‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 59 sur 110 · T. III, p · texte numérisé non relu

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poète ; la mortn'a plus pour lui de terreurs; ce n'est plus cette mort dont le coup est terrible pour un cerveau qui n'est pas cerclé de nerfs d'acier; il entend le bruit que font les morts en dormant leur sommeil sépulcral et en s'émiettant en poussière ; mais ainsi pénétrée de solennité et de calme, la mort lui apparaît douce, comme la plus sereine des nuits ; les rêves les plus suaves veillent sur son sommeil sans haleine. C'est déjà l'accent d'Alastor.

Quelques jours après son retour à Bishopsgate, (septembre I8I0), Shelley écrivait à Hogg :

Je trouve votre lettre, à mon retour d'une excursioa par eau sur la Tamise, dont je vous raconterai les détails dans une autre lettre. L'exercice et la distraction attachés à une semblable expédition ont produit un eftet si favorable sur ma santé, que mon abattement et mon irritabilité habituels ont presque disparu, et que je puis maintenant consacrer sans difficulté six heures du jour à l'étude. Je me suis engagé dernièrement dans plusieurs plans littéraires, que j'espère mènera bonne fin pendant l'hiver, si mes présentes dispositions d'esprit persistent. J'ai donc déserté Cicéron, et je n'avance que lentement dans ses Dialogues philosophiques J'ai été amené par un de mes sujets à consulter Bayle. Je trouve en lui une grande obliquité d'entendement, et beaucoup de grossièreté de sentiment... Aucun événement ne vient troubler notre tranquillité.

De ces différents travaux ébauchés par Shelley dans cette douce tranquillité de Bishopsgate, Aiastor seul fut terminé. « Enfin , s'écrient les critiques, nous avons le vrai, l'immortel Shelley ! » M. Rossetti va jusqu'à le comparer, comme mérite, au

Prométhée délivré et aux Cenci. Il est certain qu'il

y a un abîme entre Alastor et la Bei/œ Mah; on a dit de Chateaubriand: «que reste-t-il de lui? René. » Ne nous resterait-il de Slielley (\\i' Alastor, il suffirait pour classer son auteur au nombre des plus grands poêles qui aient chanté et pleuré. 11 y domine quelque chose d'inconnu à la Reine Mab ; un profond sentiment de mélancolie rêveuse et presque désespérée qui devient d'autant plus pénétrant, d'autant plus poignant qu'il se mêle aux plus brillantes, aux plus décevantes descriptions de la nature.

Ce poème est la première autobiographie idéale de Shelley, le produit d'un moment psychologique où le découragement engendré par le contact d^senchantjur de l'idéal avec le monde réel s'empare de l'âme tout entière, et associe à ses mélancoliques accents l'univers tout entier. Alastor ' est la personnification deïEs/jrit de la Solitude, du mauvais génie qui isole une âme de celle de ses semblables. Démon dont Shelley a tant souffert du jour oii, après avoir déclaré la guerre à toutes les superstitions, à tous les préjugés, à toutes les hypocrisies, il a vu le monde lui tourner le dos, et répondre à ses paroles de bénédiction et de salut par ses anathèmes et sa haine. Associant à l'amertume de cette cruelle déception le pressentiment de sa mort prochaine, le cœur encore saignant de la terrible séparation que son idéal a exigée de lui, le poète s'achemine à travers les marveilles du monde entre-

i. Mot emprunté à Eschyle.

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