‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 80 sur 110 · Probablement le IJacchus hermaphrodite · texte numérisé non relu

Probablement le IJacchus hermaphrodite

fices publics sont partout marqués du sceau des grands et audacieux desseins d'une magnificence qui ne sait rien épargner. Dans une petite ville comme Pompéï, (20000 habitants à peu près) on est émerveillé de voir le nombre et la grandeur des édifices publics. Un autre avantage encore, c'est que la glorieuse scène environnante n'était pas dérobée aux yeux, et que, contrairement aux habitants des ravines cimmériennes de nos cités modernes, les anciens Pompéiens pouvaient contempler les nuages et les flambeaux du ciel; ils pouvaient voir la lune se lever audessus du Vésuve, et le soleil se coucher dans la mer, tremblant dans une atmosphère de vapeur d'or, entre Inarime et Misenum.

A l'extrémité supérieure, sur une plate-forme élevée, se dresse le temple de Jupiter. Nous nous assîmes sous la colonnade de son portique, tirâmes nos oranges, nos figues, notre pain et nos nèfles (triste régal, direz-vous) et nous mîmes à manger. Nous avions devant nous un magnifique spectacle. Par dessus et entre les nombreuses déchirures des colonnes raj^onnantes comme le soleil, nous voyions Ja mer, réfléchissant le ciel de midi empourpré, et supportant, pour ainsi dire, sur sa surface les sombres et hautes montagnes de Sorrente, d'un bleu d'une profondeur inexprimable, et teintes à leurs sommets des raies de la neige nouvellement tombée. Dans l'intervalle on apercevait une petite île verte. A droite, Caprée, Inarime, Prochyta,(Procida) et Misenum. Derrière nous s'élevait le sommet isolé du Vésuve, roulant dans l'air des colonnes de fumée mince et blanche qui semblables à de l'écume étaient lancées dans le ciel clair-sombre, et tombaient en petites traînées au souffle du vent. Entre le Vésuve et les montagnes les plus rapprochées, on voyait vers l'est la ligne principale des plus hauts Apennins. Le jour était radieux et chaud. A chaque instant on entendait le tonnerre souterrain du Vésuve; ses détonations lointaines et profondes semblaient ébranler l'air même et la lumière du jour, qui nous pénétraient tout entiers du sourd et terrible retentis-

sèment. C'était la scène que voyaient les Grecs (Pompéi, vous le savez, était une cité grecque). Ils vivaient en harmonie avec la nature ; les interstices de leurs incomparables colonnes étaient des portails, par où entrait, pour ainsi dire, Tesprit, de la beauté qui anime ce glorieux univers pour visiter ceux qu'il inspirait. Si telle était Pompéi, qu'était-ce d'Athènes! Quel spectacle s'offrait de l'Acropolis, du Partliénon, des temples d'Hercule, de Thésée et des Vents 1 Les îles de la mer ^gée, les montagnes de l'Argolide, les sommets du Pinde et de l'Olympe, au milieu des sombres l'orèts de la Béotie!

Shelley trouve d'aussi graves enseignements dans les tombeaux qui s'élèvent de chaque côté de la route consulaire, et « ressemblent moins à des abris destinés à cacher ce qui doit se décomposer, qu'à de voluptueuses retraites, faites pour des esprits immortels. »

Ces tombes, écrit-il, produisent les plus vives impressions. Des bois sauvages les entourent de chaque côté, et le long des larges pierres de la route pavée qui les sépare, on entend les dernières feuilles de l'automne pleuvoir et bruire dans le courant du vent inconstant, comme des pas de spectres. L'éclat et la magnificence de ces demeures des morts, la blanche fraîcheur du marbre à peine terminé, la vie calme et idéale des figures qui les parent, contrastent étrangement avec la simplicité des maisons de ceux qui vivaient quand le Vésuve les engloutit.

J"ai oublié l'amphithéâtre, qui est d'une belle grandeur, quoique fort inférieur au CoUsée. Je comprends maintenant pourquoi les Grecs étaient de si grand poètes; et surtout, je puis, ce me semble, me rendre compte de l'harmonie, de l'unité, delà perfection, de l'excellence uniforme de toutes leurs œuvres d'art. Ils vivaient en perpétuel commerce avec la nature extérieure et se nourris-

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saient de l'esprit de ses formes. Leurs théâtres étaient tous ouverts aux mcntagnes et au ciel. Leurs colonnes, les types idéaux de la forêt sacrée, avec le réseau entrelacé de leur toiture, recevaient la lumière et le vent; les parfums et la fraîcheur de la campagne pénétraient les cités. Leurs temples étaient le plus souvent à ciel ouvert, et l'on apercevait au dessus les nuages volants, les étoiles et le ciel profond. Oh! sans cette série de misérables guerres, qui aboutirent à la conquête romaine du monde ; sans le Christianisme, qui donna le dernier coup au vieux système ; sans ces changements qui conduisirent Athènes à sa ruine, à quelle hauteur aurait pu arriver notre humanité!

Au milieu de toutes ces émotions, sous les morsures d'un climat si nouveau pour lui, Shelley se sent bientôt épuisé. Les forces lui manquent pour poursuivre ses travaux poétiques : « Oh! s'écrie-t-il dans une lettre à Peacock, 26 janvier 1819, si j'avais la santé et la force et l'égalité d'esprit, quel progrès intellectuel sans bornes ne pourrais-je pas atteindre dans cette merveilleuse contrée ! » Il écrit peu. Tout en achevant son premier acte du Vrométhée^ il rêve à d'autres travaux, il conçoit le plan d'un grand ouvrage moral et politique, oii il réunira les découvertes de tous les âges, et cherchera à harmoniser les croyances opposées qui ont gouverné l'humanité. Sa pensée, sous ce ciel de feu, le dévore et l'accable ; il sent, avec désespoir, l'impuissance de ses efforts et de ses rêves ; il tombe dans un abattement physique et moral d'autant plus douloureux pour son âme sensible et malade qu'il n'a personne en qui épancher le trop-plein de son cœur. C'est l'époque de

ces pièces si pleines d'une mélancolie intense et sombre, où il demande à la poésie le remède et l'oubli, des lignes sur une Violette morte ^ du Sonnet - désespéré, où, se rappelant avec quel enthousiasme et quelles déceptions il a essayé de soulever le voile peint et mensonger de la vie, n'ayant rien trouvé à aimer, rien dans le monde qui pût le satisfaire, il se compare à « une splendeur au milieu des ombres, foyer de lumière sur cette scène obscure; esprit luttant pour la vérité, et, comme le prêcheur, ne la trouvant pas. » Pour se faire une idée de ce trouble, de ce découragement, de cette mortelle défaillance, il faut lire surtout la pièce intitulée : Stances écrites dans rabattement j)rès de Naples l Cependant chez Shelley le désespoir n'est jamais amer, mais toujours mêlé de résignation et de calme ; il y a un sourire jusque dans ses larmes ; il ne peut ni maudire ni haïr. Il n'a point de colère pour la destinée qui lui a versé cette coupe amère ; il trouve de la douceur dans son chagrin même, et, comme un enfant qui se couche fatigué, il attend que la mort comme un sommeil vienne le surprendre ; il portera sa vie d'angoisses jusqu'au moment où il sentira sous l'air chaud se refroidir sa joue, et la mer exhaler sur sa cervelle mourante sa dernière monotonie. On ne peut se défendre, en lisant ces stances poignantes, de songer au Jardin des Oliviers et à la sanglante agonie du Christ. Ce qui console

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