‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 91 sur 110 · T. III, p · texte numérisé non relu

T. III, p

436 SUELLKY

et badin de cette libre traduction ouvrait en lui une veine nouvelle d'inspiration légère et folâtre, qui allait produire celte merveilleuse fantaisie intitulée la Magicienne de IWtlas. La chaleur du mois d'août l'ayant chassé de Livourne, il était depuis quelques jours installé aux bains de Saint-Julien, près de Lucques, quand au retour d'une pittoresque excursion solitaire au Monte San Pellegrino, il écrivit en trois jours ce poème, « tout de fantaisie, disait- il, et dont le mérite, s'il doit être mesuré au travail qu'il a coûté, n'est digne d'aucune estime, » Au fond, Shelley préférait sans doute cette improvisation fantaisiste à ses ouvrages les plus travaillés, tels que les Cenci. La Magicienne est un conte de fées, mais un conte de fées tel que pourraient s'en raconter de purs esprits, un conte de fées « enchanteur, comme dit i\L Rossetti, et impérissable, » On peut essayer d'en donner la clef en remarquant avec le même M. Rossetti que cette Magicienne n'est autre chose que res;.rit de beauté, dont toutes Iqs beautés du monde ne sont qu'une ombre, « dont les paroles, trop délicates pour une oreille mortelle, nous remplissent cependant de la soif de tou:e haute vérité ; dont la présence, quoique invisible, excite en nous toute espérance, touteT joie et tout amour ', » Mais il faut s'arrêter la, et ne pas essayer d'analyser l'inanalysable. Le pinceau seul, et un pinceau manié par un sylphe ou un Âriel pourrait traduire quelque chose de celte divine fantaisie. « Quel admirable sujet

1, M. Dowden, II, p. 340.

d'illustration pour Retzch, dit Medwin, un second Songe d'une nuit détél ' »

On ne se douterait gu'Te que le poète qui vient à' édviYQlîi Magicienne de T Allas fût le même qui, les yeux fixés sur l'état politique de l'Europe, ne perdait alors aucune occasion de constater chez ses contemporains les symptômes de ce réveil de la liberté dont il pressentait le prochain triomphe. Cette année 1820 semblait répondre à ce pressentiment; le midi de l'Europe se réveillait à l'esprit révolutionnaire. L'Espagne la première donnait le signal, et l'incendie bientôt se communiquait au sud de l'Italie, à Naples et à la Sicile. Chacun de ces réveils trouvait dans le cœur du poète une éloquente sympathie : ^ La Sicile, comme Naples, s'écriait-il dans une lettre à Mary (23 juillet) est libre ! L'enthousiasme des habitants a été prodigieux, et l'on a vu les femmes se mêler au combat, et faire pleuvoir de leurs maisons l'huile bouillante surles assaillants. » Et en septembre: « A Naples, le parti constitutionnel a déclaré au ministre autrichien que si l'empereur leur faisait la guerre, leur premier acte serait de mettre à mort tous les membres de la famille royale — mesure nécessaire et de toute justice, quand les forces des combattants, aussi bien que les mérites de leurs causes respectives, sont si inégales. Que les rois soient partout les otages de la liberté, rien de plus admirable ! » Sous l'empire de cet enthousiasme

2. Refzc/i'f; OutlincK fo il/ustrnte Shakpsppoye's Plays. S v. in-4.

révolutionnaire, Shelley écrit successivement ÏOde à la Liber ié et VOde à Naples K

Il y a peu de chants lyriques aussi entraînants, aussi haletants de passion, d'enthousiasme exalté et vibrant que celte Ode à la Liberté, où Shelley déroule devantnos yeux éblouis l'histoire palpitante des triomphes et des revers de cette « vierge chasseresse plus rapide que la lune, la terreur des loups de ce monde. » Athènes, Rome, Arminius, le Christianisme, la Barbarie, le saxonAlfred, Luther, Milton, laFrance de 93, Napoléon défilent successivementdevant nous, laissant tour à tour le monde lumineux ou obscur, selon que la liberté verse sur lui ou lui refuse (( l'ombre de son approche, » L'ode à Naples respire la même passion, vibre de la même éloquence. Le poète est encore tout plein des poétiques souvenirs de Pompéï etde Baïa, « des tombeaux inconnus des rois morts delà mélodie. » (Homère et Virgile.) Des splendeurs du rivage élyséen, sa pensée s'élève à la contemplation des destinées de Ncples, des espérances de liberté qui brillent pour elle,, signal impatiemment attendu par toute l'Italie.

De lîle de Circé aux Alpes glacées, l'éternelle Italie tressaille en entendant ton pœan de liberté ! La mer qui pave les rues désertes de Venise rit dans la lumière et la musique ; la pâle Gènes, devenue veuve, épéle, au clair de lune, les épitaphes de ses ancêtres en murmurant : où est Doria? La belle Milan, dont les veines sentent depuis longtemps courir en elles le venin de la vipère qui les paralyse, lève son talon pour lui écraser la tète. Florence, la plus

l. T. III, p. 158 et 180.

belle des cités sous le soleil, rougit dans son berceau {'ans l'attente de la liberté ; des yeux de l'inextinjîuible espérance Home arrache le bandeau sacerdotal, athlète nu prêt à courir pour gagnsr le prix sublime perdu sur le rivage de Pliilippes ! 0 iXaples ! Si l'espérance et la vérité et la justice peuvent prévaloir, tu es le signal et le sceau de toutes ces espérances ' !

Malheureusement les baïonnettes autrichiennes eurent bientôt raison de la Rôvolulion Napolitaine. Shelley ressentit profondément ce désastre, et s'indigna de voir son ami Moore y applaudir dans des vers indignes d'un poète et d'un Irlandais.

Si jamais l'Italie élève un monument commémoralif de sa résurrection à la liberté et à la vie nationale, elle serait bien ingrate, si à côté des héros de son indépendance, elle n'inscrivait pas celui du poète qui a si glorieusement chanté ses espérances, etélectrisé son patriotisme. Quand le lyrisme atteint cette hauteur et cette puissance, on peut dire qu'il est, comme le disait Shelley de la foi même qui l'inspirait, une prophétie et une cause.

En même temps que la veine sérieuse et éloquente de Shelley s'épanchait dans ce torrent de lyrisme, la tragi-comédie qui se jouait alors en Angleterre àpropros de la reine Caroline lui fournissait l'occasion de développer en lui ce côté de son esprit qui s'était révélé d'unefaçon si inattendue dans le Peter Bell III^ cette faculté d'ironie originale et puissante, cette verve de satire bouffonne, burlesque même et poétique à la fois, un mélange sans modèle jusqu'alors de

Page 1