SHELLEY A EDINBURGH
Ion et à Marmontel les doux accents de sa voix, Shelley se laissait souvent aller à d'innocents sommeils, au risque de s'attirer les reproches de la susceptible lectrice. Avant de se coucher, le trio allait contempler les étoiles, ou admirer la fameuse comète de 1811. Un dimanche, Shelley se laissa entraîner par llogg au service divin et au prêche, «je n'ai jamais vu Bysshe si abattu, dit son ami, si découragé, si désespéré; il ressemblait à la statue du désespoir; le pauvre garçon soupirait piteusement comme si son cœur allait se briser. » Il voulut cependant assister au catéchisme du soir. L'accent burlesque avec lequel le catéchiste posait à ses jeunes néophytes ces questions : « Qu'est-ce qu'Adam?... Qu'est-ce que le Diable? » le jeta dans une hilarité épileptique, qui le força de sortir de l'église. Une autre fois il se faisait sévèrement admonester par un grave écossais, un dimanche qu'il s'abandonnait dans la rue à sa folle et bruyante gaîté.
Quand l'argent fut à peu près épuisé, le trio retourna à York en chaise de poste. Le temps était pluvieux ; Harriet, pour charmer le voyage, lut aux deux amis une nouvelle d'Holcroft ', qui parut souverainement ennuyeuse à Shelley; il prenait plus I de plaisir aux naïvetés de sa jeune femme; celle-ci s'émerveillait de tout sur son passage, et la petite niaise [the Utile cockney) était si ignorante des choses de la nature qu'elle le suppliait de lui ap-
1. Romancier et auteur comique très populaire alort eu Angleterre.
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prendre à distinguer l'orge du navet. Aux relais, pendant que Hogg s'occupait des bagages, Slielley disparaissait; à Bervick, on allait partir, Shelley manquait à l'appel ; Hogg courut à sa recherche et le trouva « sous une pluie battante, contemplant la mer sauvage et lugubre avec des regards non moins sauvages et lugubres. » On arriva le soir à York, par une nuit pluvieuse d'octobre. Le jeune couple se logea comme il put « dans la sombre maison de deux sombres vieilles modistes, (misses Dancer, Coney Street) » où il passa une dizaine de jours. « C'étaient, dit Hogg, deux sœurs aussi fatales que les Parques, Walkyries dignes d'être occupées dans l'Edda à coudre des linceuls, à ourler des suaires, et à tailler des vêtements pour les morts ^ )>
Shelley fut peu sensible à l'intérêt que la vieille cité d'York avec tous ses souvenirs de l'antiquité chrétienne eût pu offrira un esprit moins préoccupé des abstractions et des théories, plus attentif à tous les enseignements moraux et esthétiques de l'histoire. Sa merveilleuse Minster ne lui apparut que comme un monument informe de la barbarie du moyen âge :
Quand je contemple ces gigantesques piliers de la superstition, écrit-il à miss Hitchener (octobre 18il), quand je considère le temps perdu pour l'exercice de l'esprit par le travail qui les a élevés, je les regarde comme autant de retards à la période où la vérité doit triompher. Tous ces ornements inutiles, piliers, balus-
1. « York, dit Hogg. était alors, à beaucoup d'égards, une ville pauvre, riche seulement d'orgueil ecclésiastique et civil, et il n'était pas facile d'y trouver de bons logements. »
trades de fer, bas-reliefs des boiseries, et, comme dit Southey, ces broderies de grilles, ne sont qu'un exercice de travail corporel : et, quoique insignifiants si on les considère séparément, représentent, pris en masse, une vaste perte de ce temps si précieux. Que de choses nous pourrions faire sans cela!
D'autres soucis préoccupaient Shelley; et avant tout celui de vivre. Dix jours s'étaient passés à York, et sir Timothy ne songeait pas à délier les cordons de sa bourse; Shelley voulut alors se ménager une entrevue avec son père pour l'amener à composition.
J'avais pensé, écrit-il, toujours à miss Hitchener, que cet aveugle ressentiment était depuis longtemps passé dans les régions de la comédie et de la farce, ou n'avait pas d'autre but que d'augmenter les difficultés de la situation et par là d'attacher un plus vif intérêt au héros et à l'héroïne d'un roman moderne. J'ai fréquemment écrit à cet homme sans pensée, et je suis maintenant déterminé à aller le voir pour essayer sur lui la force de la vérité ; cependant je dois avouer que c'est là quelque chose d'aussi hyperbolique que « la musique fendant le chêne noueux. »
Ce voyage en Sussex offrait encore à~"Shelley une attrayante perspective, celle de voir miss Hitchener. Depuis son mariage avec Harriet, leurs relations étaient devenues plus étroites, plus confiantes, plus intimes. Miss Hitchener avait accueilli avec une généreuse bienveillance, cette union de Shelley avec une femme qui lui était si inférieure; elle avait fait les vœux les plus ardents pour leur bonheur à tous deux. La reconnaissance de Shelley n'avait point de
boraes; maintenant il pouvait dévoiler le fond de son cœur à cette incomparable amie, lui dire qu'il l'aimait, de l'amour d'une âme pour une âme, de cet amour qui n'est sujet ni au temps, ni au changement, ni à la mort, et qui est h preuve la plus évidente de notre immortalité. Il avait bien quelque embarras à expliquer à une femme aussi désintéressée, aussi supérieure, le motif de son voyage en Sussex, l'argent. Mais cette considération de l'argent ne pouvait-elle s'ennoblir par celle de l'usage qu'on en peut faire pour procurer la liberté à ceux qu'on aime et les aider à appliquer cette liberté à des fins élevées? Ne doit-il pas partager sa fortune avec « la sœur de son âme, et celui qm en est le frère » (Hogg sans doute). Ils y ont certainement droit K
Fort de ces considérations, Shelley annonça à Hogg l'intention où il était d'aller de suite en Sussex remplir l'escarcelle vide. Les sages conseils de celuici ne purent l'en dissuader, il partit laissant sa femme sous la garde de son ami, exposée à tous les soupçons que cette situation délicate ne pouvait manquer d'inspirer à son entourage -. Pendant l'absence de Shelley, Harriet passa de tristes et solitaires journées à York, sans bouger de sa chambre. « Les
1. Lettres de Shelley à miss Hilçhener, octobre ISU. — Miss Hitchener eut le bon goût de refuser ce partage : tout ce qu'elle demandait à Shelley, c'était de réserver quelque argent pour subvenir à la vieillesse de sa première institutrice, miss Adams « la mère de son âme. »
2. M. Jeaffreson consacre une longue page à se poser toutes les questions et cinquante autres encore qui purent passer par la tête des vieilles modistes au départ précipité de Shelley.
jours même où il faisait beau, dit Hogg, elle ne sortait pas, ayant malheureusement transplanté à York ses idées de Londres sur les convenances; elle considérait comme incorrect de se promener seule dans les rues de cette tranquille cité, où sa beauté attirait tous les yeux. » Le soir seulement, Hogg venait la voir, causer avec elle de son mari, de sa famille, ou lire quelques pages d'Holcroft 'ou de Robertson. Tout à coup, vingt-quatre heures avant le retour de Shelley, apparut miss Elisa Westbrook. Celle-ci n'attendait que l'occasion de prendre le couple sous sa tutelle; elle l'avait trouvée dans l'abandon de sa sœur à York. Comme Harriet avait • souvent parlé à Hogg de la beauté de sa sœur, celuici fut tout surpris de se trouver en face d'un visage défiguré par la petite vérole; ses yeux noirs lui parurent ternes et stupides; sa belle chevelure noire, lourde et massive ; ses traits maigres et sans grâce. Elisa et Hogg furent ennemis du premier coup ; les premiers regards qu'ils échangèrent furent des regards d'aversion et de haine; ils ne songèrent plus qu'à s'évincer l'un l'autre. Hogg devina de suite le danger, et sentit que cette mégère allait devenir le démon de la discorde entre les deux époux. En effet la présence d'Elisa changea subitement toutes les habitudes et la face de la maison.
Elle sembla, dit Hogg, mise en interdit ; toutes les occupations ordinaires furent suspendues ; l'élude fut interdite ; la lecture devint un crime ; la lecture à haute voix, une catastrophe tragique : sortir, c'était la mort ; rester à la maison, le tombeau. Bysshe ne fut plus rien,
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et moi encore moins que rien. Harriet existait encore ; mais son existence n'était plus qu'une vie séraphique, une vision bcatifique, exclusivement employée à la contemplation des infinies perfections de l'Ange gardien. Jusque-là on n'avait jamais entendu parler des nerfs d'Harriet ; on ne soupçonnait même pas qu'elle en eût ; désormais ce fut tout autre chose. — « Très chère Harriet, disait Elisa, ne faites pas cela ; pensez à vos nerfs; vous ne devez songer, très chère, qu'à l'état de vos nerfs ! Que dirait miss Warne ? »
Le voyage de Shelley en Sussex ne lui avait apporté que désappointement. Il avait eu l'inappréciable bonheur de voir miss Hitchener chez son oncle Pilfold; mais son père avait résisté à « la force de la vérité, » et, chose plus grave, il refusait de donner de l'argent jusqu'à promesse d'amendement et de pénitence.
Le premier conseil que Hogg donna à son ami, ce fut de renvoyer immédiatement Elisa Wetsbrook à Londres. Mais Shelley, tenant à ménager son beaupère, dont la bourse lui était alors nécessaire, ne jugea pas prudent de se faire une ennemie déclarée d'Elisa. Hogg cependant ne cessait de manifester, même en présence de Harriet, ses dispositions hostiles à l'égard de ce malencontreux trouble-fête.
Elisa, raconte-t-il, passait une grande partie de son temps dans sa chambre. — Que fait donc la chère Elisa, demandai-je à Harriet, toute seule dans sa chambre ? Lit-elle? — Non. — TravaiHe-t-elle? Ecrit-elle? — Non. — Que fait-elle alors ? — Harriet s'approcha tout près de moi, et me chuchota à l'oreille, de peur d'être entendue de sa sœur, avec cet air sérieux d'une personne qui communique quelque important et profond secret : — Elle
peigne sa chevelure... Un jour donc que l'ange gardien peignait sa chevelure, nous nous échappâmes, Harriet et moi, et allâmes du côté delà rivière. Nous étions au beau milieu du pont ; un flot puissant coulait sous nos pieds. — Quelle vue superbe, admirable ! dit Harriet. — Oui, vraiment prodigieuse. Mais, chère Harriet, qu'il ferait beau voir la très chère Elisa pirouetter dans la rivière ! Alors, Dieu du ciel! que dirait miss Warne ? — Elle tourna vers moi sa jolie figure, et rit, mais comme rit un esclave qui commence à se fatiguer d'un joug intolérable. — J'avais quelquefois parlé de mon intention d'aller visiter les lacs anglais du Cumberland. Il n'est pas d'esprit curieux dont ne se soit une fois emparée l'image des lacs, des montagnes, des rocs, des chutes d'eau, de tous les objets pittoresques et romantiques qu'offre cette contrée. Le jeune couple en un instant fut possédé du Démon des Lacs ; il fut impossible de les exorciser, surtout depuis que l'ange gardien minaudant en silence favorisait sans doute cette soudaine fantaisie.
Hogg fut invité pour la forme à accompagner le trio. Il eut beau représenter dans son langage le plus humoristique que ses affaires le retenaient à York, que ce n'était pas la saison au mois de novembre d'une pareille excursion dans un pays isolé de tout le monde et de tout; — que sûrement l'été prochain Skiddaw, Helvellyn, et le lac de Derwentwater et la cascade de Lodore seraient toujours là; et Southey, et Wordsworth aussi... avec les ânes qu'ils avaient si glorieusement apostrophés et si suavement chantés. — Il faut aller à Keswick, aller à Keswick tout de suite et y rester toujours! Il est impossible de demeurer plus longtemps dans un trou si peu poétique, si peu inspirateur que York ;
vous-même, Hogg, vous viendrez bientôt rejoindre vos amis à Keswick, et y resterez avec eux pour toujours!
Hogg fut bien surpris, quand un beau soir, venant à l'heure du dîner, il trouva les oiseaux eywolés. Une note illisible au crayon l'avertissait que ses amis étaient partis à Richmont, et l'invitaient à les y rejoindre.
Si nous ne connaissions que par Hogg cet endroit de l'histoire de Shelley, nous pourrions justement taxer celui-ci d'une singulière légèreté d'esprit et de cœur à l'égard de cet ami de l'âme dont il avait juré de ne se séparer jamais. Heureusement, et malheureusement pour Hogg, nous avons d'autres témoignages, qui, grâce aux révélations de M. Dowden, jettent sur cet incident si douloureux de la vie de Shelley une complète lumière. Voici les faits, tels que nous les devons à M. Dowden, et tels que les a livrés Shelley dans sa correspondance avec miss Hitchener jusqu'ici inédite.
A peine Shelley était-il rentré à York, qu'il s'aperçut que l'attitude d'Harriet était grandement changée à l'égard de son ami, et qu'elle le regardait avec aversion. Il voulut en savoir le motif, et découvrit que cet ami tant aimé l'avait trahi en essayant de séduire sa femme. Les premières avances avaient été faites aussitôt après leur arrivée d'Edinburgh à York. Hogg avait renouvelé ses odieuses tentatives pendant l'absence de Shelley ; et comme Harrietle rappelait à la raison et au devoir, Hogg, avouant son erreur et sa faiblesse, avait proposé, seule expiation en son
pouvoir, d'en écrire à Shelley et de tout lui confesser. Effrayée des effets qu'une telle communication pourrait produire sur l'esprit du poète, Harriet s'y était opposée ; et le lendemain même Shelley était de retour.
Quel coup pour l'âme de Shelley ! que fallait-il penser de l'espèce humaine, si cet être supérieur (( fait, comme il le disait, pour nous donner des lois à nous pauvres êtres qui rampons ici-bas, » si Hogg était capable d'une pareille lâcheté, d'une pareille chute? Mais non: ce ne pouvait être qu'une méprise de son ami, victime du préjugé: il ne pouvait être totalement perdu ! Shelley voulut avoir une explication avec lui.
Nous allâmes nous promener dans les champs, au delà d'York, écrit-il à miss Hitchener; je désirais connaître le fond de cette afFaire. Je l'appris de sa bouche, et je crois qu'il était sincère. Tout ce dont je me souviens de ce terrible jour, c'est que je lui pardonnai — que je lui pardonnai pleinement, librement ; je lui dis que je voulais être toujours son ami, et que j'espérais bientôt le convaincre des charmes de la vertu ; que je détestais son crime, et non lui ; que je n'estimais pas un être humain par ce qu'il avait été, mais par ce qu'il était ; que j'espérais qu'un jour viendrait où il regarderait cette abominable erreur avec plus de dégoût que je ne le faisais moi-même. Il répondit peu de chose ; il était pâle, terrifié, accablé de remords... Oh ! cela est terrible I... Ce coup a ruiné mon être. Si ce n'était pour la chère amie dont le bonheur m'est si précieux, si je ne vivais pour un but, une fin sainte et sacrée, j'aurais pu m'endormir en paix... Et cependant non, non pas cela... j'aurais pu devenir un habitant de Bedlam.... Que jamais ne cessent ces relations, qui ont été l'aurore de mon existence, le
soleil qui a versé sa chaleur sur le froid, le douloureux horizon anticipé de ma vie I... Avec mon ami autrefois aimé (Hogg; je pouvais être né pour mourir, pour mourir éternellement; je pouvais discuter les conclusions de la raison ; je pouvais m' abaisser sans hésitation. La terre semblait suffire à notre amitié ; ses fondements ne semblaient reposer que sur la terre, comme l'événement l'a terriblement prouvé. Mais avec vous, l'amitié semble avoir engendré une passion pour laquelle cinquante vies fugitives, incomplètes comme celle-ci, ne semblent qu'une goutte dans l'océan, quelque chose de trop trivial pour en tenir compte. Avec vous, je ne puis me résoudre à périr comme la fleur des champs ; je ne puis consentir à ce que le même linceul qui moulera ces formes périssables enveloppe l'esprit vital qui a produit, sanctifié, je puis dire éternisé ! — une amitié telle que la nôtre.
Dans de telles conjonctures, il fallait, pour le bonheur d'Harriet, s'éloigner de Hogg ; Shelley n'hésita pas et partit pour Keswick,
Hogg fut le dernier, quoi qu'il en dise, à s'étonner du départ soudain des Shelley; au lieu de songer alors, comme nous l'avons vu plus haut, à exercer son humour sur les lacs du Gumberland et les ânes chantés par Wordsworth, il se voyait à peu près dans la même situation que le Werther de Goethe en face d'Albert et de Charlotte.
Dans son désespoir, il écrit lettres sur lettres dans lesquelles il implore le pardon d'Harriet, tout prêt, dit-il, s'il ne l'obtient pas, à se faire sauter la cervelle à ses pieds. Il demande avec instances à être reçu de nouveau au foyer de l'amitié ; froissé tout à la fois de la générosité et du refus de son ami, il essaie de piquer en lui le sentiment de l'honneur vulgaire, et
de l'amener à lui demander une réparation par un duel; Shelley repousse cette idée avec horreur; « il n'a pas le droit, lui dit-il, de prendre la vie ^'un autre, ou d'exposer la sienne. » Hogg, poussé à bout, va jusqu'à faire sa propre apologie, insistant sur la violence de ses passions et le haut sentiment qu'il a de l'honneur. Tel fut l'objet d'une longue correspondance qui dura cinq ou six semaines, et à laquelle Harriet elle-même prit part K
Il nous en reste un curieux fragment, que nous retrouvons dans la biographie de Hogg, sous la forme d'un fragment de ?vouvelle, où Shelley, nous dit le très ingénieux biographe, s'étaitproposé d'essayerune suite au Werther de Goethe, mais oii le lecteur n'a aucune peine à rétablir la vraie situation et à reconnaître sous les noms d'Albert, de Werther et de Charlotte les vrais acteurs du drame.
Trois choses attiraient Shelley dans le Cumberland : les beautés si pittoresques de cette Suisse anglaise, la présence du duc de Norfolk, et celle des poètes dont la renommée grandissait de jour en jour en Angleterre sous le nom de Lakistes : Wordsworth, Coleridge et Southey.
Vers la fin de novembre le trio arrivait à Keswick, bourg situé au cœur des montagnes, dans le voisinage des lacsde Derwentwater et de Bassenthwite ; on les
1 . Il est regrettable que nous n'ayons pas les lettres de Harriet^; Ho2g, qui se vante d'être reslé en correspondance avec elle, prétend les avoir perdues, « quoiqu'il se souvienne vaguement, dit-il, de les avoir mises à part, sans se rappeler dans quel dessein, »
apercevait du jardin de la jilla des Châtaigniers (Ghesnut Cottage) où nos voyageurs Vinstallèrent. Le calme sublime de cette nature bouleversée apaisa l'âme agitée de Shelley :
a J'ai fait aujourd'hui, écrit-il à miss Hitchener le 23 novembre, une longue promenade solitaire. Ces montagnes gigantesques empilées l'une sur l'autre, ces chutes d'eau, ces nuages aux mille formes teintés des couleurs variées d'innombrables arcs-en-ciel suspendus entre vous et un lac aussi uni, aussi sombre qu'une surface de jais poli — oh ! ces sites si bien faits pour la contemplation ! J'ai pensé à vous et à la nature humaine. Votre lettre a été la compagne de ma solitude, ou plutôt je n'étais pas seul, vous étiez avec moi... » Et un autre jour : « Ces montagnes sont maintenant couronnées de neige. Le lac, que j'aperçois d'ici, est uni et calme. Des vapeurs de neige, colorées des plus charmantes nuances de la réfraction, passent bien loin au-dessous des sommets de ces rochers géants. Même par un coucher de soleil d'hiver, la scène est indiciblement ravissante. Que sera-ce pendant l'été ? Que sera-ce, quand vous serez ici ? »
Un point gâtait aux yeux de Shelley le paysage, c'étaient les habitants.
Si l'aspect du paj-s est admirable écrit-il à miss Hitchener, 7 janvier 1812, le peuple est détestable. Les manufacturiers, avec leurs souillures, se sont glissés dans la paisible vallée, et ont imprimé sur la beauté de la nature la flétrissure humaine. Les serviteurs débauchés des grandes familles qui y affluent contribuent à l'extinction totale de la moralité. Keswick me semble plutôt un faubourg de Londres qu'un village du Cumberland. — Ce peuple de la campagne a d'étranges préjugés. Je veux vous en rapporter un. I^a nuit dernière, j'expliquais à Harriet et à Ehsa la nature de l'atmosphère, et pour
éclaircir ma théorie, je fis quelques expériences sur le gaz hydrogène. C'était dans le jardin, et la vive flamme s'apercevait à quelque distance. Quelques jours après, M. Dare entra dans notre cottage, il me dit: — Décidément, monsieur, je ne suis pas content de vous. Il vous faut quitter ma maison. — Et pourquoi, monsieur? — Parce que l'on dit dans le pays d'étranges choses sur votre manière de vivre. On a vu dans votre jardin de singulières choses. — J'eus beaucoup de peine à rassurer M. Dare. Il ne nous aime pas et j'ai bien peur qu'il ne nous permette pas de rester ici.
En face de ces merveilleux spectacles, l'idée poétique de Shelley se dégage ; cette grande voix des montagnes, qu'il entendra mieux encore au pied du Mont Blanc, cette grande voix, « capable d'abroger les vastes codes de l'erreur et de la fraude » fait éclore dans l'âme du poète ses rêves favoris, ses visions d'un nouvel âge d'or; il médite un poème qui'présentera, comme en un tableau, les mœurs simples et heurouses d'un parfait état de société. « Voulez-vous m'aider? écrit-il à miss Hitchener. Je n'ai songea cela que la nuit dernière. Je veux l'exécuter et le publier. Puis, je tracerai une peinture du Ciel ; à vous de faire ce dernier poème. » A partir de cette nuit, ridée de la Reine Mab et du Prométhée délivré était en germe dans l'imagination de Shelley. En attendant que ce germe prît corps, il réunissait toutes les effusions lyriques échappées à sa verve juvénile, se proposant de les publier avec cette épigraphe :
« I siug, and Liberty may love the song '. »
\. « Je chante, et la Liberté peut aimer mon chant. »
à l'usage des esprits philosophiques et réfléchis, « qui aiment à se retracer l'état primitif des sentiments et des opinions humaines. » Mais la compoposition qui le passionna le plus pendant son séjour à Keswick, ce fut un roman, intitulé Hubert Cauvin^ où il peignait l'état des mœurs et des opinions en France pendant les dernières années de la monarchie, et exposait les causes de l'avortement de la Révolution '. Ses idées sur le reman étaient bien changées ; c'étaient de tout autres passions que celles de Zastrozzi ou de Saint-Irvyne qu'il mettait en œuvre: « mon dessein, écrit-il à miss Hitchener (2 janvier 1812) est d'exclure la passion sexuelle; je pense que la plus vive satire que l'on puisse faire de son intempérance est le silence complet sur ce sujet. J'ai déjà achevé deux cents pages de cet ouvrage, et cent pages des Essais ^ »
Mais ni la poésie, ni les charmes de la nature ne pouvaient faire oublier à Shelley la gêne étroite dans laquelle il se trouvait. II devenait plus que jamais pressant de voir le duc de Norfolk, et de le décider à user de son influence pour désarmer son p'^re. Le duc, qui sur la demande du poète venait de faire auprès de sir Timothy une d ''marche fort
1 . « Vous avez vu dans mon Hubert Cauvin, dit-il dans une autre lettre, que j'ai parlé de la politique d'expédients du mensonge, du mystère, comme étant les causes les plus prochaines des violences et du sang versé dans la Révolution française. »
2. Probablement dos Essais de morale et de politique. Il n'est resté de Hubert Cauvin aucune trace ni imprimée ni manus crite. (Dowden, Vie de Shelley, I, p. 199.1
inutile, apprenant son arrivée à Keswick, s'empressa de l'inviter à venir le voir à son château de Greystoke.
Cette visite épuisa les dernières ressources du poète ; le 30 novembre, il écrit au père de son cousin Medwin:
Nous sommes maintenant si pauvres, que nous voilà en danger de nous voir privés des choses nécessaire à la vie. Je voudrais vous être obligé d'une petite somme pour les dépenses immédiates. M. Westbrook a envoyé quelque argent, mais avec celte injonction que nous n'en attendions pas davantage ; cet argent suffit pour nous libérer de quelques petites dettes ; et c'est avec notre dernière guinée que nous rendons demain visite au duc de Norfolk à Greystoke ; puis nous retournons à Keswick. J'ai bien peu d'espérances de cette visite; cette réception dans le sein d'Abraham (c'est-à-dire sa réconciliation avec son père) m'apparait devoir être la conséquence de quelques infâmes concessions, qui sont, je le suppose, synonymes de devoir.
Le duc se montra très courtois et très bien disposé pour le poète, qu'il avait l'espoir de convertir à la politique ; Bysshe, Harriet et Elisa passèrent à son château quelques jours, fort agréables (du 4 au 8 ou 9 déc.) Les filles du Juif Westbrook ne parurent pas déplacées dans la haute et brillante société qu'elles y rencontrèrent. Shelley, tout en se montrant poli et homme de bon ton, se sentait dans cette cour au petit pied dépaysé et mal à son aise.
Fatigué de l'insipidité aristocratique, écrit-il à mi?s Hitchener, pouvant à peine dérober un moment à ces stupides monopoleurs du temps qui forment la cour d'un
duc, qui serait très bien s'il était un homme, qu'il est délicieux de communier avec une âme sans déguisement, dont aucun artifice ne saurait aider à exalter l'excellence !
Cette visite à Greystoke produisit sur le père et le grand-père de Shelley un prorapt et excellent effet. Shelley était rentré depuis quelques jours à Keswick, quand il apprit par son oncle Pilfold les bonnes dispositions que l'on manifestait pour lui à Field Place. Sir Timotliy consentait à faire à son fils une rente annuelle de deux mille livres, à condition qu'il transmettrait son bien sur la tête de son fils aîné, ou à défaut d'enfant, sur celle de son frère. A l'annonce d'une telle proposition, Shelley ne se sent pas d'indignation et de colère :
Les vieux radoteurs! les imbéciles! s'écrie-t-il dans une lettre à miss Hitchener, de quelle face peuvent-ils me faire une proposition aussi insultante, aussi odieuse! Que je doive résigner 120 000 livres, destinées à faire du bien, sur la tête de quelqu'un que je ne connais pas — qui, au lieu d'être le bienfaiteur de ses semblables, pourrait être leur fléau... Non, vous ne m'en soupçonnerez pas capable.
Il ne fut plus question de l'arrangement, et Shelley continua à toucher ses deux cents livres. Le juif Westbrook de son côté se laissa attendrir par la noble réception de Greystoke, et fît aussi à sa fille une pension de deux cents livres.
Parmi les hôtes de Greystoke, un surtout avait frappé Shelley ; il devint bientôt son meilleur ami.
C'était un homme assez âgé, écrit Shelley, qui semblait au courant de tout ce qui me concerne ; et pendant
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que je soutenais mes arguments ordinaires, l'expression de son visage était telle, que je ne l'oublierai jamais. Nous l'avions déjà rencontré dans ces montagnes, et son regard particulier nous avait frappés, Harriet et moi.
Ce personnage si remarquable était M. Calvert, un libéral en politique, un amateur très curieux d'expériences scientifiques, un ami de Wordswortli et de Goleridge, celui que Wordsworth a peint dans ce vers de son Château de l'Indolence.
« A noticeable man, with large grey eyes. »
C'est chez M. Calvert queShelley rencontra pour la première fois Southey.
Plus encore que le duc de Norfolk, les poètes et les hommes de lettres attiraient Shelley. Il fut peu heureux de ce côté : les Lakistes se dérobèrent; Southey seul l'accueillit. Wordsworth, qui ne lisait rien des publications du jour l'ignorait, et l'ignorera longtemps encore. Coleridge * regretta plus tard
i. Hogg nous a conservé cet intéressant fragment d'une lettre de Goleridge au sujet de Shelley: «J'ai une aussi haute idée du génie de Shelley, et de son cœur, que vous pouvez l'avoir. Quelque temps après avoir quitté Oxford, il vint au pays des Lacs, pauvre garçon ! ■ avec quelque désir, je l'ai compris, de me voir ; mais j'étais absent, et Southey le reçut à ma place. J'aurais pu lui être de quelque utilité, tandis que Southey ne le pouvait pas ; car j'aui'ais sympathisé avec se? rêveries poétiques et métaphysiques ; le mot même de métaphysique est en abomination auprès de Southey, et Shelley aurait senti que je le comprenais. Ses discussions, tendant à un certain athéisme, ne m'auraient pas effarouché ; c'eût été pour moi une larve semi-transparente qui se serait bientôt escarifiée, et à travers laquelle j'aurais aperçu la vraie image, la métamorphose finale. J'ai toujours regardé cette sorte d'athéisme comme la
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de ne pas s'être trouvé là, pour faire connaissance avec le jeune philosophe ; il lui aurait été plus utile, disait-il, que Southey. Un autre écrivain, célèbre critique, de Quincey , le mangeur d'opium, devait regretter aussi, mais sans avoir l'excuse de l'absence, de n'avoir pas saisi cette occasion de témoigner quelque attention à un frère d'Oxford et à un homme de lettres.
J'aurais mis volontiers h son service, dit-il clans le curieux article qu'il consacra plus tard à Shelley ', tous les agréments du voisinage : Grasmère, nature vierge alors, dont la beauté n'avait point encore été souillée, Wordsworth, qui vivait alors à Grasmère, Elleray et le professeur Wilson -, neuf milles plus loin; enfin ma propre
meilleure religion après le christianisme ; et la foi que j'ai apprise de Paul et de Jean ne m'empêche pas de sentir un respect cordial pour Benedict Spinoza. Quant à Robert vSouthey et à ses rapports avec Shelley, je suis certain que sa dureté est venue entièrement des rapports abominables qui lui ont été faits touchant son caractère et sa conduite morale, rapports essentiellement faux, mais qui pour un homme de la régularité stricte et delà rigidité de conduite de Southey, trouvaient une certaine plausibilité dans l'étrange langage de Shelley et son horreur de l'hypocrisie. »
TGoleridge en écrivant ces lignes avait sans doute présents à la mémoire ces vers où Shelley lui ouyrait son àme, et lui retraçait l'histoire de sa pensée, et les déceptions de son esprit à la recherche de l'idéal. (Voir Vers à Coleridge, tome III, p. 3.) En regard de ce jugement de Coleridge sur Shelley, on peut avec quelque intérêt lire le portrait que Shelley a tracé du grand Lakiste dans sa Lettre à Mary Gisborne, ibid. p. 143 et dans Peter Bell III, p. G3.