‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 93 sur 110 · V. SweUfoot Tyran, t. III, p · texte numérisé non relu

V. SweUfoot Tyran, t. III, p

i'ii SHELLEY

haine et le mépris de sa femme, fera place a un George Dandin tragi.jue, victime de la divinité jalouse (( qui fait onduler sur la couche des rois mariés la brûlante chevelure de la torche de la Discorde »; le fameux sac vert déposé sur la table de la Chambre des lords, et renfermant les preuves de l'adultère royal, se transformera en une terrible invention de l'enfer, un poison plus mortel que la mort. « scellé du large sceau du Mensonge qui est le lord chancelier du diable, » et baptisé par le primat de tous les enfers.

Pour idéaliser Caroline, tout en restant fidèle aux données de l'histoire, Shelley n'avait qu'a la peindre telle que la vit le peuple de Londres dans son affolement de crédulité et d'enthousiasme. Mais il n'était point dupe de la comédie politique qui se jouait autour de la reine ; il savait tr;>s bien que cette folle et écervelée princesse, qui semblait toute sa vie avoir pris à tâche de se suicider dans sa réputation et son honneur, n'avait jamais été entre les mdns du parti Whig qu'un instrument méprisé, un mannequin d'opposition qu'il était tout prêt à briser au premier revirement de^Topinion publique. Il écrivaitdans ce sens à son ami Peacock le 12 juillet :

Rien ne montre mieux la généreuse jobarderie de la nation anglaise que l'enlliousiasme avec lequel elle a adopté sa Sacrée Majestr comme l'héroïne du jour, en dépit de tous ses préjugés et de sa bigoterie. Pour ma part, je ne lui désire aucun malheur, quand même, comme j'en suis convaincu, elle se serait amusée d'une façon tant soit peu inconvenante avec quelque courrier ou baron. Mais je ne puis m'ea^pècher de remarquer,

comme une des absurdités attachées à la royauté, qu'une femme vulgaire, avec tous ces goûts abjects que le préjugé considère comme des vices, qu'une personne que ses habitudes et ses manières feraient fuir d'un chacun dans la vie privée, sans aucune vertu qui les compense, puisse être métamorphosée en héroïne, parce qu'elle est reine, ou, pour ime raison collatérale, parce que son mari est roi, tandis qu'on fait de lui et de ses ministres des êtres aussi odieux que parait admirable tout ce qui leur est opposé, quelque dégoûtant qu'il soit.

Il ajoutait volontiers foi au contenu du fameux sac vert :

Je me demande, écrivait-il au début de cet épisode tragi-comique, ce que l<i Reine a fait dans le monde. Je ne serais pas étonné, après les bruits que j'ai entendu=, que le sac virt contint la preuve évidente qu'elle a imité Pasiphaë, et que la commission d'enquête demandât au Parlement un hill qui exclût tous les Minotaures de la succession au trône, 'juel misérable incident pour occuper une î^'rande nation ! Je voudrais voir le roi et la reine, comme Punch et sa femme, vider en personne leur di!fjrend.

Ces quelques lignes renferment la première idéa et le plan de Swellfoot Tyran, lona Taurina, la reine, la nouvelle Pasiphaë, après un long vagabondage dans toutes les fabuleuses contrées qu'Eschyle fait parcourir a la malheureuse lo, piquée, harcelée par le même taon, reviendrai Thèbes,où les deux époux videront dans une solennelle et décisive épreuve leur édifiante querelle.

Comment naquit dans l'esprit de Shelley la conception du chœur aristophanesquequirepiésentelepeu-

pie thébain, c'est-à-dire, le peuple anglais ? Le hasard la lui fournit.

Nous étions alors (août 1820) aux bains de Saint- Julien, raconte Mis Shelle3\ Un ami était venu nous voir à l'occasion de la foire qui avait lieu sur la place, sous nos fenêtres. Slielley nous lisait son Ode à la Liberté, et sa lecture était bruyamment interrompue par le grognement d'une quantité de porcs amenés au marché de la foire. Il compara ce chœur à Cilui des grenouilles dans le drame satirique d Aristophane ; ce fut pour nous une heure d'amusement, et, une association d'idées comiques en amenant une autre, il imagina un drame satirique sur les circonstances politiques du jour, où les cochons formeraient le chœur ; etSwellfoot fut commencé.

L'idée de représenter le peuple anglais sous la forme de l'animal le plus égoïste, le plus ami du confort et des aises dut sourire a Shelley. Gomme il le fait dire à un de ses personnages, « quelle expression plus propre que celle de piggishness (cochonnerie) pourrait résumer tout ce qui fait le caractère de la nation anglaise : religion, morale, paix et abondance, tout ce qui fait d'elle une nation digne de morigéner les autres? » Burke, l'oracle du Cant anglican, n'avait-il pas dit que l'Anglais est avant tout « un animal religieux? » N'avait-il pas comparé les révolutionnaires a une poignée de sauterelles cachées sous la fougère, « tandis que des milliers de beaux bestiaux reposent à l'ombre du chêne britannique, et ruminent en silence? » Pour sauver ce qu'il y avait d'irrévérencieux dans son ingénieuse métamorphose, le poète en imagina une autre; ces cochons, aux castes et aux espèces si variées, vont

se transformer au dénouement en magnifiques taureaux, les beaux bestiaux de Burke, et par la plus fantaisiste des étymologies, le Minolaure Ionien deviendra la souche légendaire du peuple qui se glorifie de son surnom de John Bull.

Shellay ne pouvait marquer de grouper autour d3 George IV sous des masques hideux et grimaçants les conseillers et les ministres de ce règne néfaste, les Wellington, les Castlereagh, les Eldon et les Sidmouth ; chacun de ces courtisans est marqué dans sa comédie d'un stigmate ineffaçable. Rien de plus coraiquement étrange, de plus poétiquement comique que le contraste permanent qu'offrent dans la pièce ces personnages modernes, odieux, et grotesques a la lois, affables des costumes de l'ancienne Griîce et débitant dans le langage des dieux et des héros homériques les sophismes les plus ridicules, les plus délirantes insanités; rien de plus irrésistiblement drôle que ce mélange des mœurs et des travers de la moderne Angleterre, du John Bull d'Arbulhnot avec les traditions les plus gracieuses et les plus fantastiques de l'ancienne mythologie. Notre siècle qu'on pourrait appeler le siècle de la parodie, peut s'incliner devant Shelley, et reconnaître en lui le Shakespeare du genre.

En juillet 1820, une triste nouvelle vint affecter vivement le cœur de Siielley : le pauvre Jonh Keats, âgé de vingt-cinq ans, s'en allait delà poitrine; le 22 juin il avait été pris dans la maison de Hunt d'un crachement de sang, qui présageait sa fin prochaine.

A cette nouvelle, Shelley lui écrivit de Pise le 27 juillet 1320 :

Mon cher Keats,

J'apprend-; avec la peine la plus vive le dangereux accident qui vous est survenu, et M. Gisborne, qui m'en envoie le récit, ajoute que vous continuez à paraître atteint de consomption. Cette consomption est une maladie qui allectionne particulièrement ceux q i écrivent d'aussi bons vers que vous, et avec l'assistance d'un hiver anglais, elle peut quelquefois avoir à se féliciter de son choix. Je ne pense pas qu'un jeune et aimable poète doive se croire obligé de lui passer cette fantaisie ; il n'a pris avec les muses aucun engagement à cet etîet. Mais sérieusement (car j'ai l'air de liadiner sur un su|et qui me cause la plus véritable inquiétude), je pense que vous feriez bien de passer l'hiver en Italie afin de prévenir un si terrible accident, et si vous le jugez aussi nécessaire que moi, mistiess Shelley s'unit à moi pour vous prier de venir vous établir ici avec nous, aussi longtemps que vous trouverez Pise ou son voisinage agréable pour vous. Vous pourriez venir par mer à Livourne (la France n'est pas digne d'être vue, et la mer est particulièrement bonne pour des poumons faibles) qui est à quelques milles de nous. En tout cas. vous devez voir l'Italie, et votre santé pourra être pour vous un prétexte. Je vous épargne toute espèce de déclamation touchant les statues, les peintures, es ruines, et surtout les montagnes et les torrents, les champs, les couleurs du ciel et le ciel lui-même.

J'ai relu dernièrement votre Enlymion, et avec un nouveau senlimeut des trésors de poésie qu'il l'enferme, trésors cependant répandus avec une indiscrète profusion. Le public en général n'aura pas la patience de vous lire, et c'est la cause du petit nombre relatif d'exemplaires qui ont été vendus. Je suis persuadé que vous êtes capable des plus grandes choses, si vous le voulez. Je re-

commande toujours à Ollier de vous envoj'er un exemplaire de mes livres. Je pense que vous recevre? prochainement le Prnmcthce dclivié avec cette lettre. J'espère que vous avez déjà reçu lesCenci, ouvrage laborieusement composé dans un ditlérent style. En poésie j'ai cherché à éviter le système et le maniérisme. Je voudrais voir ceux qui me sont supérieurs en génie suivre le même plan. Que vous restiez en Angleterre, ou que vous voyagiez en Italie, croyez bien que vous portez avec vous mes souhaits inquiets pour votre santé, votre bonheur, et votre succès où que vous soyez, et quoi que vous entrepreniez, et que je suis,

bien sincèrement vôtre

P. B. Shelley.

Keats répondit à celte affectueuse invitation en ami et en poète.

Hampsfead, tO août 1820. Mon cher Shelley, Je suis très flatté que, dans un pays étranger, et avec un esprit presque surchargé d'occupations, vous m'a\'ez écrit une lettre telle que celle que j'ai devant moi. Il n'y a pas de doute qu'un hiver anglais n'amène ma fin, et cela d'une façon languissante et odieuse. Donc je dois me mettre en roule pour l'Italie, comme un soldat marche au devant d'une batterie... Je suis heureux que vous trouviez quelque plaisir à mon pauvre poème que je me donnerais volontiers la peine d'effacer, si j'avais autant de souci de ma réputation que par le passé. J'ai reçu un exemplaire des Ccaci de Hunt, de votre part. Il n'y a qu'une partie dont je sois juge, la poésie et l'efTet dramatique que beaucoup d'esprits considèrent comme le Mammon du jour. Un ouvrage moderne, dit on, doit avoir le Dieu pour but. Un artiste doit servir Mammon; il doit se concentrer en lui-même, se faire égoïste. Vous me pardonnerez, j'en suis sûr, la sincérité avec laquelle

je remarque que vous pourriez réprimer votre magnanimité, devenir plus artiste, et bourrer de métal toutes les fissures de votre sujet. La pensée d'une pareille discipline doit tomber comme de froides chaînes sur vous, qui ne vous êtes peut-être jamais assis en repliant vos ailes pendant six mois de suie. Et n'est-ce pas là un langage extraordinaire pour l'auteur d'Eivbjmhm, dont l'esprit a toujours été comme un paquet de cartes éparpillées? Je suis attaché et comme piqué à un point. Mon imagination est un monastère, et j'en suis le moine. J'attends Prométhée tous les jours. Si mon désir avait pu se réaliser, vous l'auriez encore en manuscrit, ou ne feriez que terminer le second acte. Je me souviens de Tavis que vous me donniez à Hampslead de ne pas publier mes premiers jels. Je vous letourne l'avis, l.a plupart des poèmes du volume que je vnus envoie ' ont été écrits il y a plus de deux ans, et n'auraient jamais été publiés sans l'espérance d en tirer quelque profit ; vous voyez donc que je suis assez porté à profiler maintenant de votre avis. Agréez une fois de plus l'expression de ma reconnaissance pour votre bonté, et mes sincères remerciements et respects pour mistress Shelley. Uans l'espérance de vous voir bientôt.

Je l'esté bien sincèrement vôtre

John Keats.

N'est-il pas louchant de voir ces deux rivaux en poésie ?e communiquer avec tant d'ingénuité leurs impressions et leurs critiques, plus jaloux presque de la gloire l'un de l'autre que de la leur propre? L'ardeur et la fougue de pensée et de conception dans Shelley ne lui permettaient pas de suivre les sages avis de son laborieux et méticuleux ami; c'était un

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