CHAPITRE XII
De retour à Londres, Shelley, pendant l'hiver de 1814 à 1815, se trouva physiquement et moralement dans une situation vraiment critique. Les dettes s'étaient accrues, et moins que jamais son père était disposé à les payer. Les créanciers étaient devenus exigeants et chaque jour amenait de nouvelles complications. Souffrance plus douloureuse pour son cœur, la plupart de ses amis de Londres, jusqu'à la belle Mairaouna, s'éloignaient de lui; la maison de Godwin lui était fermée; cependant le philosophe de Skinner Street voulait bien être financièrement redevable à celui dont la conduite lui paraissait indigne de pardon '. Hogg et Peacock seuls lui restaient
1. Cette attitude singulière de Godwin finit par irriter Shelley, qui ne put s'empêcher d'exprimer son indignation dans des
fidèles. Ses relations avec Harriet, compliquées par la naissance d'un second enfant appelé Charles Bysshe, n'étaient pour lui qu'une source d'ennuis et de vexations.
La lecture et la composition, des causeries et des discussions avec Hogg ou Peacock, des leçons de latin et de grec données à Mary faisaient heureusement diversion à ces tracas journaliers. Après une journée consacrée aux courses, aux entrevues d'affaires, Shelley rentrait à son logis de Margaret Street avec un volume nouveau de poésie, l'^^^rcî/r^/o/i de Wordsworth \ le La?'a de Byron, et la soirée se passait en lectures à haute voix de poètes et de prosateurs anciens et modernes. A Coleridge, à Spenser, à Milton, à Sénèque, succédaient les Nouvelles de Godwin ou de Lewis, ou les contes d'un disciple allemand de
lettres fort vives au philosophe : « En me voyant traité par vous avec tant de dureté et de cruauté, lui écrit-il en mars 1816, mon étonnement, et je dois l'avouer, mon indignation a été extrême. Puis je me suis lamenté sur la ruine de mes espérances, en songeant à tout ce que votre génie m'avait appris autrefois à attendre de votre vertu, quand je vis que pour vous-même, pour votre famille et vos créanciers, vous vous soumettiez à entretenir avec moi des relations que vous détestiez et abhorriez, et que la pitié pour ma pauvreté et mes souffrances, volontairement embrassées pour vous, n'avait pu parvenir à vous arracher. Ne me parlez plus de pardon, car mon sang bout dans mes veines, et tout mon fiel se soulève contre tout ce qui porte la forme humaine, quand je viens à penser à tout ce que j'ai souffert, moi leur bienfaiteur et leur ardent ami. de l'inimitié' et du mépris de vous et de toute l'espèce humaine. »
1. Journal de Mary : « Shelley rapporte à la maison V Excursion de Wordsworth dont nous lisons une partie ; grand désappointement. C'est un esclave I »
Godwin, Charles Brockden Brown. Quatre de ces contes, au dire de Peacock, furent avec les Brigands de Schiller, et le Faust de Gœthe, les ouvrages qui jetèrent les plus profondes racines dans l'esprit de Shelley et eurent la plus puissante influence sur la formation de son caractère '. Quelques soirées étaient consacrées aux leçons de Garnerin sur l'électricité, les gaz et la fantasmagorie, ou au théâtre. C'était l'année (1814) où Edmond Kean paraissait pour la première fois sur la scène de Drury Lane. Le 13 octobre, Shelley assistait à la représentation d'^am/e^ ; la première impression que lui fit ce grand acteur, à qui plus tard il songera à confier le rôle du comte Cenci, ne fut pas favorable ; il quitta le théâtre au second acte ^
A ces amusements intellectuels se joignaient quelques distractions extérieures, des visites à la ménagerie d'Exeter Change, au marché des fleurs de Covent Garden, à la collection de tableaux de Lucien Bonaparte % des promenades sur les bords de la
1. Ces quatre Nouvelles de Brown sont : Wieland, Ormond, Edgar Huntley et Arthur Merwin.
2. Journal de Mary : a l'extrême dépravation et le caractère dégoûtant de la scène, l'impuissance du jeu des acteurs à produire ou à entretenir l'illusion, la répugnance causée par la vue d'hommes personnifiant des caractères qui ne peuvent leur appartenir. Ce que Shelley vit de Kean, lui déplut. »
3. Mary, dans son Journal, cite parmi ces tableaux la Madeleine de Greuze et les Quatre Êvangélistes de Carlo Dolci. Il y avait aussi dans Newman Street une statue de Theoclea, « une divinité, dit Mary, qui élève notre esprit à toutes les vertus et à toutes les excellences ; je n'ai rien vu de si merveilleusement beau. »
Serpentine ou du canal de Surrey, et surtout à un étang non loin de Primrose Hill, où Shelley se livrait avec délices à sa passion pour les flottilles en papier.
Il restait, au milieu de toutes ces occupations, peu de temps pour la composition. Shelley pourtant essaya de continuer son roman àes Assassi?is\, et écrivit pour la Critical Review de décembre un article critique sur un roman philosophique de son ami Hogg : Mémoires du prince Alexis Baimatoff '. Il ressentait amèrement l'impuissance littéraire à laquelle le réduisaient ses embarras et ses soucis pécuniaires : (( un jour, dit Peacock, que nous nous promenions sur les rives du canal de Surrey, discourant de Wordsworth et citant quelques-uns de ses vers, Shelley me dit tout à coup : « Pensez-vous que Wordsworth aurait pu écrire de tels vers, s'il avait eu affaire à des usuriers ? »
A un moment (du 23 octobre au 9 novembre) le danger devint si pressant du côté des usuriers que Shelley averti à temps, dut, pour éviterd'être arrêté, quitter son logis de Saint-Pancras, et se séparer momentanément de sa bien-aimée. Traqué par les huissiers, il se réfugie tantôt chez son ami Peacock, tantôt dans différents hôtels, où avec toutes les précautions imaginables, il se ménage de courtes entrevues avec Mary, entretenant avec elle une correspondance suivie pour la mettre au courant des événements, et lui assigner des rendez-vous. Ces lettres,