‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 45 sur 110 · SONNET A UN BALLON CHARGÉ DE SCIENCE · texte numérisé non relu

SONNET A UN BALLON CHARGÉ DE SCIENCE

Brillant ballon de flamme qui à travers l'obscurité du soir prends silencieusement ton chemin éthéré, et de ta gloire échpses les rayons qui scintillent au milieu des profondeurs bleu-sombre du ciel, moins heureux que le

feu que tu portes, bientôt tu t'évanouiras comme un météore dans l'ombre environnante, tandis que ce feu inextinguible est destiné à luire, lampe vigilante près de la tombe solitaire du patriote; rayon de courage pour l'opprimé ou le pauvre; étincelle qui, rayonnant de l'âtre de la chaumière, fera entendre sa terrible voix jusque sous les dûmes dorés des tyrans; phare au milieu des ténèbres de la terre; soleil, qui sur la scène renouvelée de ce monde, flamboiera comme la vérité là où cependant le mensonge a régné. »

SONNET SUR DES BOUTEILLES REMPLIES DE SCIENCE, LANCÉES DANS LE CANAL DE BRISTOL.

Vaisseaux de médecine céleste ! puisse la brise favorable porter vos formes noires jusqu'au rivage; saines et sauves puissiez-vous braver l'immense rugissement des farouches tourbillons et des mers en furie! Oh ! si jamais la Liberté daigne de son trône humihé là-bas baisser son front sans couronne, à coup sûr elle exhalera autour de votre groupe d'émeraudeles plus belles brises de son occident qu'elle puisse exhaler. Oui! elle vous portera à quelque àme née libre, dont l'oeil, s'allumant au contact de votre chargement, rayonnera sur la terre souffrante sa flamme née du ciel, jusqu'à ce que son éclat brille d'un pôle à l'autre, et que les cœurs des tyrans éclatent d'une impuissante envie, de voir disperser leur nuit d'ignorance.

Lord Sidmouth, alors secrétaire d'état directeur du Home Office, averti par un délateur nommé Henri Drake des agissements de Shelley, le fit observer et suivre. Des rapports secrets lui furent adressés, relatant tous les mouvements du poète ; il apprend ainsi qu'on a vu Shelley, en compagnie d'une femme, jeter à la mer des boîtes suspectes; qu'une de ces boîtes ouverte par un curieux renfermait la Déclara-

tion des droits ; MU autre a trouvé dans une bouteille flottante la Promenade du Diable; le Maior de Barnstaple reçoit Tordre de surveiller attentivement toutes ses démarches: mais déjà le poète pour échapper aux limiers avait quitté Lynmouth. Il avait été obligé d'emprunter en partant quatre pounds et neuf shillings.

Il était envolé depuis trois semaines, quand Godwin se décida à répondre à ses invitations réitérées et à lui rendre visite à Lynmouth, oii il arriva le 18 septembre. Grand désappointement du patriarche des philosophes, qui, raconte Hogg, « se fiant à la libéralité de ses hôtes, n'avait pas apporté avec lui assez d'argent pour retourner à Londres, et se trouva à court de monnaie dans un pays étranger. »

En quittant Lynmouth, Shelley avait gagné le sud du pays de Galles et s'était installé à Tanyralt, près Tremadoc, (Garnarvonshire). C'était un cottage pittoresquement perché sur une colline et dominé par d'énormes rochers, appartenant à M. Madochs, ancien élève d'Oxford et membre du Parlement. « Gest un cottage, écrit Shelley à Hogg, assez vaste et d'assez bon goût pour être la villa d'un prince italien. » Son propriétaire, comme tous ceux qui connurent intimement Shelley, s'éprit bien vite du caractère et du génie de son hôte.

Gomment du reste ne pas se laisser séduire par un esprit si prompt à s'enflammer pour les grands plans humanitaires que M. Madochs travaillait à réaliser autour de lui? G'étaitlui qui avait créé cette petite ville de Tremadoc sur un terrain arraché aux empiétements de la mer ; et maintenant il continuait

son œuvre, et essayait par de grands travaux d'endiguement de conquérir à la culture 5000 acres de terres, submergés. Dès qu'il s'agissait du bien-être de l'humanité, Shelley oubliait tout. Il s'associa aux efforts de M. Madochs, avec le même enthousiasme qu'il s'était lancé dans sa croisade irlandaise. Un beau jour une marée extrêmement violente étant venue détruire en un instant une partie des ouvrages commencés, Shelley proposa aussitôt de réunir un meeting et d'ouvrir une souscription en tête de laquelle il s'inscrivit lui-même pour 100 livres. Il se chargea en outre de provoquer en personne la générosité de ses voisins « malgré leur bigoterie et leurs préjugés », et entreprit, en compagnie de ses trois femmes, un voyage à Londres pour y recueillir des souscriptions. (4 octobre, 1812.)

Deux grandes attractions le sollicitaient encore à ce voyage : voir Godwin et retrouver Hogg.

On|de vine avec quelle affection le Socrate de Skinner Street dut recevoir la première visite du disciple qui, quoique absent, quoique inconnu, faisait presque partie de sa famille. Il le reçuten ami, en père. Il se passa peu de jours, où ils n'eussent entre eux de longues conférences sur les plus hauts sujets delà métaphysique, de la morale et de la politique ; esprit et matière, athéisme, utilité et vérité, leclergé, l'église, les caractères de la pensée et de la littérature allemande. Quant aux jeunes filles, elles durent regarder comme un héros, comme un Dieu le romancier, le poète, le champion de l'Irlande. Shelley ne semble pas alors avoir fait grande attention aux deux plus jeunes.

SHELLEY AU PAYS DE GALLES t09

Claire et Mary; seule l'aînée des filles de MaryWollstonecraft attira ses regards, cette douce et mélancolique Fanny Imlay, qui quatre ans après, se noiera dans la Tamise, à l'exemple de sa mère.

Hogg étant encore en vacances, Shelley dut attendre son retour pour renouer une amitié si douloureusement interrompue. Le temps avait cicatrisé la profonde blessure de son cœur, et du moment où ils se revirent, tout fut oublié.

Shelley profita aussi de son séjour à Londres pour se débarrasser de celle qu'il appelait maintenantle Broivn Démon. Le premier enchantement passé, la pauvre maîtresse d'école de Sussex lui avait apparu ce qu'elle était réellement, et peut-être moins encore, un vulgaire esprit fort, un bas bleu insupportable et ridicule. Comble du grotesque, elle s'imaginait qu'elle était poète ! mais n'y avait-il pas dans ce travers un peu de la faute de Shelley ^? Celui-ci racontait plus tard, en riant aux larmes, qu'étant à Lynmouth, elle avait composé une ode, où elle se posait en champion inspiré des droits de son sexe, et qui commençait par ce vers :

« Ail, ail are men women and ail ! »

En la renvoyant à son école, il lui assura, d'assez mauvaise grâce, pour réparer autant que possible ses torts envers elle, une rente annuelle de quarante à

1. M. Dowden cite quelques vers d'un poème écrit par miss Hitchener l'année même de la mort de Shelley, qui prouvent, dit-il, que si elle n'était pas poète, elle était au moins une femme d'un esprit vigoureux et cultivé.

cinquante livres. 11 écrivait à Hogg au sujet de cette rente le 3 décembre :

Le Brown Démon, comme nous appelions notre tourmenteuse et maîtresse d'école, doit recevoir son salaire- Nôtre précipitation imprudente l'a privée d'une situation qu'elle se faisait tout doucement ; et maintenant elle dit que sa réputation est perdue, sa santé ruinée, la paix de son esprit détruite par ma barbarie ; une victime com* plète... Ce n'est pas tout à fait cela; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est dans l'embarras et pauvre ; nous en sommes causejusqu'à un certain point; nous lui devons une réparation... C'est une artificielle, superficielle, laide, hermaphrodite bête de femme, et je ne reviens pas de l'étonnement que me causent ma fatuité, mon inconstance et mon mauvais goût, d'avoir pu vivre quatre mois avec elle. Que serait l'enfer, si de telles femmes étaient au ciel i !

Pendant ce séjour à Londres, Shelley y noua avec M. Newton et sa famille des relations qui eurent quelque influence sur la direction morale de son esprit et sur ses liaisons ultérieures. M. Newton était un zélé végétarien qui, non content de pratiquer le végétarianisme, venait de publier en faveur du système un Essai intitulé Le Retour à la 'Salure. Shelley fut frappé de l'admirable santé et de la beauté des enfants soumis à ce régime : « ce sont les plus belles et les

1. En regard de ces rétractations de Shelley, M. Dowden cite en faveur de miss Hitchener le témoignage d'un ami de Shelley qui la vit chez gon père après son retour en Sussex : « elle était seule, assise, dit-il, avec un ouvrage de Shelley devant elle. Son bel œil noir s'illumina, son visage aux contours romains accentués se remplit d'animations quand je lui parlai de Shelley. » Elle recommença à tenir une école de jeunes tilles qui eut du succès. Ses élèves parlaient d'elle comme d'une femme distinguée, fort habile dans l'art de l'enseignement.

plus florissantes créatures qu'il soit possible d'imaginer, dit-il ; leur caractère est le plus doux et le plus conciliant du monde. »

Dès lors il lut le Retoiii^ à la Nature^ qu'il appelle un « lumineux et éloquent essai » et lui emprunta en grande partie les arguments qu'il développa dans une longue note de se Reine Mab sur le végétarianisme. Ses relations avec les Newton ne firent que le confirmer dans la pratique du système pythagoricien qu'il avait essayé dès son séjour en Irlande, et auquel il resta depuis toujours fidèle.

Des embarras financiers assez pressants précipitèrent son départ de Londres ; il quitta la capitale sans même prendre congé des Godwin ', en adressant à cette « misérable cité ^) des adieux poétiques, 011 il chante avec un enthousiasme vraiment lyrique les montagnes et les vallées de la sauvage Gambria, seul asile pour lui de la liberté et de la vertu. M. Dowden nous a donné une partie de ce poème inédit intitulé « En quittant Londrespourlepays de Galles. »

Salut à toi, Cambria, pour le vent déchaîné qui vient de tes sauvages solitudes et qu'il me semble sentir même ici, chassant les nuages qui roulent en fureur sous ses coups, et donnant aux fitjres les plus relâchées de l'âme la tension de l'acier ; la vraie montagne Liberté peut seule guérir la peine qu'apporte l'endurcissement de la coutume; et celui qui ose même en imagination dérober une gorgée à la source toujours sacrée du Snowdon -...

Et cette âme, résignée à une égoïste paix, oubliera-t-elle

1. Il s'en excuse dans une très piquante lettre à Fanny, qui lui avait reproché son brusque et incivil départ, 10 déc. 1812.

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