‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 37 sur 110 · Tait's Edinhurgh Magazine · texte numérisé non relu

Tait's Edinhurgh Magazine

2. John Wilson, poète, critique et nouvelliste des plus distingués, publiait Vhle of palms l'année même de la visite de Shelley.

bibliothèque, très riche en livres allemands, qui auraient été beaucoup plus du goût de Shelley que la bibliothèque espagnole de Southey. Toutes ces tentations lui échappèrent à cause de son départ précipité. Shelley avait en lui quelque chose de l'instinct de son Juif errant, qui ne lui permettait pas de se reposer jamais.

Southey fut plus curieux et plus courtois ; il invita Shelley à venir le voir; ils furent bientôt ensemble sur le pied, non d'une véritable amitié, mais, comme le dit Shelley, d'une mutuelle bienveillance. Southey admirait alors les talents du jeune penseur et croyait à la bonté et à la générosité de son cœur. Il voyait en lui l'ombre du Southey de 1794. Les écrits du futur poète lauréat étaient, avec ceux de Wordsworth et de Coleridge, et le Gebir de Landor parmi ceux que Shelleyavait étudiés de prédilection, Southey lui était cher, parce qu'il avait été un des poètes les plus ardents à embrasser la cause de la R'^v'^lution française, et un des plus maltraités dans l'Autl-Jacobin deCanning. Son Vat-Tyler et sa Jeanne d'Arc, où il qualifiait les rois de meurtriers de l'humanité, avaient fait de lui un des chefs du Jacobinisme anglais. 11 avait été un des plus fervents admirateurs de Mary Wollstonecraft et avec Coleridge un des principaux instigateurs de ce mouvement de propagrande républicaine, qui, faute d':; trouver un aliment en Angleterre, voulait fonder en Amérique une république modèle et égalitaire, la Pantisocratie '.

1. Shelley y fera allusion dans sa satire des apostats littéraires intitulée Peter Bell III, t. III, p. 69.

160 shp:lley

En se présentant à Southey, Shelley se souvenait des violentes émotions que lui avaient fait éprouver les Lettres dEspriella, cette pathétique pointure des souffrances du pauvre, des misères des travailleurs et de la barbarie des lois martiales.

Mais quelque disposé que fût Shelley à admirer, et Southey à se laisser admirer, l'entente était difficile entre deux hommes d'opinions et de génie au fond si différents. Southey à trente-sept ans avait déjà toute la morgue et l'insolence d'un homme qui aspireà être poète lauréat. Chez lui le poète était doublé d'un pédagogue. Shelley trouva un homme étroit et serré, lui mesurant parcimonieusement son hospitalité, l'écoutant avec curiosité et par passe-temps, le traitant comme un inférieur, presque comme un enfant. Il avait une belle collection de livres rares en toutes les langues, surtout en espagnol; sa maison jusqu'aux escaliers inclusivement n'était qu'une bibliothèque. Mais il ne fallait pas toucher à ces livres sans son autorisation ; Shelley n'en put guère voir que les dos et les titres. De temps en temps, Southey en prenait un, et lisait à son hôte quelques remarquables passages qui le plus souvent paraissaient, à Shelley de pures balivernes. Il n'aimait pas la discussion et imposait son opinion d'un ton tout à fait dogmatique. C'était moins un homme qu'un registre d'extraits vivant et parlant. Ordinairement il mettait fin à la discussion par une citation 'qui lui semblait décisive pour un esprit raisonnable, et quand Shelley se laissait aller à l'enthousiasme et aux exagérations de sa pensée, il l'arrêtait en lui disant : "« sans doute,

je pensais et je parlais absolument de la même façon, quand j'avais votre âge. » C'est à la suite de ces conversations que Shelley écrivait à Godwin :

Southey, le poète dont les principes étaient autrefois purs et élevés, est maintenant le cliampion payé de tous les abus et de toutes les absurdités. J'ai beaucoup causé avec lui ; il ne fait que me répéter : vous penserez comme moi, quand vous serez vieux. Je ne me sens aucune disposition à être le prosélyte de M. Southey.

Shelley expose ses principaux griefs contre Southey dans une lettre à miss Hitchener du 26 déc.

J'ai vu Southey. Vous pouvez conjecturer qu'il faut qu'un homme possède de bien hautes et de bien estimables quahtés, pour que, avec des sentiments aussi différents des miens, je puisse le regarder comme grand et de grand mérite. De fait, Southey est un avocat de la liberté et de l'égalité. Il aspire à un état futur où tout sera parfait, et ou la matière sera soumise à la toutepuissance de l'esprit. Mais en attendant il se fait l'avocat des choses existantes... Southey hait Flrlandais ; il parle contre l'émancipation catholique et la réforme parlementaire. Nous différons sur tous ces points et nos dissentiments ont été l'objet d'une longue conversation. 11 se dit chrétien, et ne croit ni à l'inspiration des évangélistes, ni à la Trinité, ni à la divinité de Jésus-Christ. S'il y a jamais eu une définition du Déiste, aucune ne' saurait être plus claire que cette profession de foi. Southey, sans être doué d'une grande puissance de raisonnement, est pourtant un grand homme. 11 a tout ce qui caractérise le poète; une grande éloquence, mais avec une grande opiniâtreté dans son opinion, qu'aucun argument ne saurait ébranler. C'est un homme vertueux.

Tout en conservant une grande estime pour le

talent de Southey, Shelley emporta de Keswick une triste idée de son caractère, et surtout de la fixité de ses opinions. Quant à Southey, il ne désarmera pas ; l'auteur de la Reine Mah et de Laon et Cythna ne sera plus pour lui que le chef de ce qu'il appelait VEcole satanique, non plus seulement un ignorant, comme à Keswick, mais « une volonté perverse et un cœur corrompu. »

Quelques années après , Southey donna un libre cours à ces fâcheuses impressions dans une lettre à Shelley, qu'on ne saurait trop sévèremnt qualifier. Shelley lui ayant écrit pour lui demander des explications au sujet des attaques de la Quarierley contre Keats, Southey, au lieu d'excuser l'auteur de l'article, s'emporta dans les plus vives récriminations contre Shelley lui-même, se servant contre lui de certaines confidences qu'il lui avait faites touchant son premier mariage pendant son séjour à Keswick. « Cette lettre, dit Medwin, rouvrit toutes les blessures de Shelley, et l'affecta cruellement pendant quelque temps. » Byron dans ses Conversations^ réprouvait ainsi l'infâme procédé de Southey : « Honte à l'homme qui put faire revivre la mémoire d'un malheur dont Shelley était tout à fait innocent, et appuyer un scandale sur un mensonge ! Avoir l'audace d'avouer que depuis dix ans il avait en réserve des confidences de Shelley, faites à sa propre table ! »

Avec quelles délices Shelley, désabusé sur ce poète ancien objet de son culte, se retournait-il vers celle qui aujourd'hui symbolisait à ses yeux tout ce qui manquait aux créatures qui l'entouraient ! Il ne son-

geait à rien moins qu'à conquérir le monde, en compagnie de miss Hitchener, à la liberté et au bonheur. « Si deux cœurs, palpitant pour le bonheur et la liberté de l'espèce humaine étaient réunis dans l'espace comme ils le sont dans l'amitié et la sympathie, que ne pourrait-on pas en attendre?... Je devance d'autant plus ardemment l'ère de la réforme que je vois en vous la barrière entre la violence et la régénération... J'aperçois en vous l'embryon d'une puissante intelligence qui un jour peut éclairer des milliers d'individus... Venez, venez, et partagez avec nous, le plus noble des succès ou le plus glorieux des martyres ! »

Cette campagne chevaleresque qui devait préluder à la conquête du monde, et se voir couronner par le triomphe ou le martyre, c'était la régénération de l'Irlande.

Page 1