‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 4 sur 110 · PREMIÈRES ANNÉES DE SHELLEY FIELD PLAGE — BRENTFORD · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES DE SHELLEY FIELD PLAGE — BRENTFORD

Le 4 août 1792, à Field Place, près de la petite ville pittoresque d'Horsham, dans ce comté de Sussex, qui avait déjà produit Collins et Otway, naissait un enfant qui devait être sans contredit le plus grand poète anglais du xix" siècle. Dans la petite chambre oii il vint au monde, on lit aujourd'hui cette inscription :

« Percij Bysshe Shelley.

« Que ce sanctuaire de V aurore de V éloquence et delà pensée de Shelley soit sacré paur tous ceux qui s'inclinent devant les lieux où le temps a fait son offrande à l'Eternité. »

Deux ombres, fort étonnées de se rencontrer ensemble, planèrent sur le berceau de cet enfant merveilleux, celle de Platon, et celle de la Révolution.

Celle-ci avait trouvé son poète. Etrange combinaison de la destinée, la Muse révolutionnaire touchait au front, pour en faire son Pindare, un rejeton de cette froide et égoïste aristocratie anglaise, comme si elle eût voulu, les pieds dans le sang, rafraîchir sa tête dans les brumes du Nord, et se réfugier dans le sanctuaire d'une âme vierge et noble, où elle pût faire vibrer a jamais ses plus purs et et ses plus sublimes accents.

Sans faire remonter, avec quelques-uns de ses biographes, les ancêtres du poète au fabuleux Sir Guyon de Shelley, contemporain de Roland et de Gharlemagne,on peut, grâce à l'arbre généalogique que nous a donné M. Forman, suivre la descendance directe de la branche des Gastle Goring Shelley, à laquelle il appartient, jusqu'à l'année 1623. Nous ne nous attarderons pas a peser les arguments accumulés par M. Jeaffreson, dans un long chapitre de son volumineux pamphlet, pour prouver que cette branche des Gastle Goring n'a rien de commun avec la branche plus aristocratique des Michelgrove Shelley, qu'elle ne contient aucun nom saillant, aucune illustration nationale et que la famille du poète n'a en somme aucun droit au titre de famille vraiment patricienne. Qu'importe a la gloire de Shelley la noblesse plus ou moins authentique, plus ou moins ancienne de son blason? Sa noblesse ne relève que de son génie, et, comme il l'a fièrement prédit luimême, « le souvenir de ses œuvres restera, tandis que passeront ceux qui bâtissent l'édifice de leur orgueil sur son oubli, et la renommée, qui s'est seul-

PREMIERES ANNEES il

pté une statue dans le marbre de l'espérance humaine, survivra aux parchemins détruits d'une gloriole éphémère ^ »

S'il y avait dans Shelley du gentilhomme, « une quintessence de gentilhomme » comme d.t Hunt, elle n'était qu'une exquise combinaison de sentiment, de grâce morale et de sympathie habituelle.

Le premier des Castle Goring Shelley qui porta le titre de baronnet fut le grand-père de notre poète, Bysshe Shelley, figure originale, et qui offre avec celle de son petit-fils, au milieu de nombreux contrastes, de singulières et frappantes analogies.

Remarquable par sa beauté et la séduction de ses manières, il avait, après une jeunesse assez obscure, épousé d'une fanon romanesque deux riches héritières dont la fortune surtout avait entraîné son cœur. La première, Mary Catherine Michell, fille unique du Rév. Théobald Michell d'Horsham, à l'âge de dixhuit ans, s'était enfuie avec lui de la maison paternelle pour l'épouser a Londres et le suivre à Paris. Cet épisode de la vie du grand- père aura son pendant dans celle du petit-fils, avec cette différence essentielle, que le poète, en enlevant celles qui deviendront ses femmes légitimes, n'obéira pas à la cupidité, mais à l'amour.

En 1760, Mary Bysshe Shelley mourait en laissant trois enfants, dont un fils, Timothy Shelley, celui qui deviendra le père du poète. Neuf ans après, Bysshe, âgé de trente-huit ans, épousait, au moyen d'un

\. Laon et Cythna, t. I de notre traduction, ch. ix, st. 31.

nouvel enlèvement, miss Elisabeth Jane Sidney Perry, fille unique de NVilliam Perry, descendant en droite ligne des Sidney, comtes de Leicester, une des plus grandes fortunes du comté de Kent. Celle-ci lui donna cinq fils et deux filles.

Par une faiblesse bien pardonnable, quoiqu'il n'eût pas une goutte du sang des Sidney dans ses veines, Shelley aimait à compter parmi ses ancêtres le grand Philippe Sidney, qu'il appelle dans son Adonaïs ^ un homme sans tache. Au point de vue intellectuel et moral, c'est là en effet sa vraie descendance, et sa légitime aristocratie.

Après la mort de son frère aîné, fl790) resté sans enfants, Bysshe Shelley ne songea plus qu'à enrichir et à ennoblir la maison de Field Place dont il se trouvaitle seul représentant. Il était devenu en vieillissant de plus en plus excentrique. Tout en dépensant 80000 livres à bâtir le château qui devait être la résidence des nouveaux baronnets de Castle Goring, il passait les trente dernières années de sa vie menant une existence assez misérable dans un petit cottage sur la rivière d'Arun, fréquentant assidûment les cabarets d'Horsham, où il travaillait inter pocula (sans boire cependant) aux succès électoraux des Wighs -, et méritait ainsi du duc de Norfolk, patron de la famille, le titre de Baronnet, qui lui fut donné en 1806. Il laissait en mourant (1815) une

i. T. II, p. 201, str. XLV.

2. On peut voir dans l'Histoire des Peintres de Charles Blanc, La brigue des votes, une gravure d'après Hogarth, représentant une scène analogue.

fortune considérable, 300000 livres en fonds et 20000 livres de revenus annuels, sans compter 10000 livres en billets de banque que l'on trouva disséminés dans l'intérieur de son sofa ou entre les feuillets du petit nombre de livres qu'il possédait.

Avec toutes ses excentricités de gentilhomme du vieux temps, sir Bysshe montrait une grande indépendance d'esprit et de pensée. Profondément sceptique en philosophie, se souciant pour son propre compte des opinions spéculatives autant que son vieux chat, il professait pour les opinions d'autrui une extrême tolérance. Shelley parle de lui dans une de ses lettres comme d'un parfait athée, n'attendant à la sortie de ce monde que le néant.

Cette incrédulité et celte tolérance le rapprochaient de son petit-fils autant qu'elles l'éloignaient de son propre fils, qui était loin de les partager. « Bysshe, dit Hogg, n'aimait pas son père, et sir Bysshe n'aimait pas son fils; selon la profonde observation de lord-Bacon, que tout grand-père aime son petit-fils parce qu'il est l'ennemi de son ennemi, il existait entre eux comme un traité d'alliance naturelle. Si cette disposition favorable eût été cultivée, elle eût pu porter fruit; mais le pauvre poète ne voulut jamais cultiver un sol moins ingrat que les deux arides sommets de la plus stérile des montagnes, le Parnasse, »

Les rapports de Shelley avec son grand-père furent toujoursaffablesetcourtois, sans beaucoup d'intimité. Shelley parlait de lui, sans amour ni haine; mais il ne pouvait lui pardonner son indifférence au progrès

humanitaire, son manque de générosité et de cœur, et surtout son amour effréné de l'or, « cette malédiction de l'homme, » comme ill'appelle. On pourrait peut-être reconnaître quelques traits de ce grandpère dans l'Harpagon de Rosaluide et Hélène^ mourant « pâli de la soif inextinguible de Tor. »

Timothy Shelley, le père du poète, avait reçu l'éducation ordinaire des gentilshommes de son temps. Après de médiocres études à Oxford, il avait fait, comme c'était la coutume, son grand tour d'Europe. Tout ce qu'il avait rapporté de ses voyages, au dire de Medwin, c'était, avec une connaissance très superficielle de la France, et la prétention de connaître le monde, une fort mauvaise peinture de l'éruption du Vésuve. En véritable gentilhomme anglais, admirateur et disciple de Chesterfield, il réduisait la politesse à des formes et la morale à des expédients. Entiché de sa fortune et de son nom, il était prêt à pardonner à son fils tous les écarts, toutes les faiblesses, excepté la mésalliance. D'opinions religieuses fort larges, en dehors toutefois des articles légaux et du culte officiel, professanten fait de philosophie' le noisme, selon le mot de Shelley ; d'un sentiment moral assez obtus, esclave en toutes choses des formes et des convenances, du Cant. en un mot, cette hypocrisie sociale « le seul hommage, selon Byron^ rendu à la vertu en Angleterre » ; sacrifiant les plus impérieux sentiments de la nature au respect des choses établies, s'enlendant du reste merveilleusement aux soins des intérêts matériels et au confort de la vie ; sportsman distingué, vaniteux sans talent d'au-

cune sorte; fier des talents de son fils, mais à condition que de ces talents rejaillît quelque éclat politique sur sa famille et sur son nom ; faisant, comme membre du Parlement une assez pauvre figure, âme damnée du duc de Norfolk, se contentant de voter avec son parti ; un tel homme, on peut le reconnaître avec M. Rossetti, « était fort mal fait pour être le père d'un aussi divin phénomène que Percy Shelley. »

Il avait épousé en 1791, à trente-huit ans, une jeune fille de bonne famille et d'une rare beauté, miss Elisabeth Pilfold, fille de Charles Pilfold, Esquire, d'Effingham (Surrey). Elle était, dit le poète lui-même, (( douce et tolérante, quoique d'un esprit étroit » : intelligente, écrivant bien une lettre, et cependant ayant fort peu de goût pour la littérature et surtout pour la poésie. \ùn docilité de son caractère lui faisait prendre, en toutes circonstances, entre son mari et son fils, le parti de l'autorité paternelle ; en même ter]pes les 1 orthodoxie était touteprête à s'alarmer de rii.i.j^ujjjaih^Ë ^® jeune libre penseur pouvait exercer su. . ,e ses sœurs, au point de vue du salut de leur au?!.

Deux fils et cinq filles, toutes d'une remarquable beauté, furent le fruit de ce mariage. Percy Bysshe Shelley était l'aîné.

Sa première éducation à Field Place, au milieu de ses jeunes sœurs, éducation toute féminine, laissa en lui des traces ineffaçables. L'amour enfantin qu'il ressentit ponr ses sœurs, pour ces anges de beauté qui étaient pour lui tout l'univers, devint le type de

l'amour platonique qu'il voua à la femme, quand elle réalisait à ses yeux quelques traits de ce pur idéal, entrevu à travers les visions inconscientes du premier âge.

Toute sa vie il se souvint avec délices de cet éveil de son enfance aux joies du foyer ', aux affections innocentes, à l'amour sans trouble et sans passion, en même temps qu'aux premières révélations de la magie de la nature. Il a poétiquement résumé ces impressions enfantines , éléments primitifs de sa pensée et de son imagination, dans les premiers vers du second chant de Laon et Cythna :

« Les sourires des enfants radieux comme des astres, les doux regards des femmes, le beau sein qui m'a nourri, le murmure incessant des ruisseaux, et les rayons de lumière verte et changeante tamisés sur ma tête par quelque berceau de vignes entrelacées, les coquilles sur le sable de la mer, les fleurs sauvages et la lumière de la lampe jouant gaiement à travers les poutres et sur le lin qui s'enrjiégaux les furent, aux jeunes heures de ma vie,^lfilosop^iis et les harmonies qui nourrirent les faentoa^n germe dans mon âme. »

Cette vie de délices, en compagnie d'êtres beaux, délicats et purs, sous le regard attendri d'une mère, « cet innocent paradis » ne dura pas longtemps pour Shelley. Cette sensitive, que devait blesser à jamais

1. « Cher Foyer, toi scène des premières espérances et des premières joies, dont la moindre, grâce à l'injuste Mémoire, est plus amère que toutes tes larmes oubliées ! » Fragment de

le premier contact du monde et de ses brutales réalités, fut bientôt transplantée de l'Eden maternel dans l'âpre champ de la vie et de la lutte sociale. Dès l'âge de six ans, il reçut les premiers éléments de latin du Rév. Edwards, vicaire de Warnham, un bon vieillard dont il garda un excellent souvenir. C'est sans doute à ce souvenir qu'il faut attribuer l'estime et le respect que Shelley conserva pour le prêtre de campagne, dont, en dehors de tout dogmatisme religieux, il ne pouvait s'empêcher d'admirer la sublime mission de sacrifice et de dévouement. S'en douterait-on ? Il y avait dans l'auteur de la satanique Reme Mab l'étoffe d'un excellent Vicaire Savoyard.

A certain moment de sa vie, nous le surprenons concevant quelque velléité d'entrer dans l'Eglise.

Le récit suivant nous fait voir dans Shelley, en dépit de son incrédulité et de ses blasphèmes, le côté profondément chrétien qui se retrouve en lui toutes les fois qu'il aborde le terrain moral et purement humain du Christianisme.

Nous nous promenions au commencement de l'été, raconte Peacock, un de ses amis, dans un village où se trouvait un joli presbytère avec un beau jardin ; le mur de la maison était couvert de corchorus en fleurs. Il s'arrêta quelque temps pour admirer le paysage ; le calme profond de la scène, le sentier charmant à travers le cimetière de village, l'éclat d'un matin d'été, concoururent sans doute à produire l'impression sous laquelle tout à coup il me dit : « Je me sens fortement incliné à entrer dans l'église. » — « Quoi, lui dis-je, vous devenir un clergyman, avec vos idées sur la foi ! » « L'assentiment à la

partie surnaturelle de cette foi, dit-il, est une affaire purement technique. Je suis un disciple plus décidé des doctrines morales du christianisme que beaucoup de ses professeurs officiels. Considérez un instant tout le bien que peut faire an bon clergyman : dans son enseignement, comme humanhte et moraliste ; dans ses exemples, comme homme de vie régulière ; dans ses relations personnelles, comme consolateur ; dans sa charité à l'égard des pauvres, dont il est l'ami bienfaisant, quand ils n'ont pas d'autre appui. C'est une admirable institution que celle qui permet de semer de pareils hommes sur la surface de la terre. Et pourquoi me priverais-je des avantages d'une si admirable institution, parce qu'il y a certain côté technique auquel je ne puis donner mon adhésion ? » Je lui répondis qu'il trouverait dans la pratique trop d'entraves à ses aspirations. Nous nous promenâmes quelques instants tout pensifs; puis nous causâmes d'autre chose.

Le premier enseignement du vicaire de Warnham, quelque imparfait qu'il fût, porta cependant des fruits précoces dans une nature aussi merveilleusement douée que celle de Shelley ; on raconte de lui des prodiges de mémoire. Sa sœur Hellen rappelle avec quel étonnement les anciens de Field Place entendaient ce bambin de six ou sept ans répétant mot pour mot, sans broncher d'une syllabe, les vers de Gray sur le Chat ou le Poisso?i d'or, après une simple lecture de ces pièces.

Dès l'âge de huit ans, nous le voyons lutter avec Gray, et essayer ses forces en poésie. On fait remonter à l'année ISOOles premiers vers anglais que nous ayons de lui, une petite pièce intitulée Vers sur un chat.

A dix ans, Shelley quitta la maison paternelle pour entrer à l'école de Sion House à Isleworth, près Brenlford. 11 y avait été précédé par son cousin Medwin, qui nous a laissé sur cette époque de sa vie les plus précieux souvenirs.

Cette école, dit-il, était dirigée avec la plus stricte économie. Une tranche de pain graissée d'une idée de beurre, et, selon l'expression du poète Bloomfield, une tasse de lait trois fois écrémée et couleur du ciel, formait ce qu'on appelait le déjeuner. Le souper n'était que la répétition de ce frugal repas ; quant au diner, où il n'était jamais permis de prendre deux fois du même plat, il se composait généralement d'ingrédients tout à fait anonymes. Le repas du samedi consistait en une espèce de pâté, une olla podrida de tous les plats de la semaine. Un tel régime ne pouvait avoir beaucoup d'attraction pour un enfant accoutumé à toutes les délicatesses de la table.

Echangeant contre les caresses de ses sœurs une vie commune avec des garçons, fils pour la plupart de boutiquiers de Londres aux rudes et grossières manières, qui se firent un jeu de sa gentillesse de petite fille, et le méprisèrent parce qu'il n'écait pas un des leurs ; nullement disposé à participer à leurs amusements, à leurs querelles ou à leurs luttes; confiné entre les quatre murs qui formaient une cour de cent pieds environ avec un seul arbre au milieu, la cloche, (on l'appelait ainsi, parce qu'on avait suspenduàsesbranches l'odieuse cloche dont le son, quand j'y pense, écorche encore mes oreilles), au lieu de respirer l'air pur des campagnes natives et de vagabonder dans les plantations et les parterres de la maison paternelle ; les souffrances qu'il endura à la première entrée dans ce petit monde furent très vives. Sion House fut pour lui un véritable enfer. Le fagging *, ce vestige des

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