Superbe inspiration du Bastianino d'après Michel-Ange
l'objet présent et tangible, cherche à deviner dans ces muets caractères le symbole de leur âme et de leur génie :
L'écriture de l'Arioste est petite, ferme, pointue, exprimant la force et la pénétration de l'esprit, mais une force et une pénétration circonscrites ; celle du Tasse est large, libre et flottante ; mais il y a comme des arrêts au milieu de ce courant, et les lettres se resserrent dans un plus petit espace que ne le ferait attendre le commencement du mot. C'est le symbole d'un esprit intense et ardent, qui va quelquefois au delà de sa propre profondeur, qui s'avance trop loin, et se sent averti de retourner en arrière par la froideur des eaux de l'oubli qui arrùte ses pas aventureux.
Il parcourt ces sonnets du Tasse écrits dans sa prison ; ce sont des éloges à son bourreau. Shelley est saisi d'une profonde pitié devant cette faiblesse |de la touchante victime ; il comprend et pardonne :
Le Tasse sous la main d'Alphonse, est semblable à un Ibigot qui prie et tlatte son Dieu, qu'il sait être le plus inaccessible au remords, le plus capricieux et le plus inflexible ||des tyrans, mais dont il connaît aussi la toute-puissance.
Shelley ne manque pas d'aller visiter à l'hôpital Sainte-Anne la prison, « qui pendant sept ans et trois mois sépara cet être glorieux de l'air et de la pmière, oii s'étaient nourries en lui ces influences poétiques qu'il a communiquées à des milliers de ilecteurs. » Il y voit dans le coin le plus sombre « la Imarque des chaînes scellées au mur, qui enchaînaient pes mains et ses pieds ; « l'infortuné poète lui apparaît les yeux fixés sur cette fenêtre grillée, suivant du regard l'ombre aimée d'Eléonore s'enfuyant vers
la tour du palais qu'on aperçoit dans le lointain K 11 détache pieusement une parcelle du bois de la vraie porte de ce cachot sombre et malsain, pour l'envoyer à son ami Peacock. Shelley ne doute pas un instant de l'authenticité de cet affreux repaire ; il n'est pas, comme Goethe ', un voyageur critique et sceptique, qui ne voit dans la prison du Tasse qu'une charbonnière, où assurément il ne fut jamais enfermé, et rappelle à son occasion la fameuse tache d'encre de Luther à la Wartbourg que le châtelain renouvelle de temps en temps pour la satisfaction des touristes.
De Ferrare, Shelley gagna Bologne, oîi il arriva le 8 novembre. Ici, pour la première fois, Shelley s'aventure sur le terrain de la critique des tableaux. Jusqu'à son voyage en Italie, il avait été assez indifférent aux beaux arts, excepté à celui de la sculpture ; mais son esprit était trop profondément préoccupé de la recherche du beau pour qu'il pût négliger longtemps de le poursuivre dans toutes ses formes ; les musées d'Italie devaient éveiller en lui cette insatiable curiosité qui lui faisait observer dans la peinture comme dans la statuaire « les lois selon lesquelles cette beauté idéale dont nous avons en nous une perception si intense et cependant si obscure se réalise dans les formes extérieures. » Il ne faut pas chercher en lui un amateur de métier ; ce n'est pas un connaisseur érudit ; mais, ce qui vaut mieux que l'érudition et le savoir technique, il a le goût naturel
1, Chant du Tasse, t. III, p. 23o.