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Mémoires de lord Byron, t. III, p

chant de Childe-Harold, on découvre des traces de ce mysticisme d'intention, de cette élévation qui se perd dans le vague, caractères propres aux écrits de Shelley. Le panthéisme d'amour favori de celui-ci est même indiqué clairement dans une des notes' .» Byron sans doute communiqua à ses amis quelques fragments de ce troisième chant de Childe-Harolddans les soirées de Diodati ^ La plupart du temps ces soirées se passaient en conversations animées entre Shelley et Byron ; Mary écoutait avec une attention passionnée; la voix de Byron allait jusqu'à son cœur : « Je ne crois pas, écrit-elle dans son journal, qu'aucune voix humaine ait eu le pouvoir d'éveiller en moi la mélancolie comme celle d'Albè (surnom de Byron) ; une autre voix, non la mienne, donnait la réplique, une voix dont les cordes étaient brisées. Quand Albè cesse de parler, j 'attends ce//e aïKrevoix, et quand une autre se fait entendre à sa place, c'est

1. « Le sentiment qui plane sur les environs de Clarens, etc.

2. L'année suivante, le 28 mai, Mary écrivait dans son Journal : « Vous souvenez-vous, Shelley, du jour ou vous me l'avez lu pour la première fois? C'était un soir en revenant de Diodati, dans notre petite chambre de la villa Ghapuis. Nous avions devant nous le lac et l'imposant Jura... Je songe à nos excursions sur le lac. Combien de fois l'avons-nous vu (Byron) descendre chez nous, ou nous souhaiter la bienvenue à notre arrivée avec son sourire de bonne humeur ! Avec quelle vivacité chacun des vers de son poème rappelle à ma mémoire quelque scèoe de ce genre I Ce temps ne sera aussi bientôt qu'un souvenir. Nous pouvons le voir encore, et jouir encore de sa société; mais le temps viendra aussi où ce qui est aujourd'hui une jouissance anticipée ne sera plus qu'un souvenir. La mort viendra à la fin, et à ce dernier moment tout ne sera qu'un rêve. »

une discordance étrange qui déconcerte, c'est comme un tonnerre sans pluie, comme un soleil sans chaleur ou sans lumière. » Une nuit, celle du 18 juin, après une conversation sur les apparitions et les spectres, poème de Byron récita à ses hôtes quelques fragments d'un Goleridge qui venait de paraître, Christabel, entre autres celui où ie poète fait le portrait d'une affreuse sorcière :

« Elle dénoua la ceinture attachée sous sa poitrine ; sa robe de soie et ses vêtements intérieurs glissèrent à ses pieds, et elle apparut tout entière ! son sein et la mo!t'é de son flanc hideux, déformés et p lies, un rêve inexprimable ! Et elle doit dormir près de Ghristabel ! »

Shelley saisi d'horreur poussa un cri ; son imagination frappée lui avait montré une femme ayant des yeux à la place de seins. Quand il fut revenu à lui, on reprit la conversation^ et sur la proposition de Byron, il fut convenu que chacun des ass'stants écrirait une histoire de revenants. Chacun se mit à l'œuvre. Shelley, comme toujours commença sans achever ; Bjron ébaucha le fameux conte du Vampire, que Polidori acheva et publia trois ans plus tard; quanta Mary, elle écrivit son Frankenstein^ ou le Promélhée moderne.

Quelques jours après, Shelley entreprit une autre excursion alpestre, mais cette fois en compagnie de Mary et de Claire. Partis de Genève le 20 juillet, ils gagnèrent par Bonneville Cluses, Sallanches et Servoz, la vallée de Chamouni ; près de Maglans, bhelley est particulièrement frappé de la vue d'une chute

d'eau, d'au moins douze cents pieds, tombant de l'anfractuositô d'un noir préci[»ice sur un énorme roc, qui lui fait l'etfjt de la colossale statue d'une divinité égyptienne ; la cascade en se brisant sur sa tête s'y divise en deux immenses plis d'écume imitant un voile du tissu le plus exquis. A Servez, ils arrivent en face du mont Blanc :

Le Mont-Blanc était devant nous, écrit Shelley, les Alpes avec leurs innombrables glaciers tout autour. Mais il était couvert de nuages ; ou apercevait sa base, sillonnée d'ouvertures formidables. D s pinacles d'une neige d un éclat intolérable, faisant partie de la chaine du Wont-Rlanc, étincelaient par intervalles à travers les nuages dans les hauteurs. L'immensité de ces sommets aériens, éclatant tout à coup à la vue. produisaient un sentiment d'étonneiuent extatique, qui touchait à la folie. Et songez que tout cela ne faisait qu'une seule scène, pour notre regard et notre imagination. Quoiqu'elle embrassât une vaste étendue d'espace, les pyramides de neiges qui s'élançaient dans le brillant bleu du ciel et qui semblaient suspendues sur notre chemin ; la ravine revêtue de pins gigantesques, dont les noire.^ profondeurs s'enfonçaient si bas que le mugissement deTArve indomptable qui roulait aufonr] ne se faisait pas entendre où nous étions, — tout cela était à nous, comme ^i nous avions été les créateurs dans les esprits des autres des impressions qui remplissaient le nôtre. La nature était le poète, d">nt l'harmonie maintenait nos esprits haletants comme celle du poète le plus divin.

La vue des glaciers duMontanvert et des Bossons jette le poMe dans un indicible ravissement; la blancheur éblouissante de leurs précipices et de leurs pinacles, qui ressemblent à des aiguilles de cristal, re-

couvertes d'un réseau d'argent glacé ; les masses de glace qui s'en détachent et se résolvant en poudre imitent en tombant sur les rochers la chute des cascades, le mouvement lent et incessant des glaciers, envahissant dans leur progrès irrésistible les pâturages et les forêts qui les entourent, accomplissant avec les siècles l'œuvre destructrice qu'un torrent de lave opérerait en une heure, entraînant avec eux des sources d'où ils descendent toutes les ruines de la montagne, rocs énormes, monceaux de sables et de pierres ; ces spectacles de ravissement et de désolation émeuvent son âme, et élèvent sa pensée à des considérations philosophiques sur les destinées de notre globe; il se demande s'il faut accepter la sublime, mais sombre théorie de Buffon, que ce globe, aune certaine période, sera transformé en une masse glacée par les empiétements des glaces polaires, et de celles qui se produisent sur les points les plus élevés de la terre.

Cro3'ez- le, s'écrie-t-il dans un mouvement de poétique éloquence, vous qui affirmez la suprématie d'Ahriman ; imagmez-le trônant au milieu de ces neiges désolées, au milieu de ces palais de mort et de glace, ainsi sculpté dans leur terrible magnificence par la main de diamant de la nécessité, jetant autour de lui, comme les premiers essais de scn usurpation (inale, avalanches, torrents, rocs et tonnerres, et par dessus tout ces terribles glaciers, à la fois la preuve et le symbole de son règne ; ajoutez-y la dégradation de l'espèce humaine, qui dans ces régions est à moitié difforme et idiote, et dont la plus grande partie est privée de tout ce qui peut exciter l'intérêt ou l'admiration. C'est là un côté du sujet plus lugubre et moins sublime, mais que ni le poète ni le

philosophe ne doivent dédaigner. Ailleurs il compare le Mont-Blanc au Dieu des stoïciens, un vaste animal, dont le sang glacé circule pour toujours à travers ses veines de pierre.

C'est en face même de ce géant des montagnes, que Shelley composa son poème intitula il/o?i^///a;zc *, « sous l'impression immédiate, dit-il lui-même, des puissants et profonds sentiments excités par les objets qu'il décrit, un débordement sansrèglc de t âme, essayant d imiter l'indomptable horreur et l'inaccessible solennité d'où sont nés ces sentiments. » Nous retrouvons dans cet admirable poème, où Shelley en eff^t essaie de lutter avec la nature en horreur et en beauté, son idée d'Ahriman, transformé dans la personnification de l'antique Démon du tremblement de terre formant à ses terribles jeux sa jeune progéniture la Ruine. Comme dans la lettre que nous venons de citer, il interroge ces déserts, ce splendide et funèbre chaos. A d'autres, ils répondent par le doute et la mort; pour Shelley la voix de la grande montagne enseigne une foi si douce, si solennelle, si sereine, que son amour seul peut réconcilier l'homme avec la nature. C'est dans cette réconciliation, cette union de l'esprit humain avec la grande âme de la nature qn'il trouvera le moyen de s'élever au-dessus de toutes les mortelles passions et des misères de Thumanité. « Tu as une voix, grande Montagne, capable d'abroger les larges codes du mensonge et de la souffrance!... » Et Shelley contemple dans le Mont

Blanc perçant le ciel infini, dominant de sa tête étincelanle cet horrible amoncellement de formes, nues, déchiquetées et balufiées comme des specli es, l'image du pouvoir de la Nature, résidant a l'ucarl dans son immuable sérénité, la source silencieuse de tous les esprits, de tout, s les formes de la vie et de la mort, la force secrète des choses, qui gouverne la pensée, tout en étant cré^e par la pensée, sans laquelle Mont Blanc, et terre, et étoiles et mer ne seraient que silence, solitude et vide K

On voit par cette dernière pensée du poème, qui reviendra souvent dans l'œuvre de Shelley, que son Panthéisme est en somme du plus pur idéalisme. On ne saurait en douter, après avoir lu V Hynme à la Beauté intellectuelle'^, écrit aussi pendant son séjour en Suisse ; cet hymne, au point de vue du développement de sa pensée comme pour la beauté de la forme, est un des points culminants dans la poésie de Shelley : c'est l'invocation a sa véritable Muse «cette puissance invisible, cet Esprit de beauté, qu'on l'appelle génie, esprit ou ciel, amour ou espérance, qui seul peut donner grâce et vérité au rêve inquiet de la vie. » Tout Shehey est dans ces admirables strophes.

l.Ea quittant Montanvert, Shelley avait écrit sur l'album des voyageurs ces deux beaux vers :

« Dieu 1 Que la voix des torrents, comme un cri des nations, réponde, et que l'écho des plaines de <,'lace répète : Dieu ! »

La même main qui écrivit ces vers laissa, dit-on, sur un autre album ces mois qu'aurait effacés Byron :

EIiAÏ çt).dtv6pwT:o;, ôrifAoxpâxixo; t' àôeoî t£. 2. T. III, p. 14,.

Nous voyons apparaître dans l'entourage de Shelley à cette époque une autre figure originale et aimée du poète, celle de Lewis, l'auteur du. Moine.

Ce fut dans un de leurs entretiens que Lewis joignit à son testament un codicille, signé parles trois amis, enjoignant aux héritiers de Lewis de faire tous les trois ans un voyage à la Jamaïque, afin d'y maintenir les droits précédemment conférés aux esclaves dont ces héritiers seront devenus propriétaires *.

Cependant, au milieu des jouissances du voyage et [ des ennuis « et préoccupations pécuniaires » qui en sont inséparables, Shelley jetait un regard de. regret sur cette Angleterre, où il avait passé de si doux instants et ne songeait qu'à y rentrer le plus tôt possible ; il écrivait à Peacock le 15 mai 1816.

Vous vivez près des bords d'un fleuve tranquille, au milieu de collines humbles et boisées. Vous vivez dans un pays libre, où vous pouvez agir à votre fantaifie, et jouir en sécurité de tout ce que vous possédez, et tant ique le nom de pays et les conceptions égoistes qu'il renferaie subsisteront, l'Angleterre, j'en suis convaincu, restera le pkis libre et le plus raffiné. Peut-être avez-vous pris le parti le plus sage ; mais si je retourne en Angleterre pour y suivre votre exemple, ce ne sera pas avec le regret d'avoir vu d'autres choses. Sans doute il y a beaucoup de mal et beaucoup de bien, beaucoup de hoses faites pour dégoûter et beaucoup pour élever, que ae peut avoir senties ou connues celui qui n'a pas dépassé les limites de sa terre natale.

1. Forgues : OHginauv et beaux esprits de l'Angleteyre, t. I, 3r. M. Lewis. Lewis revenait précisément de la Jamaïque, où 'avait absorbé sa sollicitude pour l'amélioration du sort des lombreux esclaves qui cultivaient ses possessions.

Aussi longtemps que l'homme sera ce qu'il est aujourd'hui, l'expérience dont je parle ne lui apprendra jamais à mépriser le pays qui lui a donné le jour ; bien plus, au contraire, comme Wordsworlh, il ne saura jamais quei amour il y a entre ce pays et lui, tant que l'absence n'aura pas rendu sa beauté plus sensible à son cœur; nos poètes et nos philosophes, nos montagnes et nos lacs, les campagnes et les champs qui sont si particulièremeni nôtres, sont des liens, qui jusqu'au jour où je serai complètement insensible, ne pourront jamais se briser. eCs objets et leur souvenir, les affections de l'âme, qui une fois unies à elle en sont inséparables, rendront le nom de l'Angleterre pour toujours cher à mon cœur, quand nième je ne devrais plus y retourner... Mon intention en ce moment est de retourner en Angleterre, et de faire de la plus excellente des nations mon perpétuel séjour.

Avant de retourner en Angleterre, pour s'y fîxei àjamais, il veut cependant voir encore du pays :

S'il est possible, (lettre du 17 juillet à Peacock) nous avons le projet de descendre le Danube, de visiter Cons tantinople et Athènes, Rome et la Toscane, et de revenii par le sud de la France, en suivant toujours les grande rivières ; le Danube, le Po, le Rhône et la Garonne ; les rivières ne sont pas, comme les routes, l'œuvre des mains de l'homme ; elles sont une image de l'esprit, qui erre à sa guise à travers des déserts sans chemins, et coule au milieu des plus adorables retraites de la nature, qui sont inaccessibles à toute autre chose. Ce plan de voyage oriental vient de s'emparer de nos imaginations. Je crains que les détails de l'exécution ne le fassent évanouir, comme toutes les autres belles et fantastiques visions.., Donnez-moi des nouvelles de l'Angleterre. Que devient mon poème? (l'A/ws^or). J'espère qu'il s'est déjà abrité dans le sein de sa mère {Oblivion), l'oubli ; et personne ne pourrait être assez barbare pour le tirer de ses bras, ex

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cepté moi. Parlez-moi de l'état politique de l'Angleterre, de sa littérature, (et quand je parle de littérature, j'ai Coleridge dans ma pensée) ; de vous-même, de vos occupations, de vos travaux historiques.

Vous devrez abriter mes pénates sans toit, leur dédier un nouveau temple, et faire les fonctions de prêtre en mon absence. Ce sont d'innocentes divinités, et leur culte n'est ni sanglant ni absurde. Laissez Mammon et Jehovah à ceux qui trouvent leur bonheur dans la perversité et l'esclavage ; leurs autels sont tachés de sang, ou souillés par l'or, le prix du sang, mais les sanctuaires des pénates sont de bons fo3'ers de bois, ou des fenêtres treillissées de plantes grimpantes ; leurs hymnes, le ron-ron des petits chats, le sifflement de la bouilloire, les longs entretiens sur le passé et les morts, l'éclat de rire des enfants, le vent chaud de Tété remplissant la maison tranquille, et r ouragan de l'hiver qni frappe et rugit en vain pour entrer.

Je vous laisse complètement maitre du choix de la maison. Certainement la forêt a ma préférence, à cause de sa nature agreste, et des bêtes dont elle est pleine. Mais je ne suis pas insensible aux beautés de la Tamise.... Rappelez-vous que nous choisissons maintenant une demeure fixe, solide, éternelle, et dont les qualités intérieures auront sur nous une plus constante influence que celles du site environnant, qui, quel qu'il puisse être d'abord, n'aura bientôt plus que les couleurs dont nos propres habitudes le revêtiront.

Ce séjour fixe et éternel que se promettait Shelley en Angleterre devait durer à peine deux ans.

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