‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 56 sur 110 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

Voir plus haut, p

que nous a fait connaître pour la première fois M. Dowden, en nous révélant l'état d'agitation et de trouble oîi se trouvait Shelley dans ces tristes jours, nous peignent encore mieux l'ardeur de son amour mis à une si dure et si poignante épreuve. Nous en extrayons quelques passages qui respirent la plus vive et la plus chaude passion ; ils peuvent aider à comprendre maints passages de Laon et Cylhna, évidemment écrits sous l'impression présente encore de ces premières extases de l'amour de Mary.

Cette séparation est un malheur qui ne peut s'endurer patiemment: je ne puis supporter votre absence. Je croyais qu'elle me serait moins pénible. Mais, ma bienaimée, cela ne durera pas, et nous serons bientôt rendus l'un à l'autre. La douleur de votre séparation me donnera une éloquence et une énerfjjie proportionnée au péril. Lumière de ma vie, mon véritable esprit d'espérance, quand, quand vous verrai-je? Mes amitiés à Jane. Je pense qu'elle a une sincère aifection pour vous

J'erre sans repos ; je ne puis lire, ni écrire ; mais cela passera bientôt. Je ne devrais pas affliger ma Mary de mon propre abattement ; elle a assez de causes de trouble pour attendre de moi la consolation. Nous nous verrons aujourd'hui. Je ne puis écrire, mais je vous aime d'un amour inaltérable. Ma très chère, mon excellente Mary, laissez-moi voir vos doux yeux pleins de bonheur, quand nous nous rencontrerons. Tout ira bien : j'espère avoir mérité mille baisers.

.Sachez, mon excellente Mary, qu'en votre absence, je me sens presque dégradé au niveau du vulgaire impur. Je sens leurs yeux vides et durs fixés sur moi, jusqu'à ce qu'il ^me semble être infecté de leurs dégradantes

pensées, respirer un malaise qui me fait languir. Oh ! les jeux rédempteurs de Mary, qu'ils puissent rayonner en moi avant mon sommeil ! Soagez au courage qu'il me faut pour ne pas voler vers vous, et au moins m'assurer un instant de bonheur. Il faut attendre. IS'êtesvous pas impatiente de me voir? Tout ce qu'il y a d'exalté, de bouillant dans ma nature me pousse vers vous, me reproche ces froids délais, rit de toutes mes craintes et méprise mes rêves de prudence. Pourquoi ne suis-je pas avec vous ? Hélas ! nous ne devons pas nous voir.... Qu'il serait dur et insensible l'esprit qui ne reconnaîtrait pas en vous l'intelligence la plus subtile, la plus exquisément formée, et qu'il n'y a pas parmi les femmes un esprit égal au vôtre ! Et c'est moi qui possède ce trésor ! Mon bonheur est au delà de toute estimation ! Oui, je me sens du courage ; arrive ce que voudra ; je suis le plus heureux des hommes !

Ma bien-aimée Mary, je ne sais si ces trop courtes entrevues ne produisent pas plus de peine que de plaisir. Qu'ai-jedit? Je ne le pense pas. Je n'oubherai pas les doux moments où j'ai vu vos yeux, — la divine extase de ces quelques baisers fugitifs. Mary, mon amour, nous serons bientôt réunis. Vos pensées seules peuvent réveiller l'énergie dans les miennes ; mon esprit, sans le vôtre, est mort et froid comme la noire rivière à minuit quand la lune est couchée. 11 me semble que vous seule pouvez m'abriter de l'impureté et du vice. Si j'étais longtemps loin de vous, je frémirais d'horreur en face de moi-même ; sans vous, mon entendement ne connaît plus de loi... Evidemment vous me surpassez en originahté et en simplicité d'esprit. Quelle tâche divinement douce d'imiter l'excellence l'un de l'autre, et de devenir à chaque instant plus sage dans cet amour supérieur, si bien que ne faisant plus qu'un, toute la véritable science peut se résumer dans cette maxime yvcjôi o-ckutov, avec infiniment plus de justice que dans son apphcation ordinaire et étroite !

Quelle chose terrible si je dois passer sans vous mois après mois, ou ne vous voir que par échappées et par moments ! Aimez-moi, ma très chère, mon excellente Mary, aimez-moi en toute confiance et sécurité; ne songez pas à moi comme à quelqu'un en danger, ou même dans le chagrin. Le souvenir et l'attente d'aussi doux moments que ceux que nous avons goûtés la nuit dernière, me consolent, me fortifient, et me rachètent de l'abattement. Il y a dans ces moments une éternité; ils renferment le véritable élixir de l'immortalité.

Ma bien-aimée Mary, ne vous aimé-je pas ? Votre image n'est-elle pas la seule consolation de ma sombre et sohtaire existence ? Ne vous aimé-je pas du plus inextinguible amour? Un sentiment qui compense bien les regards altérés de ceux qui ne savent aimer qu'eux-mêmes. Quel autre sentiment que le dégnùt et l'indignation peut être excité par la désertion de ceux qui fuient parce qu'ils regardent la constance comme une imprudence ! Qu'il est doux, ennoblissant, produisant un baume céleste, le sentiment avec lequel un esprit malade et las se repose sur quelqu'un dont il ne peut douter ; pour qui le plus léger soupçon est la mort — un anéantissement irrévocable! Demain, la plus bénie des créatures, je vous serrerai encore dans mes bras — pour toujours. En serat-il ainsi ? C'est là l'ancien langage, que l'amour seul peut traduire.

Ainsi, ma bien-aimée se vante d'être plus parfaite dans la pratique de l'amour que moi dans la théorie. Est-ce vrai? Non, douce Mary, tout ce que vous voulez dire, c'est que vous m'aimez mieux que je ne saurais l'exprimer; que le raisonnement est trop froid, trop lent pour la rapide ardeur de vos conceptions. Peut-être il est vrai, Peacock a déteint sur moi ; mes dissertations sont froides, mes subtilités stupidement raffinées ; et je suis une harpe qui répond à tout vent ; la brise odorante de l'été peut l'éveiller à une douce mélodie ; mais les froides et âpres rafales en tirent des sons discordants et durs...

Mon amour, n'ai-je pas paru heureux aujourd'hui? Pour quelques moments j'ai goûté l'extase du plus délicieux plaisir; et cependant j'étais absent et abattu. Je ne sais quand nous pourrons nous rencontrer encore, quand je pourrai vous tenir dans mes bras, et regarder dans vos yeux tout à mon aise, et dérober des baisers d'un moment au milieu d'une heure heureuse, et jouir en sécurité d'une entière et paisible félicité. Il y a des moments en votre absence, mon amour, où l'amertume avec laquelle je regrette le temps irrévocablement perdu en solitude inutile et en soins vulgaires, est le plus douloureux des fardeaux ; vous seule me réconciliez avec moi-même et avec mes bien-aimées espérances *. »

Le 9 novembre, tout danger ayant disparu, grâce aux arrangements de Shelley, les deux amants se

1. Les lettres de Mary ne sont ni moins tendres, ni moins passionnées. On en lira avec intérêt un échantillon : « 25 octobre. — Pour une minute, et quelle minute! je vous ai vu hier. Est-ce ainsi, mon bien-aimé, que nous devons vivre jusqu'au 6 du mois prochain? Le matin quand je m'éveille, je vous cherche des yeux. Très cher Shelley, vous êtes seul et privé de tout confort. Pourquoi ne puis-je être avec vous, vous caresser, vous presser sur mon cœur? Ah! mon amour, vous n'avez pas d'amis; pourquoi alors vous séparer de celle-là seule qui a de l'aftection pour vous? Mais je vous verrai ce soir, et c'est là l'espérance qui me fera vivre ce jour. Soyez heureux, cher Shelley, et pensez à moi ! Mais pourquoi parler ainsi, mon très cher, mon unique bien? Je sais avec quelle tendresse vous, m'aimez, et combien vous soufirez de mon absence. Quand serons-nous affranchis de la crainte de la trahison?... Jetais hier si fatiguée que j'ai dû prendre une voiture pour rentrer à la maison. Pardonnez-moi cette extravagance; un matin de repos me rendra mes forces, et je serai parfaitement rétablie pour aller vous voir ce soir... Je vous envoie le Dioçjèiie (probablement le Diogène de Wieland) puisque vous n'avez pas de livres... »

retrouvèrent enfin, et quittant Saint-Pancras, transportèrent leurs pénates dans Nelson Square.

Au commencement de l'année 1815, l'horizon s'éclaircit. Le vieux sir Bysshe étant mort le 6 janvier, il y eut, après de longues négociations, entre Shelley et son père un arrangement par lequel, moyennant la cession de certains droits d'héritage, il dut recevoir à l'avenir une somme de mille livres par an '. Il en mit immédiatement une partie de côté au bénéfice de Harriet, lui assurant une rente annuelle de deux cents livres, et au mois d'avril, disposa de mille livres en faveur de Godwin.

Cependant les excitations, les privations et les misères des derniers mois de 1814 avaient sérieusement altéré sa santé ; il se sentit un instant mortellement atteint d'une consomption pulmonaire, qui, heureusement, n'eut pas de suite. C'est sans doute sous l'empire de la mélancolique préoccupation de sa santé délabrée qu'il écrivit ses Stances sur la mort ^, et conçut l'idée à'Alastor. Un autre coup, terrible pour son cœur, vint encore ébranler sa constitution affaiblie. Le 22 février, Mary, après sept mois de grossesse, accoucha d'une frêle petite fille, qui, malgré tous les soins dont elle fut entourée, mourut le 6 mars suivant. Il faudrait, pour donner

1. Mary raconte dans son journal que Shelley, à la nouvelle de la mort de son grand-père alla à Field Place afin d'essayer de s'aboucher avec son père; mais que celui-ci lui ayant fait interdire l'entrée, Shelley s'assit devant la porte de la maison paternelle, et pour se consoler lut le Cornus de Milton.

Page 1