‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 29 sur 110 · HARRIET WESTBROOK ET L'ÉVASION · texte numérisé non relu

HARRIET WESTBROOK ET L'ÉVASION

Les deux proscrits arrivèrent à Londres à la tombée du jour. Le lendemain ils cherchèrent un loge ment et s'établirent au n° 15 de Poland Street, dont le nom attirait Shelley ; il lui rappelait Thadeus de Varsovie et la liberté. Ce logement d'une maison garnie revêt à ses yeux les apparences d'un palais enchanté ; il est émerveillé d'une brillante tapisserie à grands ramages qui ornait le salon, représentant des treillis de vignes chargées de grappes ; il veut y rester toujours. Chaque impression nouvelle était si vive chez lui qu'il lui semblait qu'elle devait durer éternellement. Moins d'un mois après, quand Hogg Teut quitté, l'enchantement s'était évanoui : « il restait seul dans la chambre aux beaux treillis semblable à un renard aux yeu.x étincelants et sans repos au milieu des raisins verts. »

ne SHELLEY

Sir Timothy, consterné à la nouvelle de l'exclusion de son fils, avait songé avant tout à le séparer de son mauvais génie. 11 s'était concerté à ce sujet avec le père de Hogg, l'invitant à venir sermonner « son jeune homme », puis il avait écrit de son hôtel à son fils une lettre sévère, où il mettait pour conditions à son pardon que Shelley reviendrait immédiatement à Field Place, cesserait toute communication avec M. Hogg, et poursuivrait ses études sous la direction d'un maître privé qu'il lui choisirait lui-même. Il se réservait le soin de convertir le jeune incrédule en l'initiant à la lecture de la Théologie naturelle de Paley. « Je la lirai avec lui », écrivait-il mélancoliquement au père Hogg, « un père dans cet emploi doit impressionner plus vivement l'esprit de son fils qu'un étranger. » En attendant, il voulut voir les deux rebelles, et les invita à dîner à son hôtel. Le 7 avril 1811, Hogg et Shelley, avant de se rendre à l'invitation paternelle, firent une longue promenade, pendant laquelle Shelley lut tout haut quelques passages d'un livre critique sur le Vieux Testament, ridiculisant les Juifs et leur religion. La réception fut courtoise et amicale ; mais bientôt le père de Shelley se mit à parler d'une manière bizarre et sans suite, grondant, criant, jurant, pleurant. — Que pensezvous de mon père? demanda Shelley en a parte à son ami. — Ce n'est pas votre père, lui répondit Hogg, c'est le Dieu des Juifs, le Jehovah du livre que vous me lisiez tout à l'heure. — Cette réponse causa à Shelley un tel accès d'hilarité, qu'il ghssa de sa chaise en poussant un formidable éclat de rire, et

s'étendit sur le parquet, à la grande stupéfaction de son père et de Graham, qui l'accompagnait. Sur les entrefaites, on annonça le dîner, M. Graham remit Shelleysurses pieds, et l'on dîna fort agréablement. Après le dîner, le père de Shelley prit Hogg à part, et eut avec lui au sujet de son fils une sérieuse conversation, où Hogg l'invita philosophiquement à le marier au plus tôt. Après le thé, la conversation s'engagea sur des matières de religion : Il y a certainement un Dieu, s'écria le Squire de Field Place ; on ne peut douter de l'évidence de la Divinité. » Puis, comme personne ne relevait l'assertion^ le Squire, se tournant vivement vers Hogg : « Avez-vous, monsieur, quelque doute à ce sujet? » — « Aucun. » — « Si vous en aviez, je puis vous prouver la chose sur le-champ. » — « Je n'ai aucun doute. » — « Mais peut-être seriez-vous bien aise d'entendre mon argument? » — (( Très volontiers. » — « Alors je vais vous le lire, s'écria le Squire, tirant de sa poche une feuille de papier à lettre, oîi il avait noté quelques arguments empruntés à la Théologie Naturelle de Paley. — « J'ai déjà entendu ces arguments, « remarqua Shelley à voix basse à Hogg. — « Ce sont les arguments de Paley, » dit Hogg. — « Oui, vous avez raison, monsieur, dit le Squire en remettant son papier dans sa poche ; oui, ce sont les arguments de Paley; je les ai copiés moi-même ce matin dans le livre de Paley ; mais Paley les tient de moi; presque tout ce qu'il y a dans le livre de Paley vient de moi. )> La perspective d'étudier Paley, sous la direction

de son Egérie le Squire, n'était pas de nature à séduire Shelley. Il répondit aux propositions de son père que, pour le moment, son intention bien arrêtée était de rester à Poland Street, et que pour rien au monde il ne consentirait à briser avec Hogg. En conséquence, son père lui ferma sa bourse, et lui interdit le séjour de la maison paternelle.

Au milieu de ces conflits et de ces perplexités, Shelley ne perdait point son temps. Tout en continuant avec Hogg sa vie d'études et de discussions, il se familiarisait avec cette immense cité, que son imagination aimait à se représenter dans les âges à venir devenue une ruine sans forme et son nom * ; en compagnie de Hogg, de son cousin Charles Grove ou de Medwin, il parcourait les rues et les jardins de Londres ; Kensigton Gardens, dont les clairières parsemées de hautes futaies, et surtout un coin sombre planté de grands ifs-, l'enchantaient par leur aspect sylvestre; Saint-James Park, où le spectacle des exercices militaires lui inspirait de virulentes sorties contre les armées permanentes et leurs dangers pour la liberté ; les rives verdoyantes de Serpentine River, oîi il aimait à lancer des flottilles de bateaux de papier. Un jour, il haranguait les Radicaux réunis au Britisth Forum - ; un autre jour, après avoir entendu à Surrey Chapel le grand prédicateur et mission-

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