SHELLEY ET KEATS, ADONAIS
Ce ne fut pas sans un vif regret que Shelley se vit forcé par « cet infernal froid de Florence » de quitter la « plus belle des cités sous le soleil, » d'abandonner ses chères statues, et les bois délicieux qui bordent l'Arno, où il lisait Dante, et composait 1 son dernier chant du Proméihée. Contre les terribles i: vents qui soufflaient de l'Apennin, il se réfugie à Pise (26 janvier 1820), s'y promettant les délices du ciel, de l'eau et des montagnes : « je souffrirai encore, dit-il; mais je souffrirai moins dans un bateau que dans une voiture. »
En effet, le printemps de 1820 lui apporta sous le climat plus doux de Pise son soulagement ordinaire,
et les conseils du fameux docteur Vaccà aidant, il sentit sa santé s'améliorer. « N'étaient certaines causes morales », il se trouverait fort bien de son séjour en Italie.
Parmi ces causes morales auxquelles Shelley fait allusion, il faut faire entrer le départ des Gisborne pour l'Angleterre, l'insuccès définitif de son entreprise de bateau à vapeur, le refus de sa tragédie à Covent Garden, la nostalgie de l'Angleterre, et par dessus tout les ennuis qui lui venaient de la part de Godwin.
Ce n'était pas pour Shelley une médiocre peine de voir le philosophe, le sage Godwin, après les sacrifices qu'il avait faits [pour lui, le traiter avec si peu d'égards et d'amitié. Menacé d'une ruine totale, celui-ci s'en prenait à son bienfaiteur du triste état de ses affaires et de sa propre incurie. Shelley se fatiguait de jeter de l'argent dans ce gouffre de Skinner Street :
Pour le protit que vous en avez th'é, lui écrivait-il, il eût autant valu le jeter dans la mer. Si j'avais gardé en mains ces 4 ou iiOGO livres, pour les administrer à votre avantage, j'aurais été alors véritablement votre bienfaiteur... Sir Philippe Sidney, mourant et consumé par la soif, donna à un soldat blessé le casque rempli d'eau qui lui était destiné. Ce n'eût pas été de la générosité, mais de la folie, s'il l'avait versé sur le sol, comme vous voudriez que je fisse des débris de ma fortune. Si vous êtes sincère à ce sujet, au lieu de chercher à plonger un homme, déjà à moitié ruiné pour vous, dans une ruine plus complète, que ne vous procurez-vous ces 400 livres par vos propres moyens ? Un écrivain de votre valeur peut facilement obtenir d'un libraire pour la promesse
d'une Nouvelle une somme au moins équivalente. Votre Réponse à MdUhu< se vendrait au moins iOO livres.
Cependant quelques agrôables relations nouées à Pise vinrent jeter un rayon au milieu de ces ombres et de cette mélancolie. C'était d'abord le professeur Vaccà, une des gloires de Pise, qui lui élèvera un tombeau par les mains de Torwaldsen dans le Carapo Santo; Vaccà partageait en philosophie et en politique la plupart des vues de Shelley, et lui fut très utile en le dalerminant à laisser de côté médecins et drogues, et à s'en remettre pour sa guérison à la nature.
Puis une femme supérieure, lady Mountcashell, plus de trente ans auparavant l'élève favorite de Mary Wollstonecraft, alors que celle-ci était gouvernante dans la maison de Lord Kingston, son père. En 1800, elle avait fait à Godwin les honneurs de l'Irlande. Elle avait conservé intacts les principes républicains et philosophiques de sa virile éducation ; esprit cultivé, et respirant dans toute sa personne la douceur, la bienveillance, et une imperturbable sérénité. Séparée depuis longtemps de son mari, le comte Mountcashell, elle s'était retirée en Italie, oii elle vivait maritalement sous le nom de Mrs Mason avec M. George William Tighe, un vrai gentilhomme qui, dégoûté du monde, n'avait de commerce qu'avec ses livres. Si nous en croyons Medwin, c'est Lady Mountcashell qui aurait inspiré à Shelley son ravissant poème de la Sensilive ^
434 SHELLET
Mais quelque charme que pût trouver Shelley dans ces relations si appropriées au\ dispositions de son esprit, son cœur était à Londres avec ses amis les Gisborne; le 26 mai 1820, il leur écrivait :
Je reviens d'une visite à Livourne, Casciano, et de votre vieille forteresse de Sant'Elmo. Tout semble parfaitement en ordre à la maison Ricci (Casciano), jardin, pigeons, tables, chaises et lits. Quelle glorieuse vue vous aviez des fenêtres de Sant'Almo ! L'énorme chaîne des Apennins avec ses crêtes aux mille replis, formant des îles dans le lointain brumeux de l'air; la mer, si éloignée, qui semble comme à vos pieds ; et la prodigieuse étendue de la plaine de Pise, et les marais vert-sombre, qui apparaissent comme des points sous la hauteur des montagnes bleues qui les surplombent! Puis la prodigieuse et inépuisable fertilité du sol, et les bois de châtaigniers, dont le vivant feuillage fait pour le regard comme un heu de repos avant de se porter sur 1 horizon dentelé ! J'en ai été entièrement charmé. Mes nerfs m'ont laissé quelque répit, compensé par un violent refroidissement à la tète. 11 y a à votre sujet une tradition à Sant'Elmo, on parle d'une famille anglaise qui vivait ici du temps des Finançais.
Nous allons aux Bains de San Giuliano le mois prochain ; je n'en attends pas un grand résultat ; mais c'est un calmant. Il me faut la paix de l'esprit, du loisir, de la tranquilliié ; j'espère les trouver bientôt. Notre anxiété au sjjet de Godwinest extrême, et les nouvelles que vous pourriez nous donner de l'issue de son procès un ou deux jours avant lui, seront pour nous un grand soulagement. Vos impressions sur Godwin. (je parle spécialement pour Ma-iunna mia, qui l'a connu autrefois) m'intéresseront tout particulièrement. Vous savez que les années ne font qu'ajouter à mon admiration de ses facultés intellectuelles, et môme des ressources morales de son caractère. Voir Hunt, c'est l'aimer. Connaître Hogg, si quelqu'un peut le
connaître, c'est connaître quelque chose de tout à fait original, et d'indiciblement supérieur à la grande masse des hommes.
Celte charmante lettre, écrite dans le cabinet de travail de l'ingénieur, peut servir de commentaire à l'admirable épître en vers que Shelley adressa bientôt après à Maria Gisborne, un des joyaux de sa poésie familière, où l'on ne sait qu'admirer davantage, ou le mérite achevé des descriptions, ou la délicatesse exquise des sentiments, ou l'esprit, 1'/*?^mour incomparable, avec lequel le poêle a su si merveilleusement tirer parti des plus insignifiants détails '. On y retrouvera tous ses amis de Londres, jugés avec une tendresse d'amitié qui n'exclut ni l'impartialité, ni la malice.
C'est encore dans un séjour à Casa-Ricci qu'errant un beau soir de juin avec Mary entre les haies de myrlhe qui servaient de berceaux aux lucioles, il entendit ce chant de l'alouette, dont il traduisit aussitôt l'idéale impression dans un de ses petits poèmes les plus achevés, — son salut à l'oiseau ou plutôt à l'Esprit dédaigneux du sol, à qui il envie la claire et perçante gaieté de son chant, et demande des leçons pour répandre sur le monde l'harmonieuse folie de la joie -.
A Pise les journées se passaient agréablement avec Mary, dans l'étude commune du latin et du grec. Il en sortit la belle traduction en ottava rima de V Hymne homérique de Mercure. Le ton enjoué