SHELLEY EN ITALIE: ROME ET NAPLE
Shelley arriva à Rome le 20 novembre 1818, il ne fit cette fois qu'entrevoir la ville éternelle ; mais cette vue superficielle des miracles de l'art ancien et moderne produit sur lui une impression « qui dépasse, dit-il, tout ce qu'il a jamais éprouvé dans ses voyages. » 11 ne voit guère de la Rome moderne ; il court de préférence aux ruines du Golisée, qui lui paraît aussi sublime et aussi frappant dans son état actuel qu'aux jours où il était incrusté de marbres doriens et orné de colonnes de granit égyptien ; à l'arc de Titus devenu l'arc de Constantin, « ce reptile chrétien qui rampa à travers le sang de sa famille égorgée au suprême pouvoir » ; il erre dans le désert de ruines du Forum où s'élèvent les débris de tant de temples dédiés jadis par une grande nation aux abstractions de l'esprit ; il aime à
se reposer dans ce petit coin de terre verdoyant sous la tombe pyramidale de Cestius qu'on appelle le cimetière anglais, où bientôt reposeront ses cendres :
C'est à mon avis, écrit-il comme s'il en avait le pressentiment, le cimetière le plus beau et le plus solennel que j'aie rencontré. A voir le soleil luire sur l'herbe brillante et fraîche, lors de notre première visite, de la rosée d'automne ; à entendre le murmure du vent dans le feuillage des arbres qui ont poussé sur la tombe de Cestius, et les palpitations du sol dans le sein de la terre réchauffée par le soleil: à contempler ces tombes, la plupart de femmes et d'enfants, on pourrait, s'il fallait mourir, désirer le sommeil qu'ils semblent dormir. Tel est l'esprit humain, il peuple de ses désirs le vide et l'oubli.
La vue du Colisée ébranle son imagination, et pendant que Mary esquisse les gradins et les portiques ruinés, le petit William jouant près d'elle, il écrit le commencement d'un roman historique et philosophique, dont le Colisée doit être le centre et le lien \
Après une semaine d'enchantements à Rome, Shelley prit les devants du côté de Naples pour y présider à l'installation d'hiver. Durant le voyage, il s'amuse fort des terreurs comiques d'un marchand lombard et d'un prêtre napolitain, ses compagnons, qui tremblent d'être assassinés en traversant de nuit les marais Pontins, et ne peuvent voir sans frémir le pistolet et l'intrépidité du poètQ. La pre-
l. Il nous reste de ce Roman un remarqualjle fragment publié par M. Forman, où Shelley s'est peint lui-même.
mière chose qui frappe ses yeux en arrivant à Naples, c'est un assassinat ; mais les beautés de la nature, les spectacles merveilleux qui se succèdent sous ses regards lui font bientôt oublier la laideur et la dégradation de l'homme.
Nous avons, écrit-ii à Peacock (22 décembre), une habitation séparée de la mer par les jardins royaux, et de nos fenêtres nous avons perpétuellement sous les yeux les eaux bleues de la baie, toujours changeantes, et cependant toujours les mêmes ; bornées par l'île montagneuse de Caprée, les pics élevés qui dominent Salerne, et la hauteur boisée du Pausihppe, dont les promontoires nous cachent Misène et l'Ile élevée d'Inarime (Ischia), qui avec ses sommets divisés, forme la corne opposée de la baie. Des agréables promenades du jardin nous voyons le Vésuve; de la fumée le jour et du feu la nuit s'aperçoivent sur son sommet, et la mer limpide reflète tour à tour sa lumière ou son ombre. Le climat est déhcieux. Nous restons sans feu, les fenêtres ouvertes, et nous jouissons de toutes les productions de l'été en Angleterre. Le temps ordinairement ressemble à ce que Wordsworth appelle « le premier beau jour de mars »; quelquefois il est beaucoup plus chaud, quoique peut-être il y manque « chacune de ces minutes plus douce que la précédente », qui en Angleterre, donne un charme fascinateur au réveil de la terre de son profond sommeil d'hiver.
En fait de guides, on lisait la Corinne de madame de Staël, Tite-Live et Winckelmann.
Les premières excursions furent celles de Ba'ies et du Vésuve. Le 8 décembre, Shelley visite avec une émotion poétique ces poétiques rivages, que Virgile appelait Puteolana et Cumana régna, Pausilippe, la baie de Pouzzoles, avec ses rochers et ses
ilôts rocailleux, ses arbres et ses portails de précipices, et ses énormes cavernes dont l'écho mourant répète le murmure de la marée languissante, la Mer Morte, l'avenue et la caverne delà Sibylle, toute la scène du sixième livre de l'Enéide. Il est un peu désappointé cependant devant ces lieux si déchus de leur beauté mythologique et virgilienne ; les Champs-Elysées sont devenus un bon vignoble ; l'avenue a perdu ses pestilentielles et mortelles vapeurs, et l'avare Achéron, sous le nom de Fusaro, sert à rouir le chanvre et à parquer d'excellentes huîtres. La terre n'offre plus que des tombeaux et des ruines. Tout l'atlrait de ces lieux est dû à la mer et à l'air : « les couleurs de l'eau et l'air y exhalent sur toutes choses le rayonnement de leur propre beauté. » Cependant il admire sur le lac Averne la grotte de la Sibylle, qui n'est pas celle de Virgile, les ruines d'un temple de Pluton se réfléchissant dans le calme miroir d'un bassin, entouré de sombres collines boisées et profondément solitaire ; et à Pouzzoles les colonnes ruinées du temple de Sérapis.
Le Vésuve est, après les glaciers, la manifestation la plus imposante des énergies de la nature qu'ait rencontrées Shelley. Il faut citer cette belle description digne d'être lue après celles de Goethe et de Chateaubriand.
Il n'a pas, écrit-il à Peacock, la grandeur démesurée, la magnificence écrasante, ni surtout la radieuse beauté des glaciers; mais il a par dessus tout le caractère de force terrifiante et irrésistible. De Résina àl'ermitage on tourne
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la montagne, et on traverse un torrent de lave durcie, image réalisée des vagues de la mer, changées par enchantement en un bloc dur et noir. Les lignes du courant bouillonnant semblent pendre dans l'air, et on a peine à croire que ces vagues qui semblent se précipiter sur vous ne sont pas réellement en mouvement. Cette plaine était jadis une mer de feu liquide. De l'ermitage nous croisons un autre torrent de lave, et arrivons au pied du cône; c'est la seule partie de l'ascension qui ofïre quelque difficulté, et cette difficulté a été beaucoup exagérée. Ce cône se composede rocs délave, et depenles de cendres : en montant le premier, et descendant le dernier, on éprouve moins de fatigue. Au sommet se trouve une espèce de plaine irréguhère, le plus horrible chaos qu'on puisse imaginer, où s'ouvrent des^crevasses spectrales, et s'amoncellent destumuli de grandes pierres et de braises, et d'énormes rocs noircis et calcinés, jetés l'un sur l'autre par le volcan dans une terrible confusion. Au miheu se dresse le sommet conique d'où s'échappent des masses de fumée et roulent éternellement des sources de feu liquide. La montagne est en ce moment en état d'éruption calme; une mince et lourde fumée blanche ondule perpétuellement au dehors, interrompue par d'énormes colonnes d'une vapeur bitumineuse noire et impénétrable, qui se précipite, exhalaison par exhalaison, dans le ciel avec un bruit sourd et profond ; du fond de ses ténèbres elle fait pleuvoir des pierres embrasées, et une noire averse de cendres vient tomber jusqu'à l'endroit où nous sommes. La lave, comme le glacier, rampe continuellement avec des craquements, comme un bruit defeu étouffé. 11 y a plusieurs sources délave; dans un endroit elle sort avec impétuosité sur un escarpement élevé, roulant des rocs à moitié fondus avec ses vagues suspendues; une cataracte de feu frissonnant. Nous approchâmes de l'extrémité de l'une de ces rivières de lave, ayant environ vin^t pieds de large et dix de haut; comme elle coule sur une pente qui n'est pas rapide, son mouvement est extrêmement lent. Nous
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vîmes les masses de sa noire surface se détacher ellesmêmes en roulant, et mettre à nu la profondeur de la flamme liquide. Pendant le jour le feu se voit très peu; on n'aperçoit qu'un tremblement dans l'air, des courants et des sources de blanche fumée sulfureuse.
A la fin, nous vîmes le soleil sombrer entre Caprée et Inarime, et à mesure que les ténèbres grandissaient, l'effet du feu devint plus beau. Nous étions, pour ainsi dire, entourés de torrents et de cataractes de feu rouge et étincelant ; et au milieu, de la colonne de fumée bitumineuse lancée en l'air tombaient de vastes masses de rocs, blanchis par la lumière de leur intense chaleur, laissant derrière eux à travers la noire vapeur des traînées de splendeur. Nous descendîmes à la clarté des torches, et j'aurais joui du spectacle du retour, si on ne m'avait conduit, je ne sais comment, à l'ermitage dans un état de violente souffrance corporelle, dont l'effet le plus grave fut d'enlever tout plaisir à Mary et à Claire. Nos guides en cette occasion furent tout à fait sauvages. Vous n'avez pas d'idée des horribles cris qu'ils se mirent à pousser, sans savoir pourquoi; ce furent des clameurs, des vociférations, un vrai tumulte. Claire dans son palanquin en souffrit le plus; quand je fus parti devant, ils menacèrent delà laisser au beau milieu du chemin, ce qu'ils auraient fait, si mon domestique italien ne les avait menacés du bâton, après quoi ils demeurèrent tranquilles. 11 ne se peut rien toutefois de plus pittoresque que les gestes et les phjsionomie&de ces sauvages. Et quand, au milieu des ténèbres delà nuit, sans qu'on s'}' attende, ils semettent à chanter en chœur quelque morceau de leur sauvage et douce musique nationaL?, l'effet est extrêmement beau.
Dans les intervalles de ses excursions, Shelley visite les Musées de Naples, celui des statues surtout, « car le musée de peinture, dit-il, est misérable '.