Gœtiie, Voyage en Italie, 1786, de Ferraro à Rome
et l'amour du beau, qui en est le principe et la règle; il sent vivement et délicatement, et exprime naïvement ce qu'il sent ; il y a dans toutes ses descriptions de tableaux, une fraîcheur et une grâce de sentiment, une sincérité et une vérité dïrapressions qui rendent merveilleusement l'effet du chef-d'œuvre, et le mettent en quelque sorte sous les yeux. Il se rapproche, pour le ton, la finesse et l'originalité des aperçus, du grand maître en ce genre, notre Diderot. Les deux peintres qui le frappent le plus, dans cette merveilleuse galerie de Bologne, sont le Corrège et le Guide. 11 admire du premier un tableau représentant Qualité saints « d'une exécution exquise, » et surtout un Chnst béatifié « d'une inexprimable beauté, » qui lui donne la plus haute idée de son génie, et où en dehors de l'expression idéale du Christ, dont tous les traits s'harmonisent dans la majesté et la douceur, il admire surtout celte lumière vaporeuse et fluide dont chaque objet semble absorbé et comme pénétré. Comme Goethe, il se passionne pour le divin génie du Guide, « qui n'aurait dû peindre, dit celui-ci, que ce qu'on peut voir de plus parfait, au lieu de ces sujets affreusement slupides, que toutes les injures du monde ne sauraient assez ravaler. » Shelley sur ce point pense un peu comme Gœthe, et il dirait volontiers avec le grand païen allemand : « si la foi a ressuscité les arts, la superstition s'en est emparée et les a tués de nouveau. » Ce qui l'attache le plus dans les chefs d'œuvre italiens, ce sont les sujets païens ou allégoriques. Il se souvient avec amour d'une peinture du Guide, VEn-
Icvcment de Proserpine, « où Proserpine laisse tomber un regard languissant et à moitié résigné sur les fleurs qu'elle abandonne dans les champs d'Enna. » Il essaye de traduire en vers cette suave impression ^ Le Samson victorieux du même lui offre quelque chose de l'Apollon « plein de force et d'élégance ; « le tableau de la Fortune lui paraît « une pièce d'une vraie beauté. » Il admire aussi le Massacre des Innocents et le Christ agonisant ; mais le premier de ces tableaux lui semble rendre faiblement un sujet aussi horrible, et le second « très beau » lui inspire cette réflexion : « On se fatigue, quelle que soit la conception et l'exécution du sujet, de voir cette forme agonisante et monotone éternellement stéréotypée dans une attitude de torture prescrite. » Il éprouve un sentiment analogue devant une peinture du Guerchin, son Saint Bruno; c'est pour lui le sublime de l'horreur mystique.
Je n'ai jamais vu une pareille figure. La face est ridée comme la peau desséchée d'un serpent, sillonnée de longues et dures lignes ; il a l'air d'une momie animée. Il est vêtu d'une longue robe de laine d'une couleur sépulcrale, semblable à celle d'un linceul qui aurait enveloppé un cadavre un mois ou deux. Cette teinte jaune, livide, spectrale, se répand sur tous les objets dalentour, et jette sur les mains et la figure du Chartreux et de son compagnon un reflet jaune et sépulcral. A quoi bon écrire des livres contre la religion, quand on peut exposer de pareils tableaux? Mais le monde ne veut ou ne peut pas voir.
Il ne peut goûter le faire maniéré et violent du