ALASTOR
vues vers son tombeau, — âme supérieure, dont la perte est trop profonde pour les pleurs, et qui va laisser un vida dans l'uni/ers insensible. Shelley n'eût pas é é da son époqua, s'il n'avait ressenti ce malaise moral, né du besoin et de l'impuissance de sentir et de croire, fruit du xvin^ siècle et de la Révolution, qui avait déjà trouvé son expression si diverse dans Werther, dans René, dans Oberman. S'il a avec ceux-ci quelque analogie, c'est à coup sûr avec le héros de Senancour. 11 n'est pas aigri comme Werther, il ne ressemble en rien au beau ténébreux de Chateaubriand ; il n'a pas non plus la fatuité de Childe-Harold. C'est un Oberman poète. On retrouve dans les Rêveries de Senancour (1798) la même préoccupation morale de la régénération de l'humanité.
Le crime du héros de Shelley, le crime de Shelley lui-même, le crime, ajouterons-nous, de tout poète digne de ce nom, c'est de n'avoir pu trouver dans aucune réalité créée la satisfaction de leur idéal sublime. On a comparé et avec raison Alas'or à ï Endi/mion de Keats. Endymion personnifie aussi une âme à la recherche de son idéal, mais à rencontre du héros d'Alastor, il finit par le découvrir dans le réel '. L'inspiration d'Alastor est tout autre.
1. Alaslor fut publié au commencement de 1S16 avec les Stances à Coleridge, les Stances d'aoril, 1814, Instabilité, la Mort, Un soir d'été au cimetière de Lechlade, à Wordsivorth, la traduction d'un Sjnnet de D vite, CfiUi! dd quelques vers de Moschus, et le Démon du monde, tiré de la Reine Mab. Voir toutes C' s pièces au tome III de notre traduction. Nous avons donné en Appen-
Si Shelley condamne l'égoïsme de l'idéal solitaire, il préfère encore le sort du poète qui meurt victime de sa soif non assouvie et pour qui la mort est comme une purification et une rédemption, à la triste destinée de ces âmes froides et sèches qui « n'ayant jamais été déçues par une généreuse erreur, ni consumées de la soif sacrée d'une science plsine de doutes, ni dupées par aucune noble illusion, n'aiment rien sur cette terre, ne caressent aucune espérarcs au delà, et restent étrangères à toute sympathie vraiment humaine. »
Cet hiver de Bishopsgate fut pour le poète une époque de recueillement, de mélancolie adoucie par l'amour, qui se traduit merveilleusement dans son poème. Sa poétique solitude n'était troublée que par la visite de quelques rares amis : Hogg, Peacock, et un médecin Quaker, le D' Pope, avec qui il se plaisait à discuter amicalement sur les questions religieuses : (( J'aime vous entendre parler, ami Shelley, lui disait celui-ci; je vois que vous êtes vraiment profond. » Nous avons comme un écho de ces discussions élevées et sereines dans le dialogue publié par Shelley au commencement de 1814, Réfutation du déisme, dont nous avons parlé plus haut.
En même temps il lisait avec ses amis Ilogg eti Peacock les auteurs grecs, et achevait l'éducationi latine de Mary : « Mary, écrivait-il à Hogg en sep-i tembre I8I0, a achevé le v*^ Hvre de l'Enéide *; ses)
dice à la Reine Mab, vol. 1, les fragments du Démon du monde, qui ne se trouvent pas dans la Reine Mab. 1. Shelley lisait en même temps la Pharsale de Lucaln « un
progrès en latin vont au delà de mon attente. » Celle-ci, parlant de cette époque dans ses Notes biorjraphiqucset critiques sur Slielley, nous apprend qu'alors, le poète se santant dégales dispositions pour la poésie et la métaphysique, décida de s'adonner spécialement à la poésie et se mit résolument à l'étude des poètes de la Grèce, de l'Italie et de l'Angleterre, sans oublier une source à laquelle « il puisait constamment et avec délices, certaines parties de l'Ancien Testament, les Psaumes, le livre de Job, et le prophète Isaïe. »
Il nous reste de cette passion de Shelley pour la Métaphysique proprement dite un monument à peine ébauché, mais dont on ne peut contempler les fragments, sans regretter presque que la poésie ait aussi brusquement interrompu son œuvre. Ce sont des Essais philosophiques appartenant à cette année 18lo et roulant sur les sujets favoris de ses méditations: la vie, la mort, le monde futur, l'amour, l'esprit humain, le rêve, etc.. On y sent partout que l'idéalisme de Berkeley a pris décidément le dessus sur les tendances matérialistes que Shelley avait d'abord contractées dans l'étude de la philosophie française du xvni'' siècle ; il est partout un adepte déterminé du Système intellectuel. Aucun philosophe n'a si hautement condamné les doctrines énervantes du matérialisme, ni exalté avec autant d'enthousiasme la seule réalité qui à ses yeux mérite ce nom, lEs-
poème, disait-il, qui me semble d'un génie merveilleux et dépassant "Virgile. »
prit, la réalité des choses extérieures étant « de la même étoffe dont sont faits les rêves. »
Les choquantes absurdités de la philosophie populaire touchant l'esprit et la matière, dit-Il, ses funestes conséquences en morale, son violent dogmatisme sur l'origine de toutes choses, m'avaient de bonne heure conduit au matériali.-me. Le matérialisme est un système séduisant pour de jeunes et superficiels esprits. Il permet à ses disciples de parler, et les dispense de penser. Mais je fus bientôt dégoûté d'une telle vue des choses. L'homme est un être doué de hautes aspirations, regardant à la fois devant et derrière, dont les pensées errent à travers l'éternité ; rejetant toute alliance avec le transitoire et le périssable ; incapable d'imaginer pour lui-même l'anéantissement ; n'existant que dans le futur et le passé ; étant non ce qu'il est, mais ce qu'il a été et ce qu'il sera. Quelle que puisse être sa vraie et finale destination, il y a en lui un esprit, et la haine du néant et de la dissolution. C'est là le caractère de tout ce qui vit et est. Chacun est à la fois le centre et la circonférence, le point auquel tout se ramène, et la hgue dans laquelle toutes choses sont contenues...
Ce lien spirituel et universel qui relie toutes les créatures et fait véritablement sentir à notre âme l'âme de l'univers, c'est l'amour.
Dans le mouvement des feuilles du printemps, dans l'air bleu, se trouve une secrète correspondance avec notre propre cœur. Il y a de l'éloquence dans le vent sans langue, une mélodie dans le ruisseau qui coule, dans le bruissement des roseaux qui le bordent, et ces objets, par leur relation inconcevable avec quelque partie de notre âme, entraînent nos esprits dans un ravissement haletant, et tirent de nos yeux des larmes d'une mystérieuse tendresse, aussi bien que l'enthousiasme d'un
triomphe patriotique, ou la voix d'un être aimé chantant pour nous seul.
Une telle métaphysique est bien près de la poésie, etShelley ne se trompait pas en abandonnant les déductions et le dogmatisme, pour prêter à son idéalisme le seul langage qui lui convînt, celui du lyrisme. Platon, Berkeley, Malebranche sont ils autre chose que des poètes? La Métaphysique elle-même est-elle autre chose que poésie et rêve ?