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CHAPITRE XIII

Le 24 janvier 1816, au moment même où éclatait le scandale de la séparation de Byron d'avec sa femme, un enfant venait réjouir le foyer des hôtes de Bishopsgate. On lui donna le nom du père de Mary, William.

Il y avait trop d'analogias entre la vie et la situation des deux poètes, pour qu'ils ne finissent pas par se rencontrer. Tous deux étaient au ban de l'opinion a l'horreur des sages et des gens de bien *. » Shelley n'attendait que l'occasion. de faire connaissance avec celui qu'il n'avait pas perdu de vue depuis le jour où il s'inspirait d'une des pièces des Heures de Loisir dans son roman de Saint-Irvyne ;

1 . Épitre poétique de Délia à lord Byron : Moore, Mémoires de Byron.

il lui avait envoyé un exemplaire de sa Reine Mab, dont Byron, disait-on, admirait les vers, tout en se défendant d'en avoir écrit les Notes.

Une circonstance des plus fortuites les réunit.

Byron faisait alors partie du grand comité d'administration théâtrale de Drury-Lane, essayant de rendre quelque vie à l'art dramatique en suscitant de nouveaux chefs-d'œuvre que personne , ni Walter Scott, ni Mathurin, ni Goleridge ne voulaient faire; offrant à la chambre verte des pièces de Sotheby ou de Burgess que le comité refusait avec enthousiasme ; harcelé par les auteurs mâles et femelles, les marchandes de modes et les aventuriers irlandais, les maîtres de danse et les acteurs « gens ingouvernables ; » se querellant à propos des danseuses ; dînant et s'enivrant en joyeuse compagnie avec Shéridan, Kinnaird et autres. Un beau jour se présente à lui une jeune femme élégante et coquette, à la taille un peu courte, mais avec des épaules et des bras merveilleux, les mains et les pieds d'une rare finesse, une chevelure du plus beau noir, une voix de sirène, une bouche et des yeux noirs respirant la passion: c'était Jane Clairmont, ou Glaire. Elle venait prier le poète, membre du Comité de Drury-Lane, de s'intéresser à un engagement qu'elle sollicitait dans le personnel de ce théâtre. Byron en effet s'intéressa si bien à elle qu'il en fit aussitôt sa maîtresse, et lui donna rendez-vous à Genève. Pendant que Byron, parti le 23 avril, s'acheminait princièrement vers Genève à travers la Flandre et en remontant le Rhin, Shelley quittait l'Angleterre un des premiers jours

de mai, en compagnie de Glaire, de Mary, du petit William et de sa nourrice, et prenait une seconde fois le chemin de Paris. Ici se place le commencement de l'aventure la plus romanesque, la plus mystérieuse que nous rencontrions dans la vie si romanesque de notre poète.

La veille même de son départ de Londres, (c'est Shelley lui-même qui raconta ces détails à Byron et à Medwin peu de temps avant sa mort) une femme mariée, noble et riche, venait le trouver, et lui avouer que l'auteur de la Reine Mab, jusqu'alors personnellement inconnu pour elle, était l'adoration secrète de son âme, et qu'elle avait résolu de se donner à lui et de le suivre au bout du monde. Shelley ne put qu'essayer de lui expliquer qu'il n'était plus maître de disposer de lui, et tout en motivant et adoucissant son refus, éconduisit la belle et touchante visiteuse. Depuis lors, cette ombre éplorée s'attacha à ses pas, le suivant partout, en Suisse, en Angleterre, en Italie, où entin elle serait morte à Naples, laissant Shelley en proie à un incurable désespoir. Faut il prendre le récit de Shelley à la lettre, ou ne voir dans cette douce et triste figure, qui suit sa trace adorée, que l'incarnation imaginaire de l'amour de la femme idéale qu'il ne pouvait rencontrer dans aucune réalité de chair et de sang, en un mot, comme le veulent la plupart de ses amis et biographes, une hallucination poétique? Quelque disposé que nous soyons à reconnaître qu'en effet, ainsi que nous l'avons déjà observé pour ses romans, Shelley était disposé à faire entrer dans les réalités de sa vie

VOYAGE ET SÉJOUR EN SUISSE 30i

les créations de son imagination, et qu'en particulier certains passages de ses poèmes, même antérieurs à son voyage en Suisse, comme Alastor ^ renferment des allusions frappantes à ces mystérieuses sympathies qui enchaînent « les jeunes vierges » auxpas du poète, il est difficile d'admettre en Shelley une hallucination aussi prolongée, aussi précise, aussi caractérisée. Il y a du reste, comme nous le verrons plus loin, dans ses poésies écrites à Naples, des allusions fort mystérieuses sans doute, mais qui ne peuvent guère s'expliquer qu'en admettant la réalité du récit de Medwin. Que le sceptique Byron n'y ait pas cru, il n'y a rien là qui doive nous étonner, et en pareille matière son scepticisme n'a pas plus d'autorité que les affirmations gratuites de M. Jeaffreson -.

Sans aucune lettre de recommandation, sr.ns aucun ami a Paris, les voyageurs furent obligés d'attendre à leur hôtel qu'il plût à l'administration française, devenue plus défiante depuis l'évasion de La Valette, de signer leurs passe-ports. Ils trouvèrent les manières des Français moins courtoises pour les Anglais qu'avant la dernière invasion des alliés; on lisait sur tous les visages le mécontentement et la mauvaise humeur.

il n'était pas étonnant qu'ils regardassent avec aigreur et indignation les sujets d'un gouvernement, qui remplis-

1. Voir dans Alastor l'épiso Je de la Vierge arabe, t. I, p. 84.

2. M. Rossetti, sans conclure d'une façon positive, ne peut s'empêcher de reconnaître la grande probabilité de l'opinion qu« nous soutenons. M. Dowden est du même avis.

sait leur pays de garnisons ennemies et maintenait sur le trône une dynastie détestée; sentiment honorable pour la France, et encourageant pour tous ceux qui en Europe ressentent une sympathie fraternelle pour les opprimés, et caressent l'invincible espérance que la cause de la liberté doit enfin prévaloir '.

En quatre jours ils arrivaient aux montagnes de Champagnolles. Aux. horreurs désolées du passage des Rousses et de Nion, succéda bientôt le plus beau, le plus admirable des paysages. Dans l'hôtel de Sécheron, à Genève, ils se réveillèrent devant le lac et les Alpes.

Quelle scène différente nous avons sous les yeux ! Ici, le chaud soleil, et le bruissement des insectes qui l'aiment! Des fenêtres de notre hôtel nous voyons cet adorable lac, bleu comme le ciel qu'il réfléchit, et étincelant de rayons d'or. La rive opposée fuit en pente, et est couverte de vignes. De gracieuses villas sont éparpillées sur cette pente; derrière s'élèvent les crêtes variées de noires montagnes, et couronnant le tout, au milieu de ses Alpes neigeuses, le majestueux Mont Blanc, la reine de ces montagnes. Telle est la vue réfléchie par le lac; c'est lin brillant paysage d'été qui n'a pas cette secrète solitude et cette profonde réclusion qui nous a enchantés à Lucerne. (17 mai 1816.)

Leur premier soin à Genève, c'est de louer un bateau, sur lequel tous les soirs, vers les six heures, ils voguent sur le lac, tantôt glissant sur sa surface polie comme le cristal, tantôt violemment poussés

1. Lettres écrites dans les environs de Genèvp, en 1816, par Shelley et Mary, publiées avec VHistoire du Tour de sio: semaines.

par le vent. Cette promenade se prolonge souvent jusqu'à dix heures, et alors ils regagnent le rivage, salués par le parfum délicieux des fleurs et des herbes nouvellement fauchées, le grésillement des sauterelles, et le chant des oiseaux du soir.

Les premiers jours se passèrent ainsi dans la solitude avec délices : « Nous n'avons ici aucune société, mais cependant notre temps se passe agréablement et délicieusement. Nous lisons latin et italien pendant les heures de chaleur de midi, et quand le soleil décline, nous descendons dans le jardin de l'hôtel, regardant les lapins, ramassant les hannetons, et suivant les mouvements d'une myriade de lézards qui habitent le mur méridional. »

Le trio fortuné, échappé aux brouillards de l'Angleterre, sent le bonheur lui entrer par tous les pores :

Je me sens aussi heureuse, écrit toujours Mary, qu'un oiseau usant pour la première fois de ses plumes ; peu m'importe vers quelle petite branche je dirige mon vol, pourvu que je puisse essayer mes nouvelles ailes. Un oiseau plus expérimenté peut être plus difficile sur le choix de son berceau; mais dans ma présente disposition d'esprit, les boutons en fleurs, l'herbe fraîche du printemps, et les heureuses créatures qui vivent autour de moi et jouissent de ma joie, suffisent pour me procurer d'exquises délices, quand même les nuages viendraient voiler à mes yeux le Mont Blanc.

Dix jours après leur arrivée, lord Byron descendait avec son inséparable Pohdori à l'hôtel de Sécheron, et y passait quelques jours en compagnie de ses nou-

veaux amis. On ne tarda pas cependant à se séparer au moins pour la forme ; Byron s'établit dans la Villa Diodati \ pendant que les Shelley s'installaient vers la fin de mai à la Villa Chapuis ou campagne Mont- Âlègre, un petit cottage tournant le dos au Mont- Blanc, et embrassant la sombre perspective du Jura, derrière lequel ils voyaient chaque jour se coucher le soleil. A leurs pieds, le lac, une petite criqae où dormait le bateau. Bientôt le ciel splendide des premiers jours disparut, des pluies et des orages retinrent nos voyageurs au logis '. Tout leur parut plus majestueux: et plus grand dans cette nature bouleversée, les ouragans plus grandioses et plus terribles ; et dans les intervalles oii brillait le soleil, c'était avec un éclat et une chaleur inconnus en Angleterre. Curieux des phénomènes de la nature, ils les observent avec une patience digne d'astronomes du métier; Shelley, le peintre par excellence de l'orage et de la tempête, fait provision de couleurs et d'images pour ses descriptions futures. « Nous les guettons, écrit Mary (l""juin) à mesure qu'ils approchent du côté opposé du lac, observant le jeu des éclairs à travers les nuages dans les diverses parties du ciel, dardés en zig-zag sur les pins des sommets du Jura obscurcis par l'ombre des nuages, pendant que peut-

1. C'est dans cette ville que Millon, à son retour d'Italie en 1639 avait rendu visite à son ami le D'' John Diodati, professeur de théologie genevois.

2. « Nous avons eu derniorement, écrit Byron vers le même temps, de si ennuyeux brouillards, et une telle densité d'air, qu'on croirait que Gastelereagh tient aussi en main les affaires étrangères du royaume du ciel. »

être le soleil brille de tout son éclat sur nos têtes. Une nuit, nous avons joui du plus bel orage que j'aie jamais vu. Le lac était tout illuminé; les pins sur le Jura rendus visibles, et toute la scène un instant enflammée, quand tout à coup succéda une profonde obscurité, et le tonnerre éclata sur nos têtes avec un fracas formidable au milieu des ténèbres. »

A côté de ces sublimes spectacles, la ville de Genève avec ses rues étroites et mal pavées, ses constructions sans caractère et sans grâce, avait peu de charmes pour ces amants de la belle nature.

Un seul monument attira leurs regards, l'obélisque de Rousseau, dans cette promenade de Plain- Palais, qui vit la populace, pendant la révolution, venger sur les magistrats de Genève l'exil du grand homme, « et oîi, dit Mary, les magistrats actuels, par respect pour leurs prédécesseurs, évitent de se promener. »

Ce qui les frappe le plus dans le peuple de Genève, avec son puritanisme, c'est l'égalité entre les diverses classes des citoyens, égalité due à une plus grande liberté et à une plus grande culture dans les basses classes : « cependant, ajoute Mary, les paysans de Suisse sont loin d'avoir la vivacité et la grâce de ceux, de France... Rien n'est plus plaisant que d'entendre le chant du soir des vignerons. Ce ne sont que des femmes, et presque toutes ont des voix mâles, mais harmonieuses. Le thème de leurs ballades roule sur les bergers, l'amour, les troupeaux, les fils de roi épris d'une belle bergère. La mélodie en est monotone; miais il est doux de les entendre dans le silence du soir, tout en contem-

plant le soleil couchant, de la colline qui domine notre maison ou du lac. »

Le 23 juin, Shelley et Byron firent ensemble le tour du lac. Laissons raconter cette excursion à Shelley lui-même :

Montalègre, 12 juillet.

Voilà une quinzaine que je suis de retour. Ce voyage a été de tout point délicieux, mais surtout, parce que pour la première fois j'ai pu connaître la divine beauté de l'imagination de Rousseau, telle qu'elle se manifeste dans Julie. Il est inconcevable quel enchantement la scène ellemême prête à ces descriptions, auxquelles cependant elle doit ses charmes les plus touchants.

Nous avons quitté Montalègre à deux heures et demie, le 23 juin. Le lac était calme, et après trois heures de rames nous arrivâmes à Hermance, un joli petit village, où se trouve une tour en ruines, bâtie, disent les villageois, par Jules César... Au coucher du soleil nous abordâmes au village de Nemi. Après avoir donné un coup d'oeil à nos logements, obscurs et sales, nous fîmes un tour sur le bord du lac, admirant la vaste étendue de ces eaux pourpres et sombres brisées par des ilôts rocailleux près de ces bords aux pentes battues par les vagues. Il y avait une grande quantité de poissons jouant dans le lac, et des multitudes étaient rassemblées tout près des rochers pour attraper les mouches qui les habitent. En retournant au village, nous nous as^^irnes sur un mur près du lac, regardant quelques enfants qui jouaient aux quilles. La plupart de ces enfants étaient mal conformés, bossus ou goitreux; mais l'un d'eux avait une grâce exquise de mine et de mouvements que je n'ai jamais rencontrée à un égal degré chez un enfant. Son visage était beau par l'expression qui en débordait. C'était un mélange de fierté et de gentillesse dans ses yeux et ses lèvres, les indices d'une sensibilité que son éducation pervertira

probablement pour la misère ou le crime; mais il y avait plus de gentillesse encore que de fierté, et cette fierté même semblait domptée dans sa sauvagerie naturelle par l'exercice habituel de sentiments plus doux. Mon compagnon lui donna une pièce de monnaie, qu'il prit sans parler, avec un doux sourire de tranquille remerciement, et sans paraître embarrassé retourna jouer. Il se pourrait qu'il n'y eût rien en réalité de tout cela; mais l'imagination ne pouvait s'empêcher d'insuffler dans les formes les plus inanimées quelque image de ses propres visions, — un soir aussi serein, aussi étincelant que celui-là, dans ce village écarté et romantique, à côté du calme lac qui nous y avait amenés.

En retournant à notre auberge, nous vimes que le domestique avait arrangé nos chambres, et leur avait enlevé une grande partie de leur première apparence désolée. Elles rappelèrent à mon compagnon la Grèce; il y avait cinq ans, disait-il, qu'il n'avait pas dormi dans de pareils lits. L'influence des souvenirs excités par cette circonstance de notre conversation s'afTaiblit graduellement, et je me retirai...

Le lendemain matin nous passâmes devant Yvoire, un village dispersé avec un ancien château, dont les maisons sont entrecoupées darbres, à peu de distance de Nerni, sur le promontoire qui enferme une baie profonde, de quelques milles d étendue. A ce promontoire, le lac commence à prendre un aspect d'une magnificence plus sauvage. Les montagnes de la Savoie, dont les sommets étincelaient de neige, descendaient en pentes brisées jusqu'au lac; des rocs élevés étaient noirs de forêts de pins, qui deviennent plus profondes et plus immenses jusqu'au point où la glace et la neige se confondent avefc les pointes des rochers nus qui percent l'air bleu; en bas des bosquets de noyers, de châtaigniers et de chênes avec des clairières en pelouses attestaient un plus doux climat.

Aussitôt que nous eûmes passé le promontoire opposé, nous vîmes la rivière Drance, qui descend du milieu d'un

abîme dans les montagnes, et forme près du lac une plaine, divisée par ses multiples courants. Des milliers de bésolets, beaux oiseaux d'eau, qui réassemblent aux mouettes, mais plus petits, le dos taché de pourpre, se tiennent sur les bancs de sable, au milieu desquels ses eaux se mêlent avec le lac. A mesure que nous approchions d'Eviau, les montagnes descen laient plus escarpées vers le lac, et les masses de torèts et de rocs confondus étaient suspendues sur sa flèche étincelante.

Une demi-heure après que nous fûmes arrivés à Evian, quelques éclairs sillonnèrent un noir nuage, juste sur notre tète, et continuèrent quand le nuage eut disparu. « DieSjiiUrprr puva tonantex efjit (qnos » un phénomène qui certainement n'a pas sur moi l'influence qu'il produisait sur Horace.

L'apparence des habitants d'Evian est pins misérable, plus triste et plus pauvre que je n'en ai jamais vu ailleurs. Le contracte entre les sujets du roi de Sardaigne et les citoyens des Républiques indépendantes de Suisse est un exemple frappant des effets pernicieux du despotisme, dans un espace de quelques milles. Us ont des eaux minérales, qu'ils appellent eaux savu7ineuses. Le soir nous eûmes quelques difficultés au sujet de nos passe-ports ; mais aussitôt que le syndic entendit parler du rang et du nom de mon c^mpasnon, il nous lit ses excuses.

A .Vieillerie, nousappriraes que l'impéiatrice .Marie Louise y avait couché en souvenir de Saint- Preux. Qu'il est beau de Aoir que les sentiments communs de l'humaine nature peuvent s'attacher à ceux-là même qui sont le plus éloignés de ses devoirs et de ses joies, quand le Génie plaide pour eux à la porte du Pouvoir... Nous y dinàmes : on nous servit du miel, le meilleur que j'aie jamais mangé, l'essence des fleurs de la montagne et de leurs parfums. Probablement le village tire son nom de cette production. Meillerie est le théâtre bien connu de l'exil visionnaire de Saint- Preux; Meillerie est un lieu enchanté, même sans le magicien Rousseau.

Le lac semblait de plus en plus calme en quittant Meillerie pendant que nous rasions les côtes, dont la magnificence augmentait au détour de chaque prom-^ntoire. Mais nous nous félicitions trop tôt; ie vent avait crû graduellement en violence, et devenait elfroyable ; accourant du fond du lac, il soulevait les vagues à une épouvantable hauteur, et couvrait toute la surface d'un chaos d'écume. Un de nos bateliers, garçon terriblement stupide, s'obstinait à tenir la voile tendue dans un moment où l'embarcation était sur le point de sombrer sous la violence de l'ouragan. Dét'ouvrant son erreur, il la lâcha enfin, et le bateau refusa un instant d obéir au gouvernail, dont le manche était cassé de manière à en rendre le maniement très difficile. Une vague tomba dans le bateau, puis une autre. Mon compagnon, un excellent nageur, ôta son habit; je fis de même, et nous nous assîmes les bras croisés, nous attendant à chaque instant à être submergés. I.a voile fut de nouveau tendue, le bateau obéit au gouvernail; et toujours en péril imminent à cause de l'imm-ensité des vagues, nous arrivâmes en quelques minutes à un port abrité, au village de Saint-Gingoux.

A la vue d'une mort si prochaine, je sentis un mélange de sensations, où la terreur entrait, mais sans prédominer. Mes sentiments eussent été moins pénibles, si j'avais été seul ; mais je savais que mon compagnon aurait essayé de me sauver, et je me sentais humilié, en pensant qu'il pouvait risquer sa vie pour sauver la mienne. Quand nous arrivâmes à Saint-Gingoux, les habitants, debout sur le rivage, n'étant pas accoutumés à vrir un bateau aussi fragile que le nôtre, et qui auraient craint de s'aventurer par un pareil temps, échanjfèrent avec nos bateliers des regards d'ètonnement etde féjjcitation ; efceix-ci, comme nous-mêmes, étaient enchantés de mettre le pied sur la terre ferme.

Saint-Gingoux est encore plus beau que Meillerie ; les montagnes sont plus élevées, et descendent d une façon plus abrupte vers le lac. Leurs sommets aériens entre-

tiennent toujours de grandes masses de neige dans leurs ravines et sur le sentier de leurs torrents invisibles. L'un des plus hauts s'appelle la roche de Saint-Julien ; entre ses pics les forêts s'étendent plus profondes ; le châtaignier donne un aspect tout particulier à ce site admirable, qui laissera dans ma mémoire un tableau bien distinct de toutes les autres scènes de montagnes que j'ai vues auparavant.

Là nous prîmes une yoiture, pour visiter la bouche du Rhône. Nous passâmes entre les montagnes et le lac, sous des bosquets de puissants châtaigniers, à côté de torrents perpétuels, qui se nourrissent des neiges »d'en haut, et forment des stalactites sur les rochers où ils tombent. Nous ^îmes un immense châtaignier, arraché par l'ouragan du matin. L'endroit où le Rhône se mêle au lac était marqué par une ligne de brisants formidables; il y est aussi rapide qu'en quittant le lac ; mais boueux et noir....

Nous retournâmes à Saint-Gingoux avant le coucher du soleil, et je passai la soirée à lire Julie. Comme mon compagnon se lève tard, j"eus le temps avant déjeuner de visiter les chutes d'eau de la rivière qui tombe dans le lac à Saint-Gingoux. Le torrent, à cause de la déclivité du terrain où il coule, n'est qu'une succession de chutes d'eau, qui mugissent sans interruption sur les rocs, et suspendent leur embrun incessant sur les feuilles et les Heurs qui embellissent ces sauvages talus. Le chemin qui côtoyait la rivière évitait quelquefois les précipices de ses bords, et conduisait au milieu des prairies; d'autres fois enfilait la base de rocs perpendiculaires et caverneux. Je cueillis dans ces prairies un bouquet de fleurs que je n'ai jamais vues en Angleterre, et que leur rareté me fit trouver plus belles.

A mon retour, après déjeuner, nous fîmes voile vers C'arens, nous proposant de voir d'abord les trois bouches du Rhône, puis le châieau de Chilion ; le temps était beau, et l'eau calme. Nous passâmes des eaux bleues du

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lac dans le courant du Rhùne, encore rapide même à une grande distance de son confluent avec Je lac : ses eaux troubles se mêlaient comme involontairement avec les siennes ^ Je lus Julie toute la journée ; Julie, débordement, au milieu des scènes que son auteur a si merveilleusement peuplées, du plus sublime génie, et d'une sensibilité plus qu'humaine. Meillerie, le château de Chillon, Clarens, les montagnes du Valais et de la Savoie, se présentent à Timagination comme les monuments de choses qui lui sont déjà familières, et d'êtres qui lui ont été chers. Sans doute ils sont les créations d'un esprit, mais d'un esprit si puissant, si lumineux, qu'ils jettent une ombre de mensonge sur les souvenirs que l'on appelle réalité.

Nous nous arrêtâmes au Château de Chillon 2, et nous visitâmes ses donjons et ses tours. Ces prisons sont creusées au-dessous du lac ; le donjon principal est supporté par sept colonnes, dont les chapiteaux en branches soutiennent la voûte. Près des murs, le lac a huit cents pieds de profondeur, des chaînes de fer sont solidement attachées à ces colonnes, et on y voit gravés une multitude de noms, en partie des visiteurs, et en partie sans doute des prisonniers, dont aujourd'hui il ne reste aucun souvenir, et qui ont ainsi échappé à une solitude que depuis longtemps ils ont cessé de sentir. Un de ces noms remonte à la date de 1670. Au commencement de la Réforme, et longtemps encore après cette époque, ce donjon a été le réceptacle de ceux qui repoussèrent le système d'idolâtrie, dont l'humanité est si lente à se dégager. Près de ce long et haut donjon, était une étroite cellule et au delà une autre plus large, plus élevée et plus

1. Voir la Nouvelle Héloïse, lettre 17, part. 4. (Note de Shelley.)

2. Shelley se souviendra du château de Chillon dans plusieurs endroits de Laon et Cythna.

sombre, supportée par deux arches sans ornements. En travers de ces arches, était une poutre, aujourdhui noire et brisée, où l'on pendait les prisonniers en secret. Je n'ai jamais vu un monument plus terrible de cette froide et inhumaine tyrannie que des hommes se sont plu à exercer sur des hommes. C'était une de ces nombreuses horreurs, qui font du « pernides humani generis » du grand Tacite, une si solennelle et si irréfragable prophétie....

Nous nous dirigeâmes ensuite avec un vent contraire du côté de Clarens. Je n'ai jamais plus fortement senti qu'en abordant Clarens, combien l'esprit des vieux temps avait déserté ce séjour autrefois si cher. .Mille fois, pensais-je, Julie et Saint-Preux se sont promenés sur ce chemin en terrasse, regardant ces montagnes que je contemple maintenant, foulant ce sol sur lequel je marche. De la fenêtre de notre logement notre hôtesse nous montra « le Bosquet de Julie. » Au moins les habitants de ce vihage sont- ils convaincus que les personnages du roman ont réellement vécu. Le soir nous allâmes nous y promener. C est bien en effet le Bosquet de Julie. L'herbe montait sous les arbres ; les arbres eux-mêmes étaient âgés, mais vigoureux, parsemés de quelques-uns plus jeunes, destinés à être leurs successeurs, et dans l'avenir quand nous serons morts, à prêter leur ombre aux futurs adorateurs de la nature, qui aiineront la mémoire de cette tendresse et de cette paix, dont ce lieu était le sanctuaire imaginaire. Nous nous promenâmes au milieu des vignobles, dont les terrasses étroites dominent cette touchante scène. Pourquoi les froides maximes du monde me forcèrent-elles en ce mcment de réprimer les larmes de mélancolique émotion, qu'il eût été si doux de laisser couler, sans mesure, jusqu'à ce que les ombres de la nuit eussent englouti les objets qui les excitaient?

J'oubhais de dire, (c'est une remarque que me ht mon compagnoa i,) que le danger que l'orage nous avait lait

i . Plus tard Byron disait à Medwin : « c'eût été un dénoue-

courir eut lieu à l'endroit même où Julie et son amant faillirfnt être submergés, et où Saint-Preux fut tenté de plonger avec elle dans le lac. Lt' jour suivant en visiiant le château de Clarens, nous cueillîmes des roses si.r la terrasse, en songeant que ces roses pouvaient être la postérité de celles qu'avait planlf^-es la main de Julie Nous envoyâmes à l'absent leurs feuilles mortes et flétries.

Nous retournâmes au Bosquet de Julie, et vîmes que l'endroit précis était complètement efï'acé, et qu'un monceau de pierres marquait la place où autrefois s élevait la petite chapelle. Pendant que nous maudissions l'auteur de cette brutale folie, notre guide nous informa que ce coin déterre appartenait au couvent de Saint-Bernard, et que cet acte de vandalisme avait été commis par son ordre. Je savais déjà, que si l'avarice pouvait endurcir le cœur des hommes, le système des prescriptions religieuses avait une influence encore plus funeste sur la sensibilité naturolle. Je sais qu'un homme isolé est quelquefois retenu par la honte au moment d'outrager les vénéiables sentimens que fait naître la mémoire d'un génie que la nature a fait pk's adorable qu'elle-même ; mais des hommes associés regardent comme la véritable consécration de leur union d'abjurer toute délicatesse, toute bienveillance, tout remords, tout ce qu'il y a de vrai, de tendre, de sublime.

Nous allâmes de Clarens à Vevai. C'est à Vevai que Rousseau conçut le dessein de Julie...

Li pluie nous retint deux jours à Ouchy. Toutefois nous visitâmes Lausanne, et vîmes la maison de Gibbon. Oa nous montra le pavillon d'été délabré où il acheva soa Histoire, et les vieux acacias de la terrasse, de laquelle il contempla le Mont-Blanc, après avoir écrit sa dernière ligne. 11 y a quelque chose de grand et de touchant dans le regret qu'il exprime en finissant sa tâche.

aient fort classique de périr dans cet endroit, mais non si agréable. »

Il l'avait conçue au milieu des ruines du Capitole. Le départ soudain do cette tâche accontumée et aimée le laissait, comme la mort d'un cher ami, triste et solitaire.

Mon compagnon cueillit quelques feuilles d'acacia pour les conserver en souvenir de lui '. Je m'en abstins, dans la crainte d'outrager le nom plus grand et plus sacré de Rousseau; la contemplation de ses impérissables créations n'avait laissé dans mon cœur aucune place pour les choses mortelles. Gibbon avait un esprit froid et sans passion. Je n'ai jamais senti plus d'inclination à m'insurger contre les préjugés qui s'attachent à de paredles choses, qu'alors que Julie et Clarens, Lausanne et l'empire romain me forçaient de voir le contraste qu'il y a entre Rousseau et Gibbon.

Il faut lire en regard de ce vivant récit de Shelley les stances du troisième chant de Chiide-Harold, où, comme le dit si bien son ami, « le poète fait revivre ces scènes adorables avec la vérité et la vivacité de la peinture, en y ajoutant les charmes exquis de son langage étincelant et de son ardente imagination. »

Elles se gravèrent aussi profondément dans l'imagination de Shelley, ets'ytransformèrent en créations nouvelles ne gardant de la réalitd que ce que garde le génie créateur idéalisant la nature. Les paysages

1. Byron écrivait à Murray après cette visite le 27 juin, d'Ouchy : « J'ai été reteuii ici par le gros temps, et je joins à cette lettre pour vous, une petite branche de l'acacia de Gibbon, et quelques feuilles de rose cueillies dans son jardin. Vous trouverez dans sa vie une mention honorable de cet acacia, sous lequel il se promena la nuit même où il termina son Histoii'e... J'ai traversé la terre de prédilection de Rousseau, tout plein de son Uéloise, et suis frappé à un degré inexprimable de la force, de l'exactitude des descriptions, et de la beauté sublime de la réalité. » C'est pendant ce séjour à Ouchy que Byron écrivit son Prisonnier de Chillon.

de Shelley ressemblent à ceux que Ton rencontre dans les œuvres des vieux maîtres italiens ou de Léonard de Vinci.

Tout ce que nous pourrions dire de l'enthousiasme de Shelley ' pour Rousseau à ce moment de sa vie

1. Shelley semble s'être vivement intéressé de bonne heure à tout ce qui touchait à Rousseau. Hocfg cite sur Jean-Jacques une anecdocte qui mettait en veine rimagination du poète; cette anecdote se recommande d'elle-même aux amateurs de Rousseau; c'est du pur inédit. Qui irait la chercher dans le livre de Hogg?

« Notre excellent ami, J. F. N. nous racontait comment un vieux gentilhomme de sa connaissance, dont j'ai ouhlié le nom, se trouvait venant de France sur le paquebot qui emmenait Hume et Rousseau en Angleterre. Le philosophe écossais était malade dans sa cabine ; tandis que le citoyen de Genève, fort à son aise et très vivant, était resté sur le pont. Il était sociable, causeur, curieux, questionneur. Remarquant ce gentilhomme écrivant sur une substance nouvelle pour lui, il demanda ce que c'était. C'était de la peau d'âne, autrefois fort employée pour les portefeuilles, mnis qu'on voit rarement aujourd'hui. On lui expliqua les propriétés de la dite peau, comment elle gardait les marques écrites au crayon de plomb, et comment If^s caractères s'effaçaient facilement quand on les humectait. Cette nouveauté surprit beaucoup Rousseau; le gentilhomme lui offrit le portefeuille, que Rousseau accepta avec un enthousiasme presque enfantin. Durant tout le reste du voyage, avec la simplicité enfantine du génie, le plus éloquent des philosophes ne cessa de jouer avec la peau d'âne, écrivant et effaçant, puis écrivant encore. Toutefois, il n'est pas impossible que le capricieux, fantasque et soupçonneux Rousseau se soit offensé ensuite de ce présent, s'imaginant qu'il recelait quelque trahison, que la peau d'âne avait été empoisonnée par le perfide David, et qu'il l'ait jetée au feu. Un subtil poison infusé de la venimeuse malice du jaloux, du traître Hume dans la peau d'âne, montant insensiblement du crayon dans les doigts, puis gagnant le bras, et finalement arrivant au cœur et amenant une mort instantanée; la seule idée de cette hypothèse charmait Shelley et chaque peau d'âne devenait une page de roman. »

serait bien froid à côté de l'expression exaltée de la sympathie et de l'admiration que lui inspire dans les pages que nous venons de citer la lecture de la Nouvelle Héloïse\ mais si 81ielley se sentait puissamment attiré dans Rousseau par le peintre admirable de la nature et l'interprète incomparable des plus purs et des plus douY sentiments de l'amour, sa tendresse pour l'auteur de Julie n'allait pas jusqu'à lUi fermer les yeux, sur les erreurs du penseur et du philosophe. S'il prêcha't avec lui le retour à la vérité et a la simplicité de la nature, s'il était comme lui l'ennemi irréconciliable de toutes les conventions sociales, il repoussait énergiquement l'interprétation que Rousseau donnait à ce mot de Nature, et rien ne lui paraissait plus faux que de vouloir ramener l'human'.té à la condition des sauvages et des bêtes. L'homme non civilisé lui semblait le plus pernicieux et le plus misérable des êtres :

L'homme, disait-il, fut une bète sauvage; il e=;t devenu, par la civilisatioa. un moraliste, un métaphysicien, un astronome, un poète. Lucrèce et Virgile n'avaient, pour donner une preuve des progrès de la nature humaine, qu'à se comparer aux Cannihales de la Scythie. Plus il y a de justice, plus il y a d"égalité, et il y a plus de justice, parce que la science est plus universeUement répandue.

Il jugeait très sévèrement le rôle joué par Rousseau au xviiie siècle comme avant-coureur et instigateur de la Révolution :

Rousseau par ses écrits a d3chainé les passions qui ne sont bonnes qu'à frapper d'impuissance et à rétrécir le cœur humain.

Tout en faisant ces justes réserves, son admiration pour Rousseau ne fit que croître avec les années. Dans son Essai sur le Christianisme, il ira jusqu'à le comparer au Christ :

11 est peut-être, parmi les modernes, le philosophe qui par le caractère de ses sentiments et de son intelligence ressemble le plus au mystérieux sage de Judée. Il est impossible de lire les paroles passionnées par lesquelles Jésus-Christ gourmande la làoheté et la sensualité humaine, sans se rappeler les invectives semblables et Tenthousiasme systématique de Housseau.

Sous ce rapport, Shelley est bien le fils légitime de l'un et de l'autre ; Rousseau s'était tellement emparé de l'esprit et du cœur de Shelley, que dans sa dernière œuvre poétique inachevée, où il essaya de résumer toutes ses vues métaphysiques et morales sur la vie et la destinée humaine, comme Dante prit pour guide dans les régions infernales le doux poète et prophète virgile,lui, évoquera l'âme de Rousseau pour le conduire à travers les cercles de l'Enfer de ce monde '.

Ces huit jours, passés dans l'intimité de Byron, suffirent à Shelley pour percer l'enveloppe fantasque qui dérobait le vrai Byron au commun des mortels. Le 17 juillet, dans une lettre à Peacock, il formulait sur son nouvel ami ce jugement catégorique : « Lord Byron est un personnage fort intéressant; et étant ce qu'il est, n'est-il pas regrettable de le voir l'esclave des plus vils et des plus vulgaires préjugés, et aussi fou que les vents? » Son opinion sur son noble

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