‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 71 sur 110 · T. III, p · texte numérisé non relu

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et ses livres, « cette société de choix de tous lei âges qu'il a pris soin d'empaqueter dans une large malle avant de quitter l'Angleterre, et qui est venue le rejoindre à Lucques ; » les promenades pittoresques dans les bois de châtaigniers, sur le bord de la rivière ou à travers les montagnes. Il se croit encore à Marlow, où une promenade sur la Tamise ou un voyage à Londres faisait époque, et dont les souvenirs le poursuivent pour se venger de sa désertion. Au milieu d'un paysage grandiose, entouré de montagnes boisées au-dessus desquelles apparaît de temps en temps le crâne dénudé de quelque lointain Apennin, il habite une maisonnette repeinte et mise à neuf, égayée d'un petit jardin, au bout duquel est un bosquet de lauriers si épais que le soleil ne peut le percer. Quelques promenades, en compagnie de Mary, dans les environs, de longues excursions à cheval au Pr«^o fioi'ito, une prairie en fleurs au sommet de l'un des Apennins voisins, ou au sanctuaire du Monte Peierino^h plus élevée de ces montagnes, l'observation attentive des moindres perturbations de l'atmosphère qu'il recueille pour les peindre, la contemplation des beaux soirs d'Italie éclairés par les lucioles ou la planète Jupiter \ ou le pâle éclair de l'été, la lecture des grands poètes italiens, l'Arioste, Pétrarque, le Tasse, la lecture et la traduc-

1. « Nos lucioles s'éteignent vite, écrit SheUey ; mais la planète Jupiter s'élève majestueusement au-dessus de la déchirure des montagnes couvertes de forêts vers le sud. Sans doute, la Providence a arrangé ainsi les choses, afin que, quand les lucioles s'éteignent, le hibou au vol bas puisse voir son chemin en retournant à son gîte. »

tion de Platon font pour lui de ces jours heureux de Lucques un véritable enchantement.

L'admirable traduction du Banquet de Platon, qui date de cette époque, fut l'œuvre de dix matinées. Quoiqu'elle lui parût bien insuffisante à rendre en anglais les grâces inimitables de l'original, « une ombre imparfaite de la langue et des sentiments de cette merveilleuse production, » on peut dire que, depuis la Renaissance, Platon n'avait pas encore trouvé un interprète aussi enthousiaste, aussi apte à le comprendre et à traduire tout le charme et la poésie de son divin langage.

Aussi mistress Shelley a-t-elle pu dire en toute vérité que cette traduction a pour la première fois introduit l'athénien auprès des lecteurs anglais dans un style digne de lui.

En traduisant le Banquet de Platon, Shelley se proposait aussi de donner à Mary une idée des sentiments et des mœurs des Athéniens. Il commença dans ce but un Essai qui devait servir de préface à sa traduction, sur la littérature, les arts et les7nœurs des Athéniens. Nous n'avons qu'un fragment de cet Essai intitulé : Discours sur les mœurs des anciens relativement au sujet de l'amour. Vénéiré de la grandeur sans rivale de cette époque unique dans l'histoire de l'esprit humain, Shelley pensait que jusqu'alors personne n'avait encore tracé de la vie et des mœurs des Grecs un portrait exact et fidèle, et songeait à remplir cette lacune. Pour y atteindre, il fallait, selon lui, se dépouiller de tous les préjugés et de toutes les préoccupations modernes : il fallait se

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faire tout à fait payen, tout à fait Grec. L'abbé Barthélémy, dans son estimable Voyage du jeune Anacharsjs, a le tort de n'oublier jamais qu'il est chrétien et français; et si Wieland, dans ses exquises Nouvelles, fait un payen tolérable, il a encore trop de préjugés politiques; il a trop peur de diminuer l'intérêt de son récit en peignant des sentiments avec lesquels un Européen moderne ne saurait sympathiser. Tous les livres écrits sur les Grecs semblent à Shelley écrits pour des enfants, et d'après des principes de pruderie timide incompatibles avec la vérité.

Entamer l'œuvre par l'exposition des idées grecques sur l'amour, c'était prendre le taureau par les cornes, et personne mieux que Shelley n'était à même de réaliser les conditions qu'il imposait à quiconque essayait de faire revivre les vraies traditions de l'antiquité grecque sur ce sujet si. obscur et si délicat. Il est profondément regrettable que, rebuté peut-être parla délicatesse même du sujet, il n'ait qu'ébauché le tableau ; mais telle qu'elle est, son ébauche est riche d'idées fécondes et daperçus originaux. On ne saurait se faire une idée plus juste de la situation de la femme dans les temps antiques, des causes de son infériorité et de sa dégradation. Tout en rendant justice aux progrès accomphs dans les relations entre les deux sexes par le christianisme et la chevalerie, Shelley ne veut pas, et avec raison, qu'on exagère le mérite de cette révolution, et qu'on aille jusqu'à prétendre que les Grecs ne connaissaient pas l'amour sentimental ou idéal, et à faire de cette pas-

sion le produit exclusif des idées chrétiennes ou chevaleresques.

Grâce aux charmes de la solitude, au calme de son esprit retrempé aux sources vives de la nature et de Platon, Shelley avait retrouvé l'inspiration. Au milieu d'août (1818) sur les instances de Mary, il termina son poème de Rosalind et Helen, commencé à Marlow \ une des rares œuvres où Shelley, descendant de la hauteur de ses rêves, touche à la vie ordinaire, et consent à peindre des passions purement humaines: « ce poème, dit mistress Shelley, fut terminé à ma requête ; Shelley ne faisait aucun cas des poésies qui ne découlaient pas des profondeurs de son esprit, et ne développaient pas quelque vérité sublime ou mystérieuse. Et cependant quand il touche à la vie humaine et au cœur humain, il n'y a pas de peintre plus fidèle, plus délicat, plus subtil, plus pathétique. Les traits dont il y peint la passion et l'émotion font vibrer les cordes les plus délicates de notre nature. »

Rosalind et Helen avait pour Mary un intérêt tout particulier. Pour peu qu'on connaisse l'histoire de Shelley, il est facile d'y découvrir sous les noms de Rosalind et d'Helen, Claire et Mary, un instant séparées et ennemies, et sous celui de Lionel, Shelley luimême. Il écrivit ce récit dans l'espérance de cimenter l'amitié des deux jeunes femmes maintenant réu-

1. Rosalind et Helen fut publié par Ollier au printemps de 1819 avec les Vei-s écrits au milieu des monts Euganéens, l'Hymne à la beauté intellectuelle et le sonnet Ozymandias. (V. ces pièces, t. III.)

nies sous son toit. En effet, à partir de 1818, cette amitié, resserrée par les vers du poète, ne fut plus guère troublée. Shelley, en envoyant ce poème àPeacock pour l'impression, lui écrivait : « J'ai terminé, en profitant du petit nombre de jours d'inspiration que les Muses dans ces derniers temps m'ont si tardivement accordés, le petit poème que j'avais commencé en Angleterre. La structure en est légère et aérienne, le sujet idéal. Le mètre correspond à l'esprit du poème, et varie avecle courant du sentiment.» Le lendemain de cette lettre, 17 août, Shelley, laissant Mary à Lucques, allait à Venise, accompagné de Claire, rendre visite à lord Byron. La pauvre mère espérait que Shelley attendrirait Albè, et qu'il lui serait permis de revoir sa fille.

A Padoue, Shelley prend la gondole, et par un singulier hasard, tombe sur un ancien gondolier de lord Byron ; celui-ci ne tarit pas sur le giovinotto Inglese^ qui porte un nom extravagant, qui vit très somptueusement et dépense beaucoup d'argent. Il arrive devant Venise à minuit. En passant la lagune, la gondole est accueillie par un violent ouragan de vent, de pluie et d'éclairs. A la surface de la mer presque calme au milieu de cette convulsion brillent des étincelles comme des étoiles. Venise tantôt cachée, tantôt découverte par les mouvements de la rafale, luit obscurément dans la nuit.

Le lendemain de son arrivée, Shelley, après avoir déposé Claire chez les Hoppner *, court chez Byron.

1. M. Hoppner était alors consul d'Angleterre à Venise; mistress Hoppner s'était chargée de la petite AUègra.

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La conversation s'engage sur le sujet scabreux qui tient tant au cœur de Shelley ; il lui semble qu'il a gagné sur lui quelques points dans l'aménité et la bonne humeur de l'entretien. Byron paraît même disposé à abandonner l'enfant à Claire. »

11 me prit dans sa gondole, écrit Shelley à sa femme (23 aoùl) contre ma volonté, car je désirais retourner chez les Hoppner, et me fit traverser la lagune jusqu'à une longue ile de sable qui protège Venise de l'Adriatique. Quand nous fûmes descendus, nous trouvâmes ses chevaux qui nous attendaient, et nous nous promenâmes le long du sable de la mer, en causant. Notre conversation se passa en confidences de ses sentiments blessés, en questions sur mes propres afTaires, et en grandes protestations d'amitié et d'estime pour moi. 11 me dit que s'il avait été en Angleterre, au moment de l'allaire de la chancellerie, il aurait remué ciel et terre pour prévenir une pareille décision. Nous causâmes ensuite de matières littéraires, de son quatrième chant de Childe-Harold, qu'il dit être très bon ; et en effet il m'en récita quelques stances d'une grande énergie ; puis de Foliage (de Leigh Hunt) qu'il persifle à outrance.

Cette promenade au Lido des deux poètes se renouvela plus d'une fois pendant le séjour de Shelley à Venise ; elle nous a valu le poème de Julian el Maddalo ^ dont M. Rossetti fait cet éloge : « Ce poème suffirait à lui seul pour justifier le i nom de Shelley, tel qu'il est aujourd'hui, et tel qu'.I restera

1. Shelley envoya Julian et Maddalo à Hunt eu 1819 pour l'imprimer anonymement. Hunt, le trouvant sais doute trop personnel, ne le publia pas, et le poème ne parut qu'en 1824, deux ans après la mort de Shelley.

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jusqu'à l'extinction de la langue anglaise. Avec le Prométhéc délivré et les Cenci il me semble compléter la suprême trinité du génie de Shelley; je ne sais si jamais pareille chose a été essayée avant lui, ou aussi parfaitement exécutée depuis, au moins en Angleterre. »

Le lecteur reconnaîtra facilement sous les noms de Julian et de Maddalo les deux poètes amis, Shelley et Byron. Il est difficile de mieux caractériser deux natures si différentes que le fait Shelley dans sa préface, et de dire la vérité tout entière avec plus de tact et de délicatesse. Dans ses lettres à ses amis il est plus âpre et plus caustique ; c'est là qu'il faut aller chercher le fond de sa pensée sur le génie etle caractère de l'auteur de Don Juan. 11 écrit le 8 octobre à Peacock :

J'ai vu lord Byron, et c'est à peine si je l'ai reconnu, tant il est changé ; c'est l'homme le plus vivant, le plus heureux en apparence que j'aie jamais rencontré. Il m'a lu le premier chant de son Bon Juan, quelque chose dans le style de Beppo, mais infiniment meilleur.

Et le 22 décembre : « Lord Byron s'est familiarisé avec la plus basse espèce de ces femmes que ses gondoliers ramassent dans les rues... 11 dit qu'il les désapprouve, mais il les endure. 11 est profondément et cordialement mécontent de lui-même ; et quand il contemple dans le miroir déformé de ses propres pensées la nature et la destinée de l'homme, que peut-il y voir que des objets de mépris et de désespoir ? Qu'il soit un grand poète, rien que son apostrophe à l'Océan le prouve. Il a un certain degré de candeur quand vous causez avec lui ; mais malheureusement cette candeur ne subsiste pas après votre départ. Je n'en doute pas, et pour l'amour de lui.

je l'espère, sa présente carrière doit finir bientôt dans quelque violente crise. »

Byron, désirant jouir du voisinage de Shelley, lui offrit, pour s'y installer avec sa famille, sa villa des Capucins, près d'Esté. Shelley accepta, et pressa sa femme de l'y rejoindre. Fort préoccupé des inquiétudes que son absence pouvait lui causer, il lui avait écrit depuis son départ de nombreuses lettres empreintes de toute la tendresse d'un cœur aimant, et où se trahissait aussi la plus touchante sollicitude paternelle. En rappelant sa femme près de lui, il lui trace dans le plus minutieux détail l'itinéraire qu'elle doit suivre sous la direction de l'habile Paolo ; celui-ci doit éviter soigneusement les mauvais gîtes, et en particulier, à Bologne, certain hôtel des Trois Maures « où il y a dans les lits des choses inexprimables. »

Dansunedeces lettres, illui adressait ces jolis vers :

0 chère Mary, que n'ètes-vous ici ! avec vos yeux noirs brillants et clairs, avec votre douce voix, semblable à celle d'un oiseau chantant Tamour à sa compagne solitaire, inconsolable dans son berceau de lierre, voix la plus douce que j'aie jamais entendue — avec votre front plus pur que l'azur de ce ciel d'Italie... Chère Mary, revenez bien vite vers moi ! Je ne suis pas bien quand vous êtes loin. Ce qu'est le coucher du soleil au globe lunaire, ce qu'est le crépuscule à l'étoile du soir, ma bien-aimée, tu l'es pour moi. — 0 chère Marj^ que n'ètes-vous ici ! L'écho du château murmure : « Ici ! »

Mary, impatiente de rejoindre son mari, se hâta

d'accourir à Este. La villa des Capucins, antique résidence des Médicis, était située dans les environs de cette ville sur l'emplacement dun couvent démoli parles Français, au sommet d'une petite colline surmontée de plusieurs autres collines plus élevées. La maison était agréable et plaisante ; une promenade de vignes treillissées, une Pergola, comme l'appellent les Italiens, conduisait de la maison au fond du jardin, à un pavillon d'été, dont Sheliey fit son cabinet de travail. C'est dans ce cabinet qu'il écrivit Julian et Maddalo^ et commença le Prométhée. Un petit ravin au fond duquel serpentait une route séparait le jardin de la colline, sur laquelle s'élevaient les ruines de l'ancien château d Este, dont les murs sombres et massifs étaient remplis d'échos, et oii, des crevasses ruinées, s'envolaient à la nuit les hiboux et les chauves-souris, pendant que le croissant de la lune disparaissait derrière les noires et lourdes murailles. « Du jardin, nous avions vue sur l'immense plaine de la Lombardie bornée à l'ouest par les lointains Apennins, tandis qu'à l'est l'horizon se perdait dans les brumes de l'espace. Après la vue pittoresque, mais limitée de la montagne, du ravin et du bois de châtaigniers des Bains de Lucques, il y avait quelque chose d'infinim2nt agréable pour les yeux dans cette immense perspective sur laquelle s'ouvrait notre nouveau séjour. »

Un lugubre événement vint attrister les beaux jours de la villa des Capucins : la mort de la petite Clara atteinte de dyssenterie pendant le voyage. « Nous la transportions malade d'Esté à Venise (24 septembre.

dit mistress Shelley, quand arrivés àFusina, nous nous aperçûmes que nous avions oublié nos passeports. Les soldats, obéissant a leur consigne, essayèrent de nous empêcher de passer la lagune ; mais ils ne purent résistera Tirapétuosité de Shelley en un tel moment; nous étions à peine arrivés à Venise que la pauvre petite malade était morte ; nous retournâmes à Este pleurer notre malheur. »

La vue de la belle Venise, avec « ses rues silencieuses pavées d'eau, » et ses gondoles « semblables à des phalènes dont^un sépulcre aurait été la chrysalide » fut pour Shulley un spectacle amer et lugubre. Il n'y voit guère que les cachots, les plombs et les puits, une ville esclave, du jour oii l'oligarchie a usurpé les droits du peuple, mais bien plus dégradée encore, depuis qu'elle a subi le joug français et. surtout autrichien : « je n'avais pas idée, écrit-il, de l'excès où peuvent être portées l'avarice, la couardise, la superstition, l'ignorance, la débauche sans passion, et toutes les indicibles brutalités qui dégradent la nature humaine, avant d'avoir vu Venise ! »

Aucun voyageur en Italie n'a ressenti du reste aussi vivement que Shelley le malheur de ce beau pays en proie à l'étranger ; aucun poète n'a déploré avec autant d'amertume les hontes et les tristesses de sa servitude, ni chanté avec autant d'éclat ses espérances de réveil national ; aucun ne s'est associé avec le même enthousiasme à toutes ses tentatives d'affranchissement et de liberté.

La maison et le tombeau de Pétrarque religieusement conservés à Arqua l'attirent dans les montagnes

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Euganéennes ; mais au profond sentiment de la nature, aux émotions du disciple de l'amant de Laure se mêle pathétiquement le sentiment plus profond encore de la liberté, en face de cette Padoue « où la lampe du savoir ne brûle plus, ou n'est plus qu'un perfide météore qui a perdu son chemin sur le tombeau du jour \ »

Il voit dans les ruines de Florence le châtiment d'un crime inexpiable, le mensonge, la trahison, l'attentat contre la liberté de Pise, et au sortir d'une lecture des Républiques italienjies de Sismondi, il chante l'héroïque légende de ce Marenghi - qui se venge de Florence qui l'a banni, en brûlant un navire des Pisans.

L'hiver approchant, Shelley quitta les Capucins le o novembre 18i8, pour gagner le sud de l'Italie. Après deux jours d'un voyage pénible par de très mauvais chemins^, il arriva à Ferrare, à travers « un pays plat, coupé par des lignes de bois, treillissé de vignes aux larges feuilles colorées de la rougeur de leur déclin. On voit partout des gens occupés aux travaux d'agriculture : la charrue, la herse, les charrettes, traînées par de longs attelages de bœufs blancs comme du lait d'une immense taille et d'une beauté exquise. Ce doit être, en vérité, le pays de Pasiphaë ^ »

1. Voir la pièce : Vers écrits au milieu des w.ontagnes Euganéennes, vol. I, p. 3G1.

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