‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 94 sur 110 · Lamia, Isabella, Hyperion, etc · texte numérisé non relu

Lamia, Isabella, Hyperion, etc

fondeur en grand, un peintre à fresque, non un ciseleur, un minialuriste. Il ne comprenait pas le Persée de Bânvenulo Cellini; le travail du poète ou de l'artiste à ses yeux ne devait pas dépasser le moment précis de l'inspiration ; \q polissez et repolissez de Boileau, le « slow dull care » de Keats lui paraissait une absurdité. Le patient labeur de la lime lui semblait incompatible avec la force, le naturel et l'effet. Le nouveau recueil de poésies que Keats annonçait à Shelley réalisa jusqu'à un certain point les espérances que V Endijmion lui avait fait concevoir. A peine l'a-t-il lu, qu'il écrit à son ami Peacok (8 novembre 1820) :

Parmi les choses modernes que j'ai reçues est un volume de poèmes par Keals ; assez insignifiant sous d'autres rapports, mais contenant le fragment d'un poème appelé Hypérion. Sans doute vous n'avez pas le temps de le lire ; mais c'est assurément un morceau étonnant, et il me donne de Keats une idée que, je l'avoue, je n'avais pas jusqu'ici.

Dans l'enthousiasme de cet étonnant fragment, outré des amères et injustes critiques dont la Quarterleij de Gifîord avait accueilli les premiers poèmes de son ami, et exagérant l'etfet que ces critiques avaient dû produire sur cette âme sensible et délicate, il écrit à l'éditeur de l'ignominieux article :

Le misérable qui l'a écrit a sans doute la récompense de sa propre conscience à ajouter aux trente guinées, ou telle autre somme que vous lui payez la page... Je n'ai pas l'habitude de me laisser troubler par ce qu'on peut dire ou écrire de moi, quoique, à vrai dire, je

puisse être souvent condamné assez justement. Le cas est différent avec le malheureux auteur d'Endt/mion, et je suis persuadé que lorsque j'en appelle à l'humanité et à la ju-tice, M. Gifford voudra bien reconnaître le fus ab hoste duccri.

Cette Revue a mis l'esprit du pauvre Keats dans un état terrible, quoique, j'en suis persuadé, elle n'ait pas été écrite dans l'intention de produire cet effet, auquel elle a. au moins, grandement contribué, dT^mpoisonner snn existence et de déterminer une crise, dont il y a peu d'espoir de le voir se remettre. Les premiers effets, me dit-on, qu'il en a ressentis furent une espèce dhébètement, et ce ne fut que par une sollicitude de tous les instants qu'on put l'empêcher d'exécuter ses desseins de suicide. L'agonie de sa souffrance a enfin amené la rupture d'un vaisseau sanguin dans les poumons, et les symptômes ordinaires de la consomption apparurent. 11 vient me rendre visite en Italie ; mais j'ai bien peur, qu'à moins d'une complète tranquillité d'esprit, il y ait peu à espérer de la pure influence du climat.

Mais je ne veux rien arracher à votre pitié. Je viens de lire un second volume, qu'il a publié évidemment dans l'insouciance du désespoir. Permettez-moi d'attirer votre attention spéciale sur le fragment intitulé Hypénon, composition interrompue par la Revue en question. La plus grande partie de cette pièce est assurément écrite dans le plus haut style de la poésie '. Je parle avec impartialité, car les règles de goût que Keats a suivies dans

1. Byron qui ne pardonnait pas à Keats d'avoir déprécié Pope et de s'être éricré en législateur du Parnasse alors même qu'il n'élait qu'un écolier-poète, et qui l'appelait en 1820 « unpetit crapaud, une grenouillctte des Lacs » fit amende honorable après la mort du poêle; son jugement est inspiré de celui de Shjlley : « Malgr; toute li bi/arre affectation de son slj'le, dit-il, son génie promettait assurément beaucoup. Son fragment d'W?/;j'?Wo/i semble inspiré directement par les Titans, et est aus'si sublime qu'Eschyle. »

ses antres compositions sont précisément l'inverse des miennes. Je vous laisse votre propre juge ; ce serait une nsnlte pour vous de supposer que pour un motif, quelque honorable qu'il soit, vous vouliez vous prêter à tromper le public.

On le voit, Shelley ne se faisait point illusion sur l'état du pauvre Keats, et ce fut sans étonnement, mais non sans une vive douleur, qu3 quelques mois après, avant d'avoir pu lui serrer la main, il apprit sa mort. L'auteur à' FI y pr ri on mourut à Rome le 23 février 1821, entre les bras d'un ami dévoué, le peintre Sèvern, qui veilla sur lui avec la tendresse d'une mère jusqu'à son dernier soupir. Shelley regretta d'avoir appris trop tard ce touchant dévouement pour y faire allusion dans l'élégie qu'il consacra à la mémoire de son jeune ami. Cette élégie, intitulée Adnnaïs ' suffirait ù elle seule pour faire vivre éternellement ces deux noms désormais inséparables, Shelley, Keats! On ne pejt la lire, sans être profondément touché du sentiment mélancolique avec lequel Shelley y prophétise sa propre destinée, et semble pressentir la prochaine catastrophe qui doit le réunir à son ami.

Vers la fin d'octobre de cette année 1820, Shelley, chassé des Bains de San Giuliano par une inondation du canal unissant le Serchio a l'Arno, qui envahit son habitation, rentra à Pise prendre ses quartiers d'hiver. Casa Galetti, en compagnie de son ami Medwin, qu'il n'avait pas revu depuis 1813. Celui-ci,

1. Vol. Il, p. 2.S1. AflotiHïs ne fut terminé qu'au mois de juin 1821.

après de nombreux voyages, un entre autres à Bombay, où il avait acheté au prix du papier un exemplaire de Laon et Cijthna, avait rejoint son ami en Italie. Il nous a laissé sur ce séjour de Sheliey à Pise pendant Thiver de i820-2l \Q.i plus intéressants détails au point de vue de la vie littéraire du poète. 11 nous le montre faisant toujours force plans poétiques, commençant avec lui l'élude de l'arabe, en vue d'un grand voyage en Syrie et en Egypte, se délectant de plus en plus dans les Grecs et les Espagnols, improvisant pour lui une traduction du Promélhée d'Eschyle, « se baignant dans la lumière et le parfum de ces Autos d'or et étoiles de Galderon », songeant à faire une traduction en terza rima de l'Epopée de Dante, lisant avec une vive admiration les Fiancés de Manzoni, où la description de la Peste de Milan lui semblait bien supérieure à celles de De Foë et de Thucydide, ou la Pncelle cV Orléans de Schiller, dont le plus grand mérite à ses yeux était d'avoir traité la religion chrétienne comme une mythologie; succombant quelquefois, au milieu de ces pures jouissances, à une sombre mélancolie, « trop sacrée, dit Medwin, pour en révéler le secret, et qu'aucun efîort n'aurait pu dissiper. » D'autres fois, quand ses traits portaient l'empreinte de la souffrance, son esprit, perdu dans la rêverie, s'absorbait dans la contemplation du monde extérieur, et semblait se fondre avec la nature.

Plus d'une fois, continue Medwin, j'ai remarqué ce phénomène en Shellej', quand nous regardions ensemble de ma fenêtre ouverte les merveilleux couchers de soleil

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de Pise : alors que les eaux, le ciel et les palais de marbre qui bordent ce niagaifique croissant du Long Arno, étincelaient d'une lumière cramoisie, que la rivière semblait une inondât ou d'or tondu ; il me semljle encore suivre sa course vers P nte-al-Mare, jusqu'à ce que lœil s'arrêtât sur la Ti>7're delfufnr,f^e détachant en un noir relief sur l'horizon. Alors, après une de ces rêveries, il s'oubliait lui-même, perdu dans Tadmiration et s'écriait: « Quel glorieux monde ! Il y a, après tout, q elque chose qui mérite la peine de vivre pour en jouir. Ce spectacle me fait rétracter le désir de n'être jamais né. •'

11 oubliait alors ces amères pensées qui lui faisaient dire : « Tous ceux qui me connaissent ou ont entendu parler de moi, excepté en tout cinq individus, me regardent comme un rare prodige de crime et de pollution, dont le regard communique la peste. Cinq, c'est beaucoup dire, et peut-être n'en pourraisje nommer que trois. » Même en Italie, ses excellents compatriotes ne manquaient aucune occasion de rouvrir celte blessure dans l'âme du poète. On raconte qu'à Pise, au Post-Office, un officier anglais l'apostropha ainsi : •< C'est vous qui êtes le damné athée Shelley? » et le frappa de sa canne.

Les relations variées et attachantes que Shelley trouva dans ce second séjour à Pise le consolèrent des mépris et des violences de ses compatriotes. Nous voyons se former autour de lui, Casa Galetti, comme une petite cour d'esprits distingués et d'originaux de mérite, Pacchiani, Emilia Viviani, Mavrocordato, la princesse Argiropoli, l'improvisateur Sgricci, l'Irlandais TaafTe, le traducteur et commentateur de Dante; il put alors goûter pour la première

fois les charmes d'une société de choix, charmes auxquels il était si sensible. Nous devons à ces relations deux des chefs-d'œuvre du poète : VEpipsychidion et VHellas.

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