‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 38 sur 110 · SHELLEY ET GODWIN SHELLEY EN IRLANDE, PAMPHLETS IRLANDAIS · texte numérisé non relu

SHELLEY ET GODWIN SHELLEY EN IRLANDE, PAMPHLETS IRLANDAIS

Pendant son séjour au pays des Lacs, Shelley était entré en relations avec un homme, dont le nom avait longtemps brillé d'un vif éclat dans le monde littéraire et politique de l'Angleterre, William Godwin, celui que l'on a surnommé le Rousseau anglais.

Né en 1756, Godwin était dans sa cinquante-sixième année quand il reçut la première lettre de Shelley. Il aval t écrit àl'âge de trente-sept ans, en 1793, alors que Shelley était au berceau, le livre qui devait asseoir sa réputation de philosophe et de publiciste radical : Recherches concernant la justice politique, et son influence sw la vertu et le bonheur général. (2 vol.) ouvrage froid et sans passion comme son auteur, par là même, mieuxfaitpourpassionner les esprits graves et réfléchis. Godwin y peignait en opposition à l'état social actuel une société d'où seraient bannies l'op-

pression et l'injustice des grands, la folie et l'ignorance du pauvre « au moyen d'une juste et égale distribution des biens delà vie; » société, dont tous les membres, indépendants, libres de toute convention, de tout droit, de tout privilège, n'obéiraient qu'aux pures dictées de la raison ou de la nature K

Ce livre fut pour l'Angleterre ce que le Contrat social de Rousseau avait été pour la France. Toute la jeunesse d'alors se tourna vers ce nouvel apôtre qui venait de fonder la philosophie politique moderne. Wordsworth, Southey et Goleridge s'en inspirèrent et reconnurent Godwin pour leur maître. Shelley héritera de leur enthousiasme et dira « qu'il n'a vraiment pensé et senti que du jour où il a lu la Justice politique. »

Le roman de Kaleb Williajn, qui parut l'année suivante, ne fit qu'ajouter encore à la réputation et à la popularité du jeune écrivain.

La vie de Godwin, esprit aussi timide et réservé en pratique qu'il était hardi en spéculation, offrait un complet désaccord avec ses doctrines.

Ennemi du mariage, comme de toutes les conventions sociales, fait pour le célibat, il se maria deux fois. Sa première femme fut cette fameuse Mary Wollstonecraft, qui deviendra pour Shelley le type idéal de la femme philosophe et philanthrope, telle qu'il la cherchait dans ses amies de chair et la peindra dans ses poèmes. Il y avait entre elle et l'auteur

1, Personne en Fi'ance n'a mieux jugé le livre de la Justice politique que Benjamin Constant dans ses Mélanges de littérature et de politique.

de Laon et Cyûma'^lns d'un trait de ressemblance. Elle aussi, quoique d'une famille riche, privée dès son enfance par la mauvaise conduite de son père de l'avenir brillant qui lui semblait réservé, eut à lutter de bonne heure avec les rigueurs de la vie pour elle et les siens. Témoin de bonne heure des vices et des hontes de l'homme, sevrée dans sa jeunesse de tout hommage, forcée de gagner sa vie avec l'aiguille ; maîtresse d'école dans un faubourg de Londres, où elle écrivit son premier livre Pensées sur r éducation des filles '; puis, gouvernante et institutrice chez une grande dame irlandaise, lady Kingsborough, où elle trouva le temps d'étudier à fond le français, tout en écrivant des i/w/o?>e5 et des Nouvelles] elle rencontra enfin une situation plus indépendante et plus lucrative en mettant sa plume hardie et féconde au service de l'habile éditeur Johnson. Celui-ci apprécia ses talents, et l'admit chaque dimanche àsa table. LamaisondulibraireJohnson était alors le rendez-vous de tous les esprits originaux et hardis de l'époque, hommes politiques, artistes, hommes de lettres. Mary y rencontra Thomas Paine, William Blake, dont le burin visionnaire illustra ses livres pour l'enfance, le brillant artiste Henry FuseH, et William Godwin. Les déclamations de celui-ci contre le mariage firent d'elle un partisan déclaré de l'amour libre en théorie, en attendant qu'elle réduisît la théorie en pratique. Elle exposa ses idées

1. Livre trop oublié, plus remarquable à beaucoup d'égards que le fameux ouvrage de Fénelon sur le même sujet.

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dans son fameux livre de la Revendication des droits de la femme, dédié à Talleyrand-Périgord '. Dans ce livre hardi, plein de vues sages et pratiques, d'observations fines ou profondes, oii les femmes d'aujourd'hui pourraient encore beaucoup apprendre, cette jeune femme posait la première les principes qui sont devenus les fondements reconnus de toutes les sages revendications de son sexe.

Beaucoup de ses idées, qui alors parurent prématurées et scandaleuses, se sont réalisées depuis. Jalouse d'élever la femme à un degré de développement intellectuel égal à celui de l'homme, elle demandait pour elle la même éducation ; elle voulait qu'on mît entre ses mainsles mêmes livres, etqu'onélevâtles enfants des deux sexes côte à côte dans les mêmes écoles.

Pour se consoler du peu de succès de ses amours platoniques avec l'insensible Fuseli, Mary Wollstonecraft avait quitté l'Angleterre en 1792, et était allée en France y étudier de près cette merveilleuse Révolution dont les débuts l'avaient enthousiasmée. Elle n'y joua pas sans doute le rôle que lui attribue Shelley sous le nom de Cytlina dans la Révolution de la Cité d'or; mais elle y prit toute la part que lui permettait sa qualité d'étrangère qui la rendait suspecte, et eut à Paris avec Thomas Paine son heurede célébrité. Les Droits de la femme avaient été traduits en français, et acclamés par la presse. On les vendait sur les boulevards en compagnie des Droits de l'homme, A Paris elle mit en pratique ses théories

\ . Mary avait lu avec passion le pamphlet de l'évêque d'Autun sur l'Éducation nationale et le croyait sincère.

sur l'amour et le mariage, et eut de l'aventurier américain Imlay, qu'elle aima passionnément, une fille que nous retrouverons tout à l'heure dans l'histoire de Shelley, sous le nom de Fanny. L'abandon d'Imlay fut pour elle un coup terrible ; elle voulut se donner la mort en se noyant dans la Tamise ; des bateliers la sauvèrent. C'est alors, (1797) que Godwin, philosophiquement épris de cette femme si intéressante par son courage et ses malheurs, recueillit, comme il le dit lui-même « ce cœur blessé qui se donnait à lui, et que l'amitié se fondit en amour. » Le poète Southey qui la vit alors, et la tenait en haute estime, trace d'elle ce portrait : « De tous les lions ou lettrés que j'ai vus ici, Mary Imlay a sans contredit la meilleure figure. Son seul défaut est une expression semblable à celle qu'offrent les portraits de Horne Tooke, un certain air de supériorité, qui sans être ni hauteur, ni sarcasme, n'en est pas moins quelque chose de déplaisant. Ses yeux sont d'un noir éclatant , et quoiqu'une de ses paupières soit affectée d'une légère paralysie, ils sont les plus expressifs que j'aie jamais vus. »

Le 30 août 1797, de îon union avec l'auteur de la Justice politique naissait Mary Godwin, celle qui devait devenir la femme de Shelley, elle-même écrivain et poète, digne fille de celle dont elle dira : « Mary Wollstonecraft fut un de ces êtres qui n'apparaissent qu'une fois peut être dans une génération, pour jeter sur l'humanité un rayon, qu'aucun conflit d'opinions, aucun hasard de circonstances ne peuvent obscurcir. »

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Godwin, restant seul avec ses deux enfants, leur chercha une seconde mère. Il s'adressa en vain à une amie de Mary Wollstonecraft, la veuve d'un M. Reveley, que nous retrouverons plus tard, sous le nom de Mary Gisborne, une des femmes les plus admirées et les plus amoureusement chantées par Shelley. En décembre 1801, Godwin épousait Mary Jane Clairmont, qui lui apportait un surcroît de famille, deux enfants: Jane Glairraont, la fameuse Claire, maîtresse de Byron, alors âgée de quatre ou cinq ans, et Charles Clairmont, l'aîné d'un an.

Cette seconde femme de Godwin, intelligente et lettrée ', mais n'ayant rien des tendances romanesques et philosophiques de la première, fit un peu oublier au philosophe les théories de Mary Wollstonecraft sur l'éducation des filles ; cependant l'influence des idées pratiques et un peu étroites de lady Clairmont ne parvint pas à étouffer dans la jeune Mary les iiermes d'indépendance et la hardiesse de pensée qu'elle tenait de sa mère. Les trois jeunes filles reçurent, comme des sœurs, l'éducation ordinaire dans des livres édités par leurs parents à Tusage des écoles. Godwin avait ouvert en 1803, Skinner Street, une librairie qui s'intitulait Juvénile Lihrarij: Son étoile cummençait a pâlir; le libraire besogneux de 1811 iiejouissait plus que d'une gloire presque posthume; Shelley, avant de s'adresser à lui, croyait qu'il était mort depuis longtemps.

Ce fut Southey qui lui révéla son existence ; et ce-

1. Elle a traduit plusieurs livres de contes français pour les enfants.

pendant le temps n'était pas encore bien loin oii Wordsworth écrivait à un de ses amis étudiant en droit: «Abandonnez vos Codes et vos Digestes, et ces grands mots qui ne sont plus que termes de chimie. Lisez Godwin, étudiez Godwin ; seul il est immortel. » Il était arrivé à Godwin une aventure analogue à celle de la fée deSpenser, Duessa, qui dans la même journée se voit jeune fille et vieille femme décrépite. Cette renommée sans pareille devintl'étonnement de la génération suivante, et en 1827, ses anciens admirateurs se posaient cet embarrassant dilemme : « ou bien nous étions fous, lorsque la morale élevée de M. Godwin nous séduisit, ou bien nous ne sommes aujourd'hui que de tristes apostats arrachés par l'intérêt personnel à la sainte cause de la vérité ^ » A l'époque où Shelley le connut, (il approchait alors de la soixantaine) c'était un vieillard court, massif, épais, d'un teint admirable, avec une tête chauve très large, habillé de vêtements noirs fort simples, d'une coupe antique, ayant tout à fait l'apparence d'un ministre dissident.

En société, dit Hogg, il était ordinairement réservé, timide et silencieux; cependant il inspirait toujours un certain intérêt . Quoi qu'il dit , quand il voulait être communicatif, on l'écoutait avec attention, et il était digne d'être écouté. Il me faisait l'effet d'être une contradiction perpétuelle. 11 était à la fois plaisant et déplaisant, agréable et désagréable. Sa conversation était si sobre qu'elle ne pouvait jamais offenser par son excès, ou sembler accaparante; son langage était abrupt et bref, mais chacune de ses remarques avait sa valeur, et son carac-

1. Tîeywe BnYanm^rwe, juin 1827. Excellent article sur Godwin.

tore original. Son articulation manquait de netteté, sa diction était difficile, et comme empêtrée par une sorte d'etl'ort et de reprise, tremblante et sèche.

La première mention de Shelley dans le Journal de Godwin est à la date du 6 janvier 1812. « Ecrit à Shelley » . C'était une réponse à la lettre d'introduction du jeune enthousiaste.

Keswick, 3 janvier 1812.

Vous serez sans doute surpris, lui écrivait Shelley, de recevoir une lettre d'un étranger. Aucune introduction n'a autorisé, ni n'autorisera jamais ce que le commun des penseurs appellent une liberté. C'est toutefois une liberté, qui, sans être sanctionnée par la coutume, est si loin d'être réprouvée par la raison, que les plus chers intérêts de l'iiuraanité réclament impérieusement qu'une certaine étiquette de pure convention ne retienne pas plus longtemps « l'homme à distance de l'homme, » et n'interpose pas ses fragiles fantaisies entre les libres communications des intelligences.

Le nom de Godwin a depuis longtemps excité en moi des sentiments de respect et d'admiration. J'ai été accoutumé à le considérer comme un flambeau trop éblouissant pour les ténèbres qui l'entourent, etdu jour où j'ai connu ses principes, j'ai ardemment désiré de participer, sur le pied de l'intimité, aux trésors de cette intelligence, dont j'avais avec tant de bonheur contemplé les émanations.

En considération de ces sentiments , vous ne serez donc pas surpris de l'inconcevable émotion avec laquelle j'ai appris votre existence et le lieu de votre séjour. J'avais inscrit votre nom sur la liste des glorieux morts. J'avais ressenti le regret de penser que la gloire de votre être s'était enfuie de notre terre. 11 n'en est pas ainsi. Vous vivez encore, et, j'en suis sûr, songeant toujours au bien de l'humanité. Je ne fais qu'entrer sur la scène de l'action humaine; cependant mes sentiments et mes raisonnements

correspondent avec ce qu'étaient les vôtres. Ma vie jusqu'ici a été courte, mais pleine d'événements. J'ai vu beaucoup de préjugés, souffert beaucoup de persécutions humaines, et cependant je ne vois à inférer de là aucune raison capable d'altérer en rien mes vues touchant la rénovation de l'humanité. Les mauvais traitements que j'ai rencontrés n'ont fait au contraire qu'imprimer plus profondément dans mon esprit la vérité de mes principes. Je suis jeune, ardent champion de la cause de la philanthropie et de la vérité; ne supposez pas que ce soit vanité ; je ne crois pas qu'elle entre pour quelque chose dans ce portrait de moi-même. 11 me semble que je vous peins sans passion l'état de mon esprit. Je suis jeune, vous êtes mon aîné, pour moi un vétéran dans les armées de la persécution. Est-il étrange que défiant le préjugé comme je l'ai fait , je veuille outrepasser les limites de la prescription de la coutume, et essayer de rendre mes désirs utiles par l'amitié de William Godwin ? . Je vous prie de répondre à cette lettre. Si mes facultés sont imparfaites, mon désir est ardent, sans repos. 11 faudrait enfin employer au moins une demi-heure humainement à cette expérience. Si je ne puis avoir de réponse, et si certains sentiments, dont je suis un juge insuffisant, vous faisaient désirer de rester caché, quand j'irai à Londres, je chercherai à vous voir. Je suis convaincu que je me présenterais à vous en tels termes que vous ne me regarderiez pas comme tout à fait indigne de votre amitié. Au moins, si le désir du bonheur universel est un titre à votre sympathie, je puis vous l'offrir. Adieu, j'attendrai impatiemment votre réponse.

P. B. Shelley.

La réponse de Godwin à cette lettre est perdue ; maisil s'engagea aussitôt entre lui et Shelley une correspondance suivie, oii le vieux philosophe, revenu lui aussi des enthousiasmes de sa jeunesse, s'appliqua

à modérer la fougue et l'impatience de son jeune disciple, et à réprimer en lui l'irrésistible démangeaison de réformer l'humanité. Shelley s'incline docilement devant la sagesse de l'Auteur de la Justice politique ; il lui promet de s'appliquer à acquérir cette sobriété d'esprit, ce calme de pensée « qui, dit-il, est le caractère du véritable héroïsme. » Il lui répond poétiquement qu'il n'ignore pas que

il Bien des fleurs sont nées pour fleurir sans être vues, Et perdre leurs doux parfums dans l'air du désert. »

Désormais il veut imiter ce qu'il appelle « la modestie de la nature » ; il consent à l'avenir à ne plus imposer crûment ses opinions particulières et ses doutes sur le monde ; mais il ne voudrait pas cependant tout sacrifier à cette feinte défiance de soimême, qui a rendu tant de forces inutiles pour l'humanité ; il ne peut se résigner à abandonner la lice où il est si courageusement entré, à renoncer à l'apostolat du vrai et du bien :

Ne pourrai -je pas, dit-il modestement, essayer mes forces, et répandre les principes de la vérité et de la vertu ? Beaucoup, avec des talents aussi limités que les miens, sèment dans leurs publications les germes du préjugé et de l'égoïsme. Une exposition de la vérité xxu suffirait- elle pas pour arrêter la tendance délétère de leurs principes?...

Cet essai de ses forces qu'il est impatient de tenter et dont il ne parle à Godwin qu'avec une extrême réserve, de peur d'être arrêté dans l'exécution par les objections du philosophe, c'est celui dont il s'ou-

vre avec tant d'abandon dans ses lettres à miss Hitcliener, l'affranchissement de l'Irlande.

Shelley semble s'être épris de bonne heure d'un chevaleresque amour pour ce malheureux pays. Nous l'avons vu, dans son roman de Saint-Irvyne, personnifier son idéal moral dans un gentilhomme irlandais, à qui il fait chanter, pour charmer sa maîtresse-, les airs patriotiques de son pays. En 1811, il avait écrit un poème, intitulé Essai poétique sur l'état de choses actuel^, destiné à venir en aide à un des plus courageux patriotes irlandais, Peter Finnerty, qui subissait alors un emprisonnement de dix-huit mois pour avoir osé rappeler dans un article du Mor?iijig Chronicleles cruautés exercées en Irlande sous l'administration de lord Gastlereagh.

Ses entretiens avec Southey sur l'Irlande achevèrent de l'enflammer de l'irrésistible désir de se dévouer à la cause de sa liberté. Il employa les derniers jours de Keswick à se préparer à l'exécution.

1. A poetical Essay on tlie Existing State of Things. By a Gentleman of Ihe University of Oxford. L'épigraphe en était empruntée au poème favori de Shelley : la Malédiction de Kehama de Southey : « Et à sou appel la famine fit un vaste carnage de la malheureuse tei're, et l'on vit sur la voie publique les morts et les mourants couchés pèle-méle et les chiens se repaîti'e d'os humains sous la lumière du jour. » Chose singulière, ce poème solennellement annoncé dans les journaux d'Oxford et de Londres et dont le produit aurait, dit-on, rapporté 100 livres au pauvre Finnerty, est aujourd'hui introuvable. M. Dowden conjecture fort ingénieusement que ce poème perdu pourrait bien se retrouver en substance dans les parties de la Reine Mab, où Shelley fait la peinture éloquente des désordres et des malheurs de son temps. .

SHELLEY ET C.OUWIN ilo

Avant de quitter le Curaberland, il écrivait à Godwin le 28 janvier 1812:

J'ai préparé une Adresse aux Catholiques cVIrlundc, adresse qui peut laisser à désirer pour l'exécution, mais qui certainemeat ne contient pas un seul sentiment capable de porter préjudice à la cause de la liberté et du bonheur. Elle se compose de déductions philosophiques bienveillantes et tolérantes dans le langage le plus simple et le plus facilement compréhensible à ceux que leur pauvreté et leur manque d'éducation livrent sans défense aux impressions funestes du catholicisme. Je suis convaincu qu'elle ne peut faire aucun mal; qu'elle ne peut exciter la rébellion, puisque son principe fondamental est de n'attendre le succès de la cause que de la force de sa vérité. Elle ne saurait « élargir la brèche entre les royaumes; » puisqu'elle essaie d'inspirer aux esprits du vulgaire les sentiments de la philanthropie universelle, et quelques impressions qu'elle puisse produire, ces impres^ions ne peuvent être que celles de la paix et de l'harmonie; elle ne reconnaît pas de religion, mais la bienveillance: pas de cause, mais la vertu ; pas de parti, mais le monde. Je me dévouerai avec un zèle infatigable, autant que l'état incertain de ma santé le permettra, à faire avancer la grande cause de la vertu et du bonheur en Irlande, regardant le présent état de ce pays comme une occasion que, libre de tout engagement comme je le suis, je ne pourrais laisser passer sans me rendre indigne du caractère dont je m'honore.

Shelley devait faire imprimer cette Adresse à Dublin avec ses poèmes, et la faire afficher sur les murs.

Au moment de s'embarquer à Whitehaven, pour cettechevaleresquecroisade,danstout]e feu de l'espérance et de l'enthousiasme, il écrit à miss Hitchener :

Nous voilà à Whiteheaven, un misérable port de mer et ville manufacturière. Je vous écris une courte lettre,

pour vous informer de notre bonne santé et vous dire que le vent qui va gonfler cette nuit les voiles de notre navire est frais et favorable. Sans doute il est chargé de vos bénédictions ainsi que dusouffle des vertus éthérées qui sou rienc à notre entreprise. Nous partons à minuit, pour descendre à l'île de Man, d'où vous aurez demain de nos nouvelles; de là, quand le vent le permettra, nous vogue roas vers Dublin. Nous pouvons être retenus quelques jours dans l'île ; si le temps est beau, nous ne le regretterons pas ; en tout cas, nous aurons échappé à cette sale ville, et à cette horrible auberge... Nous avons éprouvé quelque regret en quittant Keswick. J'ai passé devant la maison de Southey sans aucun remords. C'est un homme qui peut être aimable dans son caractère privé, mais déguisé et faux comme caractère public. 11 peut être aimable, mais s'il l'est, mes sentiments sont des menteurs, et j'ai été si longtemps accoutumé à m'en rapporter à eux en pareils cas, que l'opinion du monde ne saurait m'empêcher de leur ajouter foi. Mais nous avons quitté les Calvert avec regret. J'espère quelque jour vous montrer madame Calvert : je ne l'ouljlierai pas, mais je conserverai son souvenir comme une des fleurs qui composeront la guirlande que je me propose de vous offrir.

Shelley, accompagné d'Harrietet d'Elisa, quitta le port de Whitehaven le 3 février, s'arrêta quelques jours dans l'île de Man, et arriva après vingt-huit heures de gros temps à Dublin dans la nuit du 12 février 1812.

A peine débarqué, il écrit à miss Hitchener:

Enfin vous pouvez être tranquille sur notre compte; car ici nous n'avons rien à craindre, si ce n'est le Gouvernement, qui, so3'ez-en sûre, n'osera pas être assez effrontément oppressif pour attaquer mon Adresse. Elle ne respirera qu'esprit de paix, de tolérance, de patience; de même que mon nom, mis sur l'adresse, montrera que

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mes actions ne sont pas des actions de ténèbres, ni mes desseins, des desseins de mystère et de peur. Ne craignez rien pour moi; ma conduite en Irlande (comme celle de toute ma vie) sera marquée par la franchise et la sincérité.... L'océan roule entre nous. 0 toi, océan, dont les vagues pressées lavent pour toujours la verte île d'Erin, sur les rivages de laquelle ce bras aventureux voudrait planter l'étendard de la liberté, roule ! roule !

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