Lettre à Godwin, 7 décembre
laises qui dominent la Tamise, ou forment des vallées revêtues de hêtres; la partie la plus sauvage du pays offre une végétation luxuriante, et la partie cultivée est particulièrement fertile. Avec toute cette richesse de nature qui. sous la forme de parcs de plaisance ou de terres consacrées à la cblture, fleurit dans les environs, Marlow était habité par la plus pauvre population. Les femmes y fabriquaient des dentelles, et perdaient leur santé à un travail sédentaire, qui était fort mal rétribué. Les lois des pauvres accablaient non seulement les pauvres, mais ceux même qui avaient pu se soustraire à cet état, et étaient obligés de payer les taxes des pauvres. Shelley apporta à ces misères tout le soulagement qu'il put*. Dans l'hiver, pendant qu'il travaillait à son poème, il eut une grave attaque d'ophthalmie, qu'il gagna en visitant les pauvres cottages. Je mentionne ces détails, car cette active et minutieuse sympathie pour ses semblables donne mille fois plus d'intérêt à ses spéculations, et imprime le caractère de la réalité à ses plaidoyers en faveur de la race humaine.
1. Son séjour à Marlow ne fut qu'un continuel exercice de bienfaisance; il faudrait de nombreuses pages pour relater tous les traits de charité racontés par ses biograplies, et qui fout ressembler cette partie de sa biographie à l'histoire des saints. Une de ses voisines e* amies, Mrs Madocks, chargée de distribuer les aumônes en l'absence de l'ermite de Marlow, lui rend ce témoignage, en 18.j9 : « Chaque endroit qu'il a visité est sacré ; il portait rarement de l'argent sur lui, et nous recevions de nombreux petits billets, écrits quelquefois sur les feuilles d'un livre, qui nous invitaient à payer au porteur la somme mentionnée, quelquefois jusqu'à plus d'une demi-couronne; un jour il rentra à la maison sans souliers ; n'ayant pas de papier, il les avait donnés à un pauvre. » — Sa charité, comme celle de saint François, s'étendait jusqu'aux animaux. Rencontrait-il dans les rues un marchand d'écrevisses, il lui achetait son panier, et ordonnait à Harry de les rendre à leurs retraites de la Tamise.
En effet, s'il y a dans ce poème, au milieu de l'exubérance des théories morales, politiques et religieuses qui le remplissent, un trait saillant, c'est cet ardent amour de l'humanité qui l'enflamme d'un bout à l'autre d'une chaleur communicative et irrésistible. Nous y retrouvons absolument les mêmes doctrines que dans la Renie Mab, l'horreur de la ser- ' vilité du pouvoir et de la coutume, la condamnation de l'égoïsme et de la cupidité qui aveugle le cœur de l'homme et détruit ses énergies, le désir intense de soustraire l'humanité au joug ignomineux de la foi religieuse, et la femme à l'esclavage dégradant qui corrompt et avilit son âme. Mais ces doctrines y revêtent, au milieu du débordement d'imagination qui les entoure, un tel caractère de passion sincère, d'éloquence abrupte et brûlante, elles sont empreintes d'une telle puissance de sympathie, d'amour et d'espérance, qu'on se laisse emporter malgré soi sur ce courant profond et troublé, que l'on oublie toutes les rhétoriques et les poétiques pour se laisseréblouir par la magie des descriptions et des tableaux, et pénétrer par le charme étrangement saisissant des évocations merveilleusement divines de cette nouvelle Apocalypse. Shelley lui-même a intitulé son poème une Vision du xix" siècle. Ce n'est plus le désespoir mélancolique du rêveur désabusé d'Alastor cherchant le repos et l'oubli dans la mort ; Shelley, ranimé par l'amour, se reprend à la vie, et met son héros Laon, qui n'est que lui-même, c'est-à-dire la personnification du dévouement idéal à la régénération et au bonheur de l'homme, aux prises avec le génie du mal,
c'est-à-dire avec toutes les tristes réalités qui s'opposent à cette régénération et retardent l'éclosion de l'état de félicité paradisiaque à laquelle il convie l'humanité dévoyée. Cette idée qui domine toute son œuvre, il a voulu l'exprimer d'abord en un mythe allégorique qui ouvre son poème ; il y retrace sous des images saisissantes l'histoire générale delà lutte du bien et du mal dans le monde, telle qu'il la concevait dans une vue systématique, où se mêlent assez confusément pour nous les traditions de l'Inde, de la Grèce, les dogmes du Manichéisme et du Christianisme, si imbu de l'idée Manichéenne. Le bien et le mal sont deux génies jumeaux, deux Dieux égaux ; dans le combat formidable qui s'engage entre ces deux principes , le mal est représenté par l'aigle, l'oiseau de Jupiter, qui deviendra luimême dans Iq Prométhée la personnification du principe mauvais; et le serpent est l'incarnation de l'étoile du matin ou du principe du bien, un avatar du génie humain, le Prométhée des Grecs, le Lucifer ou le Satan de la Bible.
La femme mystérieuse qui reçoit le serpent vaincu dans son sein est ici l'incarnation de l'Esprit de la Nature, jouant le rùle que dans le Prow?e7Aee jouera Asia pour le serpent Prométhéen, — la personnification du divin amour, la nouvelle Eve, éprise de l'étoile du matin, de Prométhée- Lucifer.
Toute cette allégorie prend un corps et des formes humaines dans l'histoire de Laon et Cythna.
Le rôle principal est celui de la femme, de Cythna. Shelley, de plus en plus épris des théorie de Mary
Wollstonecraft, depuis qu'il était uni par l'amour à une fille de son sang, a voulu faire de Cythna la prophétesse et l'apôtre de la régénératon de son sexe* Si Laon allume en Cythna l'amour de la liberté, Cythna éveille en Laon l'amour de la pureté ; elle hait instinctivement ce sensualisme sans joie dont les femmes sont les victimes, etquijetteleurgrâceetleur charme en proie à la hyène luxure. Elle veut donner a la femme l'égalité, la liberté, la justice et la dignité, la venger des outrages et des souillures qu'elle a trop lonr temps subies. Son doux martyre est plus puissant contrôla tyrannie que la résistance armée de Laon ; elle convertit ses bourreaux. C'est tout le livre de la Revendication des Droits de la femme de Mary Wollstonecraft, plus la suave, la passionnée, la divine musique de Shelley '.
Si jamais la révolution française a rencontré un poète digne d'elle, c'est dans le chantre de la Révolution de la Cité d'or, sujet assurément, quoi qu'on en ait dit, aussi capable d'inspirer un poète que la délivrance 'du tombeau du Christ, ou la découverte d'un nouveau monde.
Michelet, retraçant dans son histoire de la Révolution l'émouvant épisode des Fédérations, s'écrie : « J'ai tenu un moment dans mes mains le cœur ouvert de
1. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à lire Téloge enthousiaste que le poète fait de Mary Wollstonecraft dans la Dédicace adressée à sa femme, vol. I, p. 116. Il fait aussi allusion, ch. ii, st. XLIV et suiv. à l'enthousiasme révolutionnaire de Mary, et à son séjour à Paris pendant les premières années de la Bévolution.
la France, sur l'autel des Fédérations; je le voyais, ce cœur héroïque, battre au premier rayon de la foi de l'avenir. Comment aurais-je adoré les petits dieux de ce monde ? Je venais d'entrevoir Dieu. Puisse cette vision sublime que nous eûmes de lui un moment dans l'acte solemnel de la fraternité française nous relever tous des misères morales du temps, nous rendre une étincelle héroïque d'un feu qui brûla le cœur de nos pères 1 » La grande âme de Shelley a deviné les documents qui faisaient pleurer Michelet d'admiration et d'amour, et il est difficile de lire l'épisode de la Fédération sans ressentir le contact de cette étincelle héroïque dont parle Michelet. (Chant V.)
Shelley était logiquement amené par ses idées sur l'essence des lois morales et l'arbitraire des institutions humaines à cette conclusion, que les empêchements au mariage inventés par les hommes et sanctionnés parla religion sont aussi artificiels, aussi immoraux que la loi même de son indissolubilité. Pour rendre cette conclusion plus sensible, il imagina de faire de ses deux héros, Laon et Cythna, un frère et une sœur, enchaînés dans la plus parfaite union par les doubles liens du sang et de l'amour.
Il fallait 'toute l'ingénuité de Shelley pour s'imaginer que de pareilles doctrines pussent s'imprimer et se publier dans la pudibonde Angleterre. Et cependant elles le furent. Quelques exemplaires d'une première édition furent mis en circulation ; mais l'impression produite en fut si défavorable que les éditeurs effrayés des conséquences de leur audace, interrompirent aussitôt la publication, et demandé-
rentà Shelley un remaniement de son poème. Il fut donc obligé de faire disparaître toute trace de fraternité entre Laon et Cythna, et aussi d'adoucir plusieurs passages qui sentaient trop l'athéisme et le fagot. Laon et Cijthna, corrigé, purifié, édulcoré, parut sous le titre de Révolte de thlam K
Ces concessions aux exigences de l'opinion ne désarmèrent point la critique. En se promettant de voir le public accueillir avec faveur et sans prévention son nouvel ouvrage, Shelley se faisait illusion. Hué, raillé, stigmatisé, Laon et CytJina ne servit guère qu'à fortifier contre lauteur les préjugés qu'avait fait naître la Reine Mah.
La peinture fidèle de son propre esprit, que Shelley reconnaît comme un des principaux mérites de Laon et Cythna, il l'avait essayée cette année-là même dans une œuvre plus personnelle encore et qui est restée à l'état de fragment et d'ébauche, le Prince Athanase. Il n'y a pas dans l'œuvre du poète d'analyse psychologique plus profonde, plus subtile ; et si Ton veut connaître tout le raffinement de la pensée de Shelley s'étudiant et se décomposant dans ses formes les plus fugitives, dans ses nuances les plus délicates, c'est la qu'il faut le chercher. C'est le pur esprit s'analysant et s'anatomisant lui-même, pour découvrir la cause introuvable du malaise infini qui le ronge. Il vint un moment où le poète, perdant pied dans ce monde d'abstractions quintessenciées,
l. Nous avons suivi dans notre traduction la première version de Shelley, en indiquant les corrections qui lui furent imposées par ses scrupuleux, éditeurs.
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abandonna la partie, de peur de tomber dans une contemplation morbide, oii ne pourrait pas le suivre l'attention du lecteur le mieux disposé. Tel qu'il est, ce fragment est de la plus grande importance pour ce que j'appellerai l'autobiographie psychologique du poète. 11 devait faire partie d'une grande épopée que Shelley avait mliinléQ Patidemos et Urania. Athanase, comme le héros à'Alastor, cherche dans le monde un être humain qu'il puisse aimer. Il rencontre dans le vaisseau oîi il s'embèa'queunedame,enqui il croit trouver réalisé son idéal d'amour et de beauté. Mais il s'aperçoitbientôtque cette femme n'est que Pandemos, la Vénus inférieure et terrestre : celle-ci après l'avoir enchanté, l'abandonne. Athanase, écrasé par le chagrin, meurt de douleur. A son lit de mort, celle qui seule peut remplir et satisfaire son ârne, Urania, vient déposer un baiser sur ses lèvres. Il ne nous reste de ce vaste plan, que quelques vers du fragment final, où Shelley dépeint Uranie sous les traits de Mary, et cette admirable apostrophe à VAmour uranien, « ce vin dont l'ivresse comble les désirs de l'âme, » et dont Shelley voudrait enivrer l'humanité ^
Mis en verve par la composition de Laon et Cythna, les projets les plus divers se succèdent dans son imagination surexcitée ; au sortir de la lecture des pages de Tacite sur Othon, il songe à écrire un poème sur ce grand et mélancolique empereur, « qui à la fois tyran et tyrannicide, a sanctifié l'épée ro-
maine en la trempant dans son propre sang •. » Mais au milieu de la variété de ses desseins, il ramène toutes ses inspirations à un seul objet, à un seul type, qui n'est que l'incarnation de son propre esprit, de son propre amour ; type qui depuis la Reine Mab va toujours s'élevant, s'épurant, s'idéalisant en passant par le poète d'/l /as/or, \q Prince Athanase, Iq Laon de la Révolte de tlslain^ pour aboutir à la conception définilive du Prométhée .
Cette incubation laborieuse de l'idée maîtresse qui domine etpénètre toute son œuvre, les progrès continus et imparfaits à son gré de cet enfantement qui ne lui laisse point de repos, le désespoir de voir le monde sourd à la voix de la vérité et de l'amour, accablent son âme, bien plus que toutes les épreuves extérieures de sa vie, d'une âpre et incurable mélancolie qui s'exhale en accents douloureux et déchirants : il déplore amèrement l'impuissance de ses pensées qui se lèvent et se couchent dans la solitude, les vains efforts de son imagination pour n'arriver qu'à posséder « la moitié de l'ombre qu'elle crée ». « Encore une fois, s'écrie-t-il après Laon et Cijthna, les ombres de mon âme descendent sur l'humanité ; car pour ces cœurs avec lesquels elles ne se marient pas, les pensées ne sont que des ombres que l'esprit humain, des rapides nuages qui suivent à la trace son vol de feu, jette sur le monde obscur qu'il laisse derrière lui. » 11 envie de voler « sur un char de nuées, sur les vagues du vent houleux vers le pic montagneux ou vers le lac ceint de rochers, »