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DÉFENSE DE LA POÉSIE, HELLAS, CHARLES I

Le 21 mars 1821, Shelley écrivait à Peacock : « J'ai fait connaissance dans un obscur couvent de Pise avec la seule Italienne, pour laquelle j'aie jamais ressenti quelque intérêt. »

Cette Italienne était la jeune et belle comtesse Emilia Vivian!, l'inspiratrice de VE/iipsychidion. Dès l'automne de l'année précédente, Shelley avait été en relations très intimes avec un certain abbé Pacchiani, professeur à l'Université de Pise et confesseur dans la famille du comte Viviani.

Ce Pacchiani était un véritable abbé du xviii" siècle, digne de donner la réplique à Voltaire ou à Diderot. Medwinnousa tracé de cet original un piquant portrait.

Pacchiani avait à peu près cinquante aus; dune taille au-dessus de la moyenne, dune figure osseuse et angulaire, il n'était pas plus en c'iair qu'un boxeur. Sa face était aussi noire que celle d'un Maure, ses traits marqués et réguliers, ses yeux noirs et b'.'illants. Il me rappslaitun portrait du Titien (sa famille était d'origine vénitienne) descendu de son cadre. Au temps où Venise était gouvernée par les Trois, il aurait fait un Loredano, ou aurait pu poser devant Anne Uadcliffe pour un Schedoni; à une époque plus moderne sous le despotisme de l'Autriche, il aurait admirablement joué le rôle d'im espion ou d'un Calderaio; peut-être bien l'était-il: c/u'^j sa? Ce qu'il y^ a de certain, c'est qm la nature ne l'avait jamais destiné a, être prêtre. Quant à sa religion, elle faisait la paire avec celle de l'abbé Casti (Casti de non cisto, comme lucus de 7ion lucendo), dont il fut un digne successeur, à Florence sa ville natale. Mais à Pise, Signor professore était le titre sous lequel il était généralement connu ; un professeur comme tant d'autres au moins en Italie, faisant de son oftice une sinécure, celle des 6e//(?s lettres; il n'était monté qu'une fois en chaire durant les nombreures annéôsqu'il toucha ses maigres émoluments; caries universités transalpines sont loin d'être aussi richement dotées que les nôtres. Cette négligence de ses devoirs ne l'empêchait pas d'être payé ; et s'il perdit sa place, il le dut à un bon mot. Pendant une de ses orgies nocturnes, auxquelles il avait lliabitude de se livrer en compagnie des plus dissolus des étudiants, il fut arrêté dans les rues de Pise par la patrouille, qui lui demanda qui il était et ce qu'il faisait; à quoi il répondit : « Je suis un homme public, sur une voie publique, avec une femme publique. » Cette aventure le priva de sa chaire. Mais elle lui donna de l'cclat, sans lui enlever ses amis, ni le faire exclure des maisons où il était reçu comme guide spirituel et confesseur. Il y avait, il est vrai, deux raisons qui le faisaient tolérer dans la bonne société, sa plume et sa langue, la crainte des deux. Ses épigrammes étaient sanglantes, et

il affublait des so6r<9i(e<s les plus heureux ceux qui lavaient offensé; par exemple il appelait un capitaine de notre marine il d'Ace capitano. Il était bon poète, si Ion en jugedaprès les citations qu'il avait 1 habitude de laire de ses tragédies, dont il ne cessait de parler, et que madame de Staël, qui l'a connu, appelait ses imaginaires^ car il n'en a jamais pubhé, ou peut-être écrit une ligne. Son talent était la conversation, une conversation pleine de reparties, et étincelante d'esprit ; son érudition faisait de lui presque un oracle. Du jour où il devint un habitue de sa maison, SheJley en fut charmé; il écoulait avec enchantement son éloquence, qu'il comparait àcelle deColeridge. C'était un amas d'idées singuhèrement extravagantes, qu'il savait faire entrer dans la trame de son sujet avec un àpropos merveilleux. 11 plongeait dans des abîmes pour éclairer d'autres abimes; et ses paroles, comme un torrent déchaîné, entraînaient tout avec elles.

C'est ce don d'éloquence qui le fit bienvenir de Shelley, chez qui il passait plusieurs soirées par semaine; (je le voir encore, dépeçant les bécassines avec ses longs doigts osseux et barbouillés de tabac; car jamais dans cette opération il ne se servait de couteau ni de fourchette), i et dans le commencement, il avait assez de tact (personne ;ne connaissait mieux les hommes) pour cacher dans l'ombre les vices révoltants qui lui étaient familiers, et qui défiguraient son caractère. Il avait une prédilection pour nos compatriots avec ou sans e, mais surtout pour les Belle In(jlese comme il appelait toujours les Anglaises, et selon la mode italienne, il appela bientôt familièrement Imistress Shelley la Signora Maria. Partout où il avait ses entrées, il était un sine quâ non, un fait tout. Il avait toujours un pauvre diable à recommander comme maître ditalien, recevant sous le manteau une part de l'argent des leçon? qu'il lui procurait. 11 n'était jamais au dépourvu pour trouver quelque palais à louer, touchant du propriétaire sur la rente quelque douceur mensuelle. Pour un amateur de peinture, il avait toujours sous la main quel-

que marquis ou marquise, prêts à se défaire d'un Carlo Dolee, d'un Andréa del Sarlo, ou d'unAllori, bien entendu toujours orirjimnix. Il pouvait vous retenir des lieures devant la Vénas de la Tribune, le Jour et la yuit de Michel- Ange, lai jSiubé; il connaissait l'histoire de chaque peintre et de chaque tableau dans la galerie des Otlices et le Palais Pitti, mieux que Vasari ou son successeur Rosini. En un mot, c'était un Mezzano, un Cicérone, un connaisseur, et je pourrais ajouter, un Uufhano. Mistress Shelley l'a fait revivre dans son Vultierga. >>

Quelques années après, Medwin retrouva Pacchiani à Florence, réduit à la plus abjecte pauvreté, après avoir été emprisonné pour dettes ; mais plus que jamais un Diable incarné.

Dans ses entretiens avec Shelley, l'abbé lui parla des deux filles du co'.Lte, mises au couvent à la suite d'un nouveau^mariage de leur père, et surtout de l'aînée, enfermée depuis deux ans au couvent Sainte- Anne, en attendant que quelqu'un voulût bien l'épouser sans dot.

« Pauvre petite, disait Pacchiani, avec un profond soupir, elle languit comme un oiseau dans une cage, aspirant ardemment a échapper à sa prison ; elle est dévorée d'ennui, et erre le long des corridors comme une âme en peine ; elle voit ses jeunes années s'envoler sans avenir et sans but. Elle était faite pour l'amour. Hier, elle arrosait quelques fleurs dans sa cellule (car elle n'a autre chose à aimer que des fleurs) : « oui, disait-elle, en leur adressant la parole, vous êtes nées pour végéter, tandis que nous, êtres pensants, nous sommes faits pour l'action, et non pour être enfermés dans un coin, ou assis à une

fenêtre pour respirer et mourir. « De telles paroles avaient un profond retentissement dans l'âme de Shelley.

Le lendemain, continue Medwin, accompagnés du prêtre, nous allâmes voir l'obscur et sombre couvent, dont l'extérieur ruiné et délabré disait assez la réclusion et la pauvreté. Il était situé dans une rue déserte des faubourgs, non loin des murs. Après avoir passé sous un sombre portail, qui conduisait à une cour quadrangulaire, couverte de croix, souvenirs des vieux temps monastiques, nous nous trouvâmes en présence d'Emilia.

Emilia était fort aimable et fort intéressante. Son abondante chevelure noire retenue par le nœud le plus simple, à la façon de celle d'une Muse grecque dans la galerie de Florence, laissait à découvert dans toute sa hauteur un front beau comme celui du marbre dont je ])arle. Sa taille était celle d'une statue antique. Ses traits oiFraient une rare perfection et presque le contour grec, le nez et le front formaient une ligne droite, ses jeux avaient la voluptueuse langueur, sinon la couleur de ceux de Béatrice Cenci. Ils n'avaient pas de nuances définies; elles cliangeaient avec ses impressions du sombre au brillant, selon que l'âme les animait. Sa joue était pâle comme du marbre, ce qu'elle devait à la réclusion et au manque d'air, ou peut-être à la pensée.

Il 3' avait dans le parloir une alouette, récemment capturée. « Pauvre prisonnière, disait-elle, en la regardant avec compassion, tu vas mourir de chagrin! combien j'ai pitié de toi! Comme tu dois souffrir, quand tu entends dans les nuages le chant de tes sœurs, ou quelques bandes d'oiseaux de ton espèce volant à la recherche d'autres cieux, d'autres champs, d'autres délices! Mais comme mo', lu es forcée de rester ici toujours pour y consumer ta misérable existence. Pourquoi ne puis-je pas te donner la liberté! »

Telle fut l'impression de la seule visite que je rendis à

Emilia; mais je la revis quelques semaines après, à la fin de carnaval, quand elle eut obtenu la permission de rendre visite à Mistress Shelley, accompagnée par l'abbesse. En dépitde sesetforts pourparaitre gaie, on voyait qu'elle était profondément triste; mais elle ne se plaignait pas;, elle était habituée à soutfrir. La souffrance était devenue son élément.

Claire et Mary allèrent fréquemment la voir au couvent, lui envoyèrent des livres, Corinne^ la Nouvelle Béloïse ; Glaire devint son maître d'anglais. Shelley lui écrivit souvent, et en reçut avec des fleurs mouillées de ses larmes ', des lettres pleines de mélancolie et de désespoir. Si Mary était pour Emilia « la très chère sœur, » Shelley fut « le frère bienaimé, le sensible Percy, Vadorato sposo. » Un jour elle lui écrivait :

Ce soir j'avais beaucoup de choses à vous dire; mais mon vigilant et importun Argus m'a empêchée de le faire. Je veux maintenant vous en dire une partie. Vous me consolez en vous engageant à effectuer ma délivrance. Ici je soufïre à la fois dans ma santé et dans mon âme; en me tirant dici, vous me donnerez une nouvelle existence. Le comment, je le laisse à vos soins, vous qui

avez la sagesse et l'expérience qui me manquent Ah!

que Dieu pardonne à ma mère ! C'est elle qui est la principale cause de mes malheurs. Je sens que la nature parle et vit dans mon cœur. Quoiqu'elle oublie qu'elle est ma mère, je me souviens, moi, que je suis sa fîUe... Vous dites que ma délivrance nous séparera peut-être. 0 mon ami! mon âme, mon cœur ne peuvent jamais être séparés de mon frère, de mes chères sœurs. Ma personne, une fois délivrée de cette prison, fera tout au monde pour sui-

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