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se plaignait pas; mais elle souffrait et devinait la plaie secrète qu'essayait de lui cacher la délicatesse du poète. Elle se reprochera plus tard de n'avoir pas fait plus pour le consoler, le calmer et le guérir : « Il y a une femme, écrit-elle dans ses Notes Biographiques, qui regarde en arrière avec un regret inexprimable et un remords rongeur, au souvenir de ces moments; elle imagine que si elle avait été plus attentive au caractère de ses sentiments, plus soucieuse de les calmer, ces moments n'auraient pas existé; et cependant, jouissant comme il semblait le faire, des douces influences de la terre et du ciel, il était difficile de croire que sa mélancolie fût autre chose que l'effet des souffrances continuelles qui faisaient de lui un martyr. »
Un tel abattement, un tel désespoir, des paroles aussi formelles que celles qui se lisent dans la 3^ strophe des Stances : « je n'ai ni espérance ni santé, ni paix au dedans, ni calme autour de moi, ni renommée, ni amour... » peuvent difficilement s'expliquer, comme nous l'avons insinué plus haut, sans admettre quelque cause morale extraordinaire, telle que celle à laquelle Shelley les attribue luimême dans le récit fait par Medwin de ses mystérieuses relations avec cette belle et touchante inconnue qui l'avait suivi à Naples et qui y mourut.
Après avoir visité le Lago d'Aniano et la trop fameuse grotte du Chien, oîi Shelley ne permit pas qu'on exhibât à sa curiosité les tortures du pauvre animal destiné à prouver la funeste influence de ce lieu, Salerne et son magnifique paysage, Pœstum et
les sublimes colonnades de ses temples ruinés, qui lui apparurent comme dans l'ombre d'un rêve.
Shelley quitta Naples à la fin de février 1819, pour retourner à Rome.
Il s'y achemina à petites journées, s'arrêtant à Mola di Gaëta, à la villa dite de Cicéron, élevée sur les ruines de la villa primitive au milieu de bosquets d'orangers et de citronniers ; à Terracine, où il admire les hauts sommets coniques, les rochers d'Anxur chantés par Horace. A Albano, on sent qu'on approche de la ville éternelle. « Arches après arches en lignes infinies se déployant dans la solitude du désert, entre lesquelles on voit se détacher la ligne bleue des montagnes ; masses de ruines sans nom qui se dressent comme des rocs sur la plaine ; et la plaine elle-même avec les vagues ondoyantes de sa surface inégale, tout annonce le voisinage de Rome. »
Shelley retrouve à Rome son premier enthousiasme pour les grandes ruines de cette immense nécropole. Il ne se lasse pas de revoir le Colisée, les monuments du Forum, les statues colossales de Castor et de Pollux, l'arc de Constantin, dont les bas-reliefs gigantesques « exprimant ce mélange de force et de crime qu'on appelle un Triomphe » lui donnent l'idée de son poème le Triomphe de la Vie, que la mort viendra interrompre. Les ruines qu'il décrit avec le plus de complaisance, parce qu'elles sont journellement le témoin de sa pensée et en grande partie la source de son inspiration, ce sont les Thermes deCaracalla. C'est là qu'il a composé la plus grande partie de son Prométhée délivré « parmi les clairiè-
res en fleur, les bosquets d'arbres à la floraison odoriférante, qui couvrent les labyrinthes tortueux de cette immense plate-forme, et les arches suspendues dans l'air qui donnent le vertige. »
La Rome moderne est loin d'offrir à Shelley le même intérêt que la Rome antique. L'Italie qu'il a sous les yeux disparaîtrait sans lui laisser beaucoup de regrets ; il ne cesse d'être douloureusement frappé du contraste de la dégradation morale des habitants avec la beauté glorieuse de la nature et des arts, Saint-Pierre disparaît devant lui en face des forçats à la chaîne et revêtus d'habits bariolés occupés à arracher les herbes qui croissent entre les pierres du pavé.
Près d'eux sont assis ou flânent des groupes de soldats ai'més de mousquets chargés. Le bruit discordant du fer de ces innombrables chaînes retentit dans l'air sonore, et produit, par son contraste avec la musique des fontaines jaillissantes, la profonde beauté d'azur du ciel, et la magnificence architecturale qui les entoure, un conflit de sensations qui touche à la folie.
Il faut joindre à ce bruit sinistre des chaînes celui des acclamations bruyantes de vive Napoléon! qui accueillent l'Empereur d'Autriche et Marie Louise. Voilà l'emblème de l'Italie I Idiots et esclaves! Cependant les Romains, et surtout les Romaines ne déplaisent pas à Shelley ; il les met à part dans le jugement si défavorable et si prévenu qu'il a porté des Italiens.
Les Romaines, quoique totalement dépourvues d'éducation, de culture d'imagination, de sentiment ou d'intelli-
gence, et sous ce rapport une espèce d'aimables sauvages, arrivent cependant à se rendre intéressantes. Leur extrême innocence et leur naïveté, la liberté et la gentillesse de leurs manières, l'absence totale d'affectation rendent les re lations avec elles absolument semblables à celles que l'on aurait avec de candides et purs enfants, auxquels elles ressemblent en amabilité comme en simplicité. J'ai vu dans la société deux femmes de la plus haute beauté : leur front et leurs lèvres, les traits de leur figure moulés avec une correction sculpturale, leur noire et luxuriante chevelure flottant sur leur beau teint! et leurs lèvres! Il faut entendre les lieux communs qui en sortent pour qu'elles cessent d'être dangereuses. La seule partie inférieure, ce sont les yeux, qui, quoique bons et gracieux, manquent de cette profondeur mystérieuse de couleur énigmatique qui chez les femmes intelligentes d'Angleterre ou d'Allemagne égare le cœur dans leurs labyrinthes tissus d'àme.
Ce sentiment de dédain que lui inspirait l'Italie moderne se traduit dans les lettres de Shelley par de curieux jugements sur les monuments de l'art chrétien et papal. Ainsi Saint-Pierre lui semble fort inférieur en beauté architecturale à Saint-Paul de Londres ; et l'intérieur, une exhibition « de petitesses sur une grande échelle, en tout point opposée au goût antique '. » En revanche, le Panthéon, dans sa petitesse relative, est « l'image visible de l'Univers. L'idée de grandeur s'absorbe et se perd dans la perfection de ses proportions, pendant que
1. Il reconnaît cependant que l'ensemble delà façade avec la colonnade et le reste de la i^lace Saint-Pierre forme « une combinaison architecturale qui n"a pas son égale dans le monde. »