‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 88 sur 110 · A Wordsworth, t. III. p · texte numérisé non relu

A Wordsworth, t. III. p

nève un touriste anglais accompagné de sa femme et de Su sœur, se plaignant amèrement de voir la Suisse transformée en un pays civilisé et banal, où l'amant de la nature ne trouvait plus un coin solitaire pour y contemplera son aise les beautés sauvages du pays. « Hier, grommelait-il, au lever du jour je gravis la hauteur la plus escarpéequejepus trouver; elle semblait inaccessible : cette agréable illusion futdecourte durée, je fus brusquement tiré de ma profonde rêverie par le roulement d'une calèche, et des voix criardes qui assourdissaient la chute du torrent. »

Ce touriste grincheux, c'était Wordsworth.Trelawny l'accoste et lui adresse à brûle-pourpoint cette question: « Que pensez-vous de Shelley comme poète?» — « Rien,» répond brusquement Wordsworth. Puis, voyant la surprise de son interlocuteur: « quand un poète, ajoute-t-il, n'a pas produit un bon poème avant vingt-cinq ans, on peut conclure qu'il en est incapable et qu'il n'en produira jamais. » — « Mais les Cenci ? » — «Jamais, vous dis-je, » ; et il partit en secouant la tête, suivi d'un terrier écossais à longs poils, et en criant : « ce compagnon chevelu est notre attrape-puces. » Il faut dire, en l'honneur, de Wordsworth qu'il revint plus tard sur ses préventions à l'égard de Shelley et lui rendit enfin justice, malgré Pete?' Bell IIP.

1. Shelley appela son Peter Bell, Peter Bell III, parce qu'il irint après le Peter Bell de AVordsworth, et une parodie de ce même Peter Bell faite par un des trois jeunes poètes que nous ivons vus patronnés par Hunt, J. Hamilton Reynolds. Cette parodie était particulièrement dirigée contre les prétendues puérilités de Wordsworth et sa fatuité littéraire. On peut la ire dans la belle édition de M. Forman.

Peter Bell III n'était pour Shelley qu'une légère satire, oîk comme il le dit lui-même, il avait laissé aller les vers et le langage comme ils voulaient.

Il l'avait à peine terminé qu'un incident politique l'appelait sur un de ses terrains favoris, celui de la défense de la liberté de la Presse. La publication des œuvres du fameux révolutionnaire Thomas Paine, et en particulier celle de V Age de Raison yensiii d'être encore une fois en Angleterre l'occasion d'une des plus odieuses persécutions auxquelles ait donné lieu l'application de la Ici du libelle au commencement de ce siècle. Condamné pour ce fait à la prison, Téditeur Carlyle ne cessa du fond de son cachot d'en appeler à l'opinion publique dans les colonnes du Bon Républicain. Shelley ne pouvait pas ne pas s'intéresser au sort d'une si courageuse victime : il prit en main la cause de Carlyle, et se fit son avocat dans une éloquente lettre qu'il destinait à Y Examiner . Il y développe avec chaleur l'argument si souvent invoqué contre les restrictions ca pricieuses imposées à la presse, par un pouvoir anssi illusoire qu'arbitraire. Il se met lui-même en cause, au milieu d'une pléiade de grands hommes et de grands écrivains, que la loi, si elle était juste, devrait poursuivre avec plus de raison qu'un simple et pauvre libraire. Il réclame pour juger Carlyle et Paine un jury formé non plus de prétendus chrétiens, mais de leurs pairs, c'est-à-dire de ces philosophes et de ces déistes que leur célébrité ou leur haute position sociale met si injustement à l'abri d'une semblable persécution, un sir Villiam Drummond,

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« le plus pénétrant critique métaphysique du siècle, homme d'un profond savoir, d'une intégrité de caractère reconnue, un adversaire du Christianisme aussi audacieux que Paine»; Godwin, l'auteur de la Justice politique et de VEnquircr, « qui a traité le Christianisme comme une superstition condamnée et indigne, dans l'état actuel de la science, d'attirer l'attention du moraliste » ; M. Burdon. « un gentilhomme de grande fortune, qui a publié un livre intitulé Matériaux pour la pensée, où il déclare nettement son incrédulité touchant l'autorité divine de la Bible ». Il démasque hardiment les juges euxmêmes ; a quelques-uns de ceux qui sont le plus acharnés à poursuivre les ennemis du Christianisme, je sais pertinemment qu'ils sont déistes : je pourrais citer les noms... Les tyrans, après tout, ne sont qu'une espèce de démagogues ; ils doivent flatter le Monstre. » — Hunt, à qui cette lettre était adressée (3 novembre)ne jugea pas à propos de la publier, sans doute à cause de sa vivacité de ton et des personnalités en vue auxquelles Shelley s'attaquait. Le poète se résigna sans peine à la sage décision de son ami, il s'en consola en travaillant à un ouvrage politique moins agressif, où il se proposait d'embrasser théoriquement tout l'ensemble des réformes à opérer dans le gouvernement '. D'après la substantielle ana-

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