Une vue philosophique de Réforme. Cet ouvrage commencé
en décembre 1819, et en grande partie achevé en mai 1820,
est resté manuscrit. M. Forman n'en a publié que deux courts
fragments. M. Dowden, qui a eu en main le manuscrit, as-
I sure qu'il exprime mieux qu'aucun autre écrit de Shelley pu-
lyse que nous en a donnée M. Dowden,Shelley, après avoir esquissé à grands traits les résultats déjà obtenus par la Réforme, le xvnie siècle et la Révolution française en vue de la réalisation de ce qu'il appelle « les espérances et les aspirations de la race humaine », y examine on détail les différentes réformes à opérer dans le gouvernement actuel de l'Angleterre, et les moyens possibles et désirables à employer pour les mener à bonne fin. Il voit dans l'éclosion libérale de la littérature de ce commencement de siècle en Angleterre le présage certain d'un changement prochain et décisif dans les institutions sociales et politiques de son pays '. Parmi les causes principales de la misère sociale de l'Angleterre, il signale en première ligne le système mensonger de crédit public qui engraisse aux dépens du pauvre des compagnies ou des banquiers ; le développement de l'industrie nationale que ce système a en vue n'aboutit qu'à augmenter les misères du travailleur, en accroissant le luxe des riches, « à faire travailler un ouvrier pendant soixante heures là où il n'en travaillait que huit ; à changer les enfants en machines exsangues à un âge oii ils devraient jouer devant la porte du cottage de leurs parents ; à augmenter indéfiniment la proportion de ceux qui jouis-
blié ses théories et ses vuea en politique. Il appartient à la société Shelleïenne de remplir cette lacune en publiant ces pages remarquables.
1. Le passage qui renferme cette vue prophétique se retrouve à la fui de la Défeme de la Poésie, où on peut le lire, t. III de notre traduction, appendice, p. 359.
SHELLEY EN ITALIE 42i
sent du travail des autres... à, créer une nouvelle aristocratie d'attorneys, de directeurs, de pensionnaires du gouvernement, d'usuriers, d'agioteurs, de misérables enrichis qui ne savent que manger, boire et dormir, et dans l'intervalle, faire des courbettes et mentir, sans exercer jamais les véritables et nobles facultés de l'âme ; . . . pendant que le pauvre et le travailleur ne connaît que la peine et la misère dans le présent, et n'a dans l'avenir que ces lueurs d'espérance qui semblent lui parler de Paradis, uniquement, comme les flammes de l'Enfer de Milton, pour rendre les ténèbres visibles. »
La dette dite nationale n'est que la dette des classes privilégiées et de la tyrannie qui l'a contractée dans des guerres injustes et liberticides. L'argent qu'elle représente depuis le commencement de la guerre d'Amérique « s'il avait été dûment employé, aurait couvert le pays de monuments surpassant en somptuosité et en beauté ceux de l'Egypte ou d'Athènes ; il aurait pu faire de chaque cabane de paysan un petit paradis d'aisance et de confort — tables et chaises propres, bons lits, et une collection de livres utiles ; et notre flotte formée de marins bien payés et bien vêtus, aurait pu monter la garde autour de cette île glorieuse, pour la protéger des nations moins éclairées qui assurément auraient porté envie à sa prospérité. » Pour remédier à cet état de choses, Shelley voudrait que les classes privilégiées fussent seules responsables devant la loi de cette dette nationale qui est la leur, et que Ton créât des tribunaux spéciaux chargés delà liquidation.
Quant aux réformes à opérer dans le Parlement et la représentation de la Nation, Shelley dans cet écrit, propose les vues les plus modérées ; le suffrage universel, l'admission des femmes au droit de suffrage lui paraissent des mesures dangereuses et prématurées.
Plus il avançait dans la vie, plus il se sentait d'antipathie pour les moyens violents et les résolutions improvisées :
La grande chose à faire, disait-il, c'est de maintenir la balance entre l'impatience populaire et l'obstination tyrannique, d'inculquer avec ardeur à la fois le droit de résistance et le devoir de la patience. Vous savez que mes principes me portent en politique à prendre le meilleur côté des choses, tout en aspirant toujours à quelque chose de plus. Je suis un de ceux que rien ne peut pleinement satisfaire, mais qui sont prêts à se satisfaire partiellement de tout ce qui est praticable ... J'ai un anneau avec ces mots en italien : « Il buon tempo verra. » 11 y a dans les affaires politiques comme dans les affaires privées une marée qui attend à la fois les hommes et les nations.
11 se plaisait aussi à citer l'opinion de Rousseau, qu'il aimerait mieux voir se maintenir l'état de choses actuel que de voir verser une seule goutte de sang. Il croyait toujours au triomphe définitif de la réforme sociale, mais à un triomphe qui ne serait dû qu'à une révolution lente et calculée s'appuyant surtout sur la réforme morale de l'individu. C'est uniquement sur cette base humaine et philosophique qu'il fondait l'espérance de cette régénération universelle, de cette palingénésie de l'homme et du
monde qu'il chantait alors même avec un si poétique et si sublime enthousiasme dans son quatrième acte du Prométhée délivré.
Ce dernier acte suplémentaire, écrit à Florence en décembre 1819, est le point culminant du développement du génie de Shelley, comme poète lyrique. Nous pouvons maintenant embrasser dans son ensemble cette œuvre grandiose et unique en son genre, qui place d'emblée son auteur au dessus de tous les poètes lyrique du siècle.
Shelley avait conscience de la valeur de son Prométhée^ et l'estimait en raison de la peine qu'il lui avait coûtée :
Mes amis, disait-il, prétendent que mon Prométhée est trop étrange, trop idéal, plein d'images obscures. Cela peut être ; il n'a aucune ressemblance avec le drame grec. 11 est original, et m'a coûté un sévère travail d'esprit. Si ce n'est pas là de la poésie durable, à l'abri de la plus rigoureuse épreuve, je ne sais ce qui l'est. C'est un sujet élevé, dignement traité, et qui ne devrait point périr avec moi.
La postérité a confirmé le jugement de Shelley ; et quels que soient les défauts de détail de cette œuvre prodigieuse, elle nous apparaît comme un de ces sphinx gigantesques qui, dans le désert, défient le temps et les hommes. Nous ne pouvons que nous associer à ce bel éloge de M. Rossetti :
Il n'y a pas, je crois, de poème, dans la plus haute acception de ce mot, comparable au Prométhée délivré. L'immense étendue et le dessein sans bornes de sa conception ; la majesté sculpturale et les passions surhumai-
nés des personnages; la sublimité de ses aspirations morales; le rayonnement de beauté idéale et poétique qui éclate dans chaque phase du sujet, et le dérobe pour ainsi dire à la vue en le faisant passer des sens dans l'esprit ; le fleuve roulant de puissante sonorité et de ravissement Ij-rique ; tout cela forme un ensemble qui n'a point d'égal, et peut à peine trouver un terme de comparaison. Il y a encore dans ce poème une autre source de grandeur qui a son mérite ; c'est que le Prométhée délivré, quelque transcendant que soit son sujet, quelque irréalisable qu'en soit actuellement l'application, exprime en réalité la plus moderne des conceptions, la plus sublime spéculation d'un esprit qui a fait éclater comme un volcan toutes les croûtes de la coutume et de la prescription, et a tracé l'image d'un avenir où l'homme renouvelé serait le souverain et le rénovateur de sa planète. Ce qui, à mon avis, place clairement et sans conteste le Prométhée au sommet de toute poésie moderne, c'est ce fait qu'il incarne, sous les formes de la plus ravissante beauté, la passion dominante des intelligences supérieures de ce siècle, et celle en particulier de l'un des plus grands et des plus élevés de tous, l'auteur lui-même. C'est le poème idéal du progrès perpétuel et triomphant ; l'Atlantide de l'Homme Affranchi.
Mrs Shelley a exposé très nettement dans ses Notes l'esprit, la genèse et le développement de cette grande composition :
Durant tous ses voyages en ItaUe (1818-1819) Shelle}" médite le sujet de son drame. Tout en variant ses études, il concentrait sa pensée sur le Prométhée. A Rome, pendant un printemps merveilleux, il donna tout son temps à cette composition.
D'abord, il avait achevé son drame en trois actes. Ce ne fut que quelques mois après, à Florence, qu'il conçut comme quatrième acte devant compléter sa composition.
cette espèce d'hj-mne de joie qui célèbre l'accomplissement des prophéties regardant Proraétliée.
Le trait proéminent de la théorie de Sheiley sur les destinées de l'humanité était que le mal n'est pas inhérent au système de la création, mais un pur accident qui pouvait être éliminé. C'est là aussi une des vues du Christianisme ; d'après lui, Dieu a fait la terre et l'homme parfaits, jusqu'au moment où celui-ci par sa faute
« a porté la mort dans le monde et toutes nos douleurs. »
Sheiley pensait que l'humanité n'avait qu'à vouloir qu'il n'y eût plus de mal en ce monde, et qu'il n'y en aurait plus. Il soutenait cette opinion avec le plus fervent enthousiasme. L'homme pourrait se perfectionner assez pour être capable de chasser le mal de sa propre nature, et du reste de la création, tel était le point cardinal de son système.
Le sujet sur lequel il aimait surtout à insister, c'était l'image d'un être guerroyant avec le mauvais principe, opprimé non seulement par lui, mais encore par tout autre être, même bon, dominé par cette illusion qui fait considérer le mal comme l'apanage nécessaire de l'humanité ; une victime remplie de force et d'espérance, pleine de l'esprit de triomphe, émanant de la confiance dans l'omnipotence finale du Bien...
Tel il l'a peint dans son premier poème, quand il a fait Laon l'ennemi et la victime des tyrans. Ici il a présenté une image plus idéale du même sujet.
Il suivait certaines autorités classiques en figurant Saturne comme le bon principe, Jupiter l'usurpateur comme le mauvais, et Proraéthée comme le régénérateur qui, incapable de rendre à l'espèce humaine sa primitive innocence, se servit de la science comme d'une arme pour vaincre le mal, en faisant passer les hommes de l'état d'impeccabililé par ignorance à l'état de vertu par sagesse. Jupiter punissait la témérité du Titan en l'enchaînant à un roc du Caucase, et en envoyant un vautour dévorer
son cœur toujours renaissant. 11 y avait une prophétie ayant cours dans le ciel, annonçant la déchéance de Jupiter -, le secret qui devait la prévenir était connu du seul Prométhée, et le Dieu lui offrait la liberté en échange de ce secret. Selon l'histoire mythologique, ce secret se rapportait à un rejeton de Thétis, destiné à être plus grand que son père. Prométhée obtenait enfin le pardon de son crime par la révélation de la prophétie. Hercule tuait le vautour, délivrait Prométhée, et Thétis épousait Pelée, le père d'Achille.
Shelley a adapté le dénouement de cette histoire à ses vues particulières. Le fils, plus grand que son père, né des noces de Jupiter et de Thétis, devait détrôner le Mal, et inaugurer un règne plus heureux que celui même de Saturne. Prométhée défie le pouvoir de son ennemi, et endure des siècles de tortures jusqu'au jour où Jupiter, aveuglé sur la catastrophe réelle, mais conjecturant obscurément que quelque grand bien doit en résulter pour lui, épouse Thétis. Alors le Pouvoir primitif du monde (Démogorgon) le renverse de son trône usurpé, et la Force, dans la personne d'Hercule, délivre l'humanité, personnifiée en Prométhée. Asia, l'une des Océanides, est la femme de Prométhée. Elle était, selon d'autres interprétations mythologiques, la même que Vénus et la Nature. Quand le Bienfaiteur de l'Humanité est délivré, la Nature reprend sa beauté primitive, et est unie à son époux, l'emblème de la race humaine, dans une union parfaite et heureuse. Dans le 4" acte, le poète donne un essor plus élevé à son inspiration, et idéalise les formes de la création, telles que nous les connaissons, et non telles qu'elles apparaissaient aux Grecs. La Terre maternelle, la Mère toute-puissante, est remplacée par l'Esprit de la Terre — le guide de notre planète à travers les royaumes du ciel — tandis que son beau, mais plus faible compagnon et serviteur, l'Esprit de la Lune, reçoit sa part de félicité provenant de l'anéantissement du mal dans la sphère supérieure.
. Shelley développe plus particulièrement dans la partie lyrique de ce drame ses théories profondes et Imaginatives sur la Création. Il faut im esprit aussi subtil et aussi pénétrant que le sien pour comprendre les sens mystiques répandus dans son poème. Ces théories déroutent le lecteur ordinaire par leur abstraction et leur délicatesse ; mais elles sont loin d'être vagues. Il avait le dessein d'écrire en prose des essais métaphysiques sur la nature de l'homme, qui auraient servi à expliquer beaucoup de choses obscures de son poème : il ne reste qu'un petit nombre d'observations et de remarques. 11 regardait ces vues philosophiques de l'esprit et de la nature comme l'objet instinctif des plus intenses facultés poétiques.
Les poètes les plus populaires ont revêtu l'idéal d'images familières et sensibles. Shelley aimait à idéaliser le réel, à prêter une àme et une voix au mécanisme de l'univers matériel, ainsi qu'aux plus délicates et aux plus abstraites émotions et pensées de l'esprit. Sophocle avait été son grand mailre dans cette espèce d'imagination. En lisant les poésies de Shelley, nous rencontrons souvent des vers qui ressemblent, sans les imiter, à ceux des Grecs dans ce genre d'images. Car, tout en adoptant le style, il le revêtait d'une originalité de forme et de couleur, qui ne venait que de son propre génie.
Le ton de la composition est plus calme et plus majestueux, la poésie plus parfaite comme ensemble, et l'imagination qui y est déployée, plus belle et plus variée que daus ses précédents essais. Par tout le poème règne une sorte de paix et comme l'Esprit sacré de l'amour ; il calme les tortures du patient, il soutient son attente par l'espérance, jusqu'à ce que la Prophétie soit remplie, et que l'Amour, qui ne connaît pas le Mal, devienne la loi du monde.
Nul mythe de l'antiquité n'a éveillé, comme celui de Prométhée, dans l'âme humaine le désir de soulever un coin du voile profond qui enveloppe les ori-
gines du monde et de rhumanité. Soumis chez les Grecs mêmes à des interprétations aussi diverses que celles d'Hésiode et d'Eschyle, il est devenu dans le ■ i monde moderne un Sphinx redoutable que chaque iîi esprit, hanté des mystères de la sagesse antique cachée sous les symboles, est venu consulter tour à tour, en lui faisant rendre des réponses différentes en harmonie avec ses propres préoccupations philosophiques ou celles de son siècle. De toutes ces inter- , prétations si variées, une semble avoir prévalu, celle j qui fait de Prométhée la personnification de la lutte du bien contre le mal, de l'esprit contre la force, de la liberté et du progrès contre la tyrannie et l'ignorance, — lutte éternelle qui semble la condition même de la vie et de l'être. Les Grecs, en délivrant Prométhée, mais pour le réconcilier avec Zeus, son éternel ennemi, n'avaient-ils pas quelque conception de cette nécessité inhérente aux choses, de ce que la science moderne appelle avec les Anglais le struffgle for life, de la lutte même constituant la vie, de la discordance même produisant l'harmonie essentielle et finale du monde ? Nous serions tentés de le croire, et dès lors il faudrait chercher dans la troisième partie de la trilogie Eschylienne perdue pour nous le véritable sens philosophique et scientifique du mythe Prométhéen. La pensée de Shelley est tout autre. Exclusivement pénétré qu'il était de cette conviction, qu'il suffisait de faire disparaître Zeus et tout ce qui le représente dans le monde actuel pour ramener l'âge d'or sur la terre par la seule volonté et le seul effort de l'esprit humain, il ne
pouvait accepter un compromis auquel se résignait le sage tempérament de la Grèce, sauf à en tirer le meilleur parti à l'aide de ses facultés et de son génie. Le Christianisme et ses utopies ultra terrestres n'avaient pas passé impunément dans le cerveau du poète. Comme le Prométhée chrétien, la victime du Zeus judaïque, il rêvait aussi un Paradis éternel pour l'humanité, mais un paradis qu'elle devait trouver en ce monde, purifié et régénéré par l'amour. Les idées chrétiennes et bibliques lui suggéraient aussi la pensée d'étendre cette régénération non seulement au monde moral et humain, mais encore au monde entier des soleils et des sphères, dont la destinée, comme dans la genèse de Moïse, lui semblait ainsi attachée à celle de l'humanité même. Au moins ce rêve grandiose et tout en l'honneur de 1 "esprit, le seul Dieu de ce monde, nous a valu, dans le quatrième acte ou plutôt le quatrième chant du Prométhée d/divré, l'hymne le plus sublime qui ait jamais été chanté à la gloire de l'harmonie éternelle de la nature, telle qu'elle peut être perçue par l'âme humaine en communion avec elle.
Michelet, dans son livre de la Mer, a parlé en poète de cette symphonie des mondes dont la science cherche à déchiffrer l'éternelle partition ; de ces rapports mathématiques des astres entre eux qui sont les rapports harmoniques de la musique céleste : f( la terre, dit-il, par sa grande marée et par les marées partielles parle aux planètes ses sœurs. Répondent-elles? On doit le penser. De leurs élé ments fluides elles doivent aussi se soulever, sensi-
bles à l'élan de la terre. L'attraction mutuelle,! la tendance de chaque astre à sortir de son égoïsmel doit créer à travers les cieux de sublimes dialogues.! Malheureusement, l'oreille humaine en entend la'l moindre partie. »
C'est un de ces dialogues qu'a entendu Shel-i|
ey, et qu'il nous a merveilleusement traduit dansl
le quatrième acte de son Prométliée.