‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 44 sur 110 · Publiée pour la première fois par M. Dowden, I, p · texte numérisé non relu

Publiée pour la première fois par M. Dowden, I, p

insinuations, la faire mourir de chagrin; mais son esprit est libre; impossible d.^ 1" ébranler ! — Que les fées me donnent la santé de Harriet, et la paix de ma Portia, et je les tiens quitte de tout le reste! — Oui, écrit-il à Portia elle-même, vous êtes à mes yeux un pinacle de roc fendu par le tonnerre, ferme au milieu de la tempête déchaînée et de la lame bouillonnante. Oui, reste toujours ferme, et quand notre vaisseau reposera à l'ancre près de toi, l'équipage te couvrira de fleurs.

On peut sourire, ainsi que le remarque M.Dowden, à ces transports enfantins ; mais c'était le même tempérament, la même imagination idéalisante, qui, une fois mûrie et raffinée, devait donner à la poésie anglaise les douces et sublimes extases, les éblouissantes images de VEpipsijchidion.

Des embarras financiers dégoûtèrent bientôt Shelley de son projet d'établissement rural pour lequel il ne pouvait réunir les fonds nécessaires (6 à 700 livres). Shelley quitta Nantgwillt le 11 juin, et gagna Lynmouth (North De von). Il y séjourna quelques semaines dans un petit cottage, oii la pauvreté et la nudité des appartements était compensée par la beauté du site et des environs.

Elle égale, écrit Shelley, celle deNautgwilIt; des montagnes perpendiculaires d'au moins nîille pieds se coupent brusquement en vallées d'une fertilité indescriptible. Le climat est si doux que des myrthes énormes fout une haie à notre cottage, et que les roses fleurissent en plein air pendant l'hiver. Puis il y a la mer, qui bat les rocs et les cavernes du rivage, en nous offrant un spectacle toujours nouveau. Toutes les merveilles du ciel et de la terre, de la mer et de la vallée sont ici. (5 juillet 1812.)

Mais Shelley ne pouvait jouir seul de toutes ces

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belles choses; il lui manquait pour les trouver vraiment belles, les amis de son âme, le sage Godwin, la divine Portia. Celle-ci, obéissant aux conseils de son ami, brisant tous les obstacles qui les séparaient, accourait enfin le rejoindre. Le poète avait voulu que Godwin fît connaissance avec ce rare trésor de Déisme et de Républicanisme : il la lui avait adressée à son |!'.--a^e à Londres. L'auteur de \d. Justice politique reçut cette amie de Shelley comme il aurait reçu Shelley lui-même, tout en laissant percer devant elle la conscience un peu trop sentie de sa propre supériorité.

Tout ce que nous savons de l'enthousiasme, de l'idolâtrie de Shelley pour miss Hitchener laisse deviner avec quels transports de mystique tendresse, quelles idéales effusions il dut recevoir sous son toit celle à qui il écrivait en hâtant son arrivée : « Que de choses sur lesquelles j'ai à vous entretenir : passions innées, Dieu, Christianisme, etc.! » ^ L'enchantement, hélas! ne devait pas être de longue durée! L'ange immaculé deviendra bientôt le noir démon! (brown Démon). Quand Shelley, l'enfant terrible, eut ce jouet sublime entre les mains, il voulut

1. Le nom de Portia ne plaisant pas aux dames, il fut con- Yenn qu'on l'appellerait simplement Bessy. Hogg a tracé de Bessy ce portrait qui ne parait pas trop chargé : « Miss Hitchener était grande et mince, osseuse, mâle et noire de teint ; le symbole même de la sagesse, la barbe, n'était pas totalement absente. Elle n'était ni jeune ni vieille, ni belle ni absolument laide. Elle avait été maîtresse d'école, comme l'indiqiiaient suffisamment ses manières et son langage précieux, formel et didactique. »

voir ce qu'il y avait dedans, il le brisa et en jeta les morceaux au vent.

En attendant, ces premiers jours de Lynmouth doivent être comptés au nombre de ses plus heureux jours. « Son amour pour Harriet, dit M. Dowden, était ardent, sans tache et sans fêlure, — l'amour, comme il l'écrivait à cette époque, semblait disposé à rester dans sa prison; ' » l'heure de la désillusion touchant miss Hitchener n'était pas encore venue; il recevait lettres sur lettres de Godwin 2 ; de Londres arrivaient des livres à lire et à

1. Le premier d'août, jour de la naissance d'Harriet, il luiadressait ce sonnet, jusqu'ici inédit : « Puisse ton âme non flétrie ne cesser jamais de brûler de la flamme de l'amour et de la vertu; que toujours ton cœur déborde de ces pures pensées qui arrachent du mien un si vif et si chaud retour. »

A cette date appartient probablement aussi, d'après M. Dowden, un poème en vers blancs inédit, adressé aussi à Harriet et qui est un curieux mélange d'effusions amoureuses et d'aspirations morales. En voici un fragment :

« 0 toi, ma très chère Harriet ! que la mort dissolve tous les liens mortels; les nôtres sont immortels! La froide main du temps peut glacer l'amour d'esprits terrestres à moitié gelés déjà; la froide union d'âmes vulgaires ne vit qu'un jour d'été; mais la nôtre ! . . . Ces yeux qui rayonnent d'un si doux éclat sur mon cœur pour purifier sa pureté, pourront-ils jamais caresser ses vices ou consacrer ses craintes? Jamais, ô toi, second moimême! La confiance en la vertu est-elle si vaine que je puisse douter du miroir même de la vérité?... Amour et Vertu! Indomptable Fermeté, Liberté, Dévouement et Pureté! Mon esprit vous consacre cette vie ! . . . »

2. Nous regrettons de ne pouvoir donner ici de plus amples extraits de cette correspondance si pleine d'intérêt, qui roule la plupart du temps sur des sujets philosophiques. Nous ne citerons qu'une lettre fort remarquable, un plaidoyer en règle contre l'éducation classique bornée à l'étude de l'antiquité. On la lira à l'Appendice IH.

discuter avec Bessy; et son esprit était vigoureusement occupé soit à écrire en prose un plaidoyer en faveur de la liberté de la parole, soit à d'importantes entreprises poétiques ^

Shelley,dans sa courte vie, n'a jamais manqué une occasion d'élever la voix en faveur des libertés publiques, opprimées par la tyrannie du pouvoir; les plus criants attentats à la liberté étaient pour lui ceux qui entreprenaient sur le droit de parler et d'écrire ; en mainte occasion il prit courageusement la défense de ceux qui osaient braver les susceptibilités et les colères de cette inquisition politique de la pensée libre, qui à ses yeux rallumait les auto-da-fé et les bûchers du moyen âge. En mai 1812, un libraire de Londres, Eaton, venait d'être condamné à dix-huit mois de prison et au pilori, comme éditeur d'un « libelle blasphématoire contre les Saintes Ecritures, » la troisième partie d'un livre de Paine, VÂge de Raisoji. Dès le H juin, Shelley écrivait à Godwin :

« Que pensez-vous du jugement et de la sentence d'Eaton? Je ne veux pas insinuer que ce pauvre libraire a quelques traits de communs avec Socrate ou Jésus-Christ; toujours est-il vrai que l'esprit qui le met au pilori et l'emprisonne est le même esprit qui les condamna a une mort prématurée ; que, dans ce siècle éclairé, le moraliste

1. C'est à cette époque qu'il faufe rapporter un fragment de 300 vers encore inédit, intitulé Le voyage, et probablement, d'après M. Dowden, une autre pièce intitulée Vue rétrospective des temps d'autrefois inédite aussi, et ayant quelque analogie avec les premières pages de la Reine Mai ; M. Dowden conjecture vraisemblablement que c'est à Nantgwillt et à Lynmouth que la Reine Mab prit sa foi'me définitive.

et le réformateur peuvent s'attendre à une répression analogue à celle dont on a usé à l'égard de cet humble, mais zélé imitateur de leur entreprise. J'ai songé à m'adresser au public à ce sujet, et jai commencé une esquisse d'adresse. »

Pendant son séjour à Lynmouth, Shelley mit la dernière main à ce courageux pamphlet, adressé au lord Chief Justice, Lord Ellenborough K On y retrouve le même souffle éloquent et passionné qui anime la Reme Mab à laquelle il travaillait alors, se réfugiant dans la poésie, comme dans un sanctuaire où n'oseraient pas le poursuivre « les persécuteurs au cœur de fer. »

En n ême temps, il faisait distribuer à Barnstaple et dans les environs par un Irlandais à son service, Daniel Healey -, ses pamphlets d'Irlande : les Propositions pour une Association^ la Promenade du Diable et la Déclaration des Droits. Instruits des allées et venues de ce colporteur révolutionnaire, les magistrats de Barnstaple le firent arrêter le 19 août. Convaincu de distribuer des imprimés sans nom d'imprimeur, Daniel Healey fut condamné à une amende de deux cents livres ou, à défaut de cette

1. A Letter to Lord Ellenborough. « Cette lettre, dit fort bien M. Dowden, n'a pas la force majestueuse de*l'écrit de Milton en faveur de la liberté de la- presse, VAreopagitica; mais elle a de la clarté et de la vigueur, et elle est certainement supérieure pour le style à tout ce que Shelley avait écrit jusque-là. » ,

2. Connu jusqu'ici sous le faux nom de Hill ; M. Dowden a rétabli son vrai nom. Cet Irlandais était très attaché à Shelley. et déclarait que pour lui il passerait par l'eau et le feu.

somme, à six mois de prison. Il fut aussi question de poursuivre et de punir l'auteur et l'imprimeur de la lettre à lord Ellenborough ; l'imprimeur alarmé, détruisit, dit-on, tous les exemplaires qui lui restaient. Ce n'était pas assez pour Shelley de ces moyens vulgaires et dangereux de propagande ; son imagination romanesque eut recours à des agents de publicité qu'aucune enquête de l'Attorney général ne saurait atteindre; les éléments eux-mêmes furent mis de la partie; l'air et l'eau devinrent les propagateurs du nouvel Evangile humanitaire. En août 1812 on put voir Shelley, accompagné d'une grande et mystérieuse femme sur la plage de Lynmouth, lançant du haut d'un rocher dans la mer de petites boîtes soigneusement enduites de matières imperméables et surmontées d'un petit mât et de voiles destinés à attirer l'attention, ou surveillant de son bateau le départ d'une flottille de bouteilles hermétiquement bouchées, et ballottées au gré des flots ; ou le soir envoyant dans le ciel de petits ballons lumineux, « chargés de vérité et de science. » Au retour de ces expéditions, il adressait à ses chers messagers ses vœux de prospérité et de succès dans de poétiques sonnets. ^

Nous devons à M. Dowden deux de ces sonnets inédits :

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