vigoureuse, tombait sur son imprudent correspondant, et lui brisait les os. Souvent cette vigoureuse attaque provoquait une réplique plus sérieuse, et le débat se prolongeait. » Il ne se prolongea pas longtemps. La brochure avait été régulièrement annoncée dans l'Oxford Herald dès le 9 février 18il, et cette annonce avait dû jeter la terreur dans le camp ennemi. Docteurs en divinité et maîtres-ès-arts s'étaient consultés pour prendre les moyens d'arrêter l'infâme libelle aussitôt qu'Userait en vente. Sans en informer MM. Munday et Slatter, Shelley inonda de son pamphlet les

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