‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 96 sur 110 · A Emilia Viviani, t. III, p · texte numérisé non relu

A Emilia Viviani, t. III, p

vre mon cœur, et Emilia vous cherchera partout, fussiezvous aux dernières hmites de l'univers. Je n'aime, et ne serai jamais capable daimer quoi que ce soit comme votre famille; pour elle j'abandonnerais tout, et cependant ne perdrais rien, puisque en elle est contenu tout ce qui peut exister de beau, de vertueux, d'aimable, de sensible, et d'éclairé dans le monde.

Ce qui attacha Shelley à Emilia, ce ne furent pas seulement son malheur et sa beauté, mais surtout le charme et les tendances idéales de son esprit ; « elle l'avait, dit-il, cultivé au delà de ce que j'ai jamais rencontré chez une femme italienne. ^> Elle avait lu les poètes italiens, faisait elle-même des vers, et sans connaître Platon, avait écrit sur l'amour platonique des pages que nous avons et qui témoignent quelles étaient sur ce sujet délicat l'élévation et la pureté de ses pensées. Ce furent peut-être ces pages qui donnèrent à Shelley la première idée de son Epipsijchidion ; il leur emprunta son épigraphe, qui est la clef du poème : « L'âme aimante s'élance hors du monde visible et se crée dans l'infini un monde uniquement fait pour'elle et fort différent de cet obscur et redoutable sépulcre. »

Voir autre chose dans cette liaison de Shelley avec la belle Emilia qu'une pure passion idéale et platonique, ce serait vouloir fermer les yeux à l'évidence. Mary se trouve trop intimement mêlée à VEpipsychidlon, à titre de sœur d'Emilia, pour qu'on puisse supposer un instant qu'elle ait eu le droit de concevoir quelque jalousie d'un pareil amour. Shelley du reste repoussait avec un souverain

mépris toute interprétation opposée : il écrivait à J. Gisborne le 22 octobre : « YEpipsycJiidion est un mystère ; quant à la chair et au sang, vous savez que je n'ai rien de commun avec eux ; vous pourriez aussi bien vous adresser à un débit de genièvre pour avoir un pied de mouton, qu'attendre de moi quelque chose d'humain ou de terrestre... Quelques-uns d'entre nous, dans une existence antérieure, ont aimé Antigone, et ne peuvent plus trouver de plein contentement dans aucun lien mortel. Je désire qu'Ollier ne fasse circuler cette pièce qu'entre les initiés (tuvôtoi) ; et encore ceux-là même semblentils disposés à y déchifîFrer des histoires de servante et d'amoureux. Je songe à écrire un Banquet de ma façon pour expliquer clairement tout cela. » Un peu plus tard, en 18:22, quand sa passion pour Emilia fut éteinte, « et morte la partie de lui-même dont VEpipsijchidion était l'œuvre, » il écrit à Gisborne :

Je ne puis plus voir VEpipsychidion; la personne qu'il célèbre était un nuage au lieu d'être une Junon; et le pauvre Ixion frémit à la vue du Centaure qui est le fruit de ses embrassements. Si toutefois vous êtes curieux d'entendre ce que je suis et ai été, il vous en dira quelque chose. Cest l'histoire idéalisée de ma vie et de mes i,eittimen/s. Je crois que l'on est toujours amoureux d'un objet ou d'un autre ; l'erreur, et j'avoue qu"il n'est pas facile de l'éviter à des esprits logés dans la chair et le sang, consiste à chercher dans une image mortelle la ressemfclance de ce qui est, peut-être, éternel.

Il n'y a pas moyen de s'y méprendre ; YEpipsychid'ion n'est, dans la pensée de son auteur, que

^ l'histoire des déceptions de l'amour à la recherche de la beauté idéale, dont il a cru saisir quelque om-

; bre dans les beautés créées qui ont tour à tour arrêté son essor vers l'incréé et l'éternel.

Pour Shelley, l'amour, comme sentiment de l'âme, ne p3Ut s'arrêter à un seul objet; tout ce qui, dans l'art, dans la nature, dans l'humanité, dans la femme surtout, retrace quelque linéament de cette beauté souveraine, lui appartient; il aime la femme comme il aime le soleil, le nuage, le chant de l'alouette ou du rossignol, la Niobé ou l'Apollon, VAntigone de Sophocle, ou les Deux amants du Ciel de Caldéron ; ce qu'il chante avec le délire de la passion dans toutes les femmes qu'il a aimées depuis Harriet Grove jusqu'à Emilia \iviani, c'est l'amour lui-même, sa seule Muse, son seul Dieu. Pour bien comprendre VEpipsijchidion, il faut le lire dans le même esprit que la Vita Nuova de Dante, ou les sonnets de Shakespeare.

Le roman d'Emilia finit pour Shelley comme tous les autres. Nous venons de voir ce qu'il pensait d'elle, une fois que les vulgaires réalités de la vie lui eurent dérobé co gracieux fantôme de son imagination

fascinée.

Mary écrivait à Mrs Gisborne le 7 mars 1822 :

Emilia a épousé Biondi; nous apprenons qu'elle lui fait mener à lui et à sa mère une diable de vie. La conclusion de notre amitié ù l'Italienne me remet en mémoire des couplets de nourrice que voici :

« Comme je descendais Cranbourae Lane, Cranbourno Lane était plein de boue; el là je rencontrai une jolie tille qui me fît la révérence.

« Je lui donnai des gâteaux, je lui donnai du vin, je lui donnai du sucre-candi; mais la petite méchante! elle me demanda de l'eau-de-vie. »

A la place de Cranbourne Lane mettez nos connaissances de Pise, qui sont assez crottées, et à la place de Venu-devie ce avec quoi on l'achète (et une assez ronde somme) et vous aurez toute Ihisloire des liaisons platoniques italiennes de Shelley.

La fin d'Emilia Viviani fut triste et lugubre. Medwiri la raconte ainsi :

Un jour (quelques années après) Pacchiani, que j'avais retrouvé à Florence, me dit mystérieusement : je veux vous introduire auprès d'une vieille amie, venez avec moi. Et il me mena à une maison de campagne des environs. La villa était dans un grand délabrement. La cour, toute couverte dlierbes, prouvait qu'elle avait été longtemps inhabitée. Une vieille femme nous conduisit à travers de longs corridors et des chambres dont les fenêtres brisées laissaient entrer le vent de l'Apennin, ouvrit une porte, et nous introduisit dans un galetas, où un petit lit et deux chaises formaient tout l'ameublement. Le lit était couvert de rideaux blancs pour abriter des moustiques. Sous ces rideaux était étendue une forme féminine. Elle nous reconnut aussitôt, et étendit vers moi sa main maigre pour me saluer. Les traits étaient si changés que je pus à peine reconnaître la belle Emilia. Les pressentiments de Shelley s'étaient réalisés ; elle avait trouvé dans son mariage tout ce qu'il avait prédit, six années de purgatoire ; puis elle avait brisé sa chaîne, du consentement de son père, qui lui avait loué cette campagne délabrée. Je pourrais remplir plus d'une page en parlant des larmes qu'elle versa sur la mémoire de SheJle}-. Quelque temps après cette entrevue, elle fut confinée dans son lit ; les atteintes de la Malaria, combinées avec cette irrémédiable maladie du

brisement du cœur, amenèrent une rapide consomption. La vieille femme, qui avait été sa nourrice, me fit un long récit de ses derniers moments, et la pleura amèrement. Je pleurai aussi, ensongeantàla Psyché de Shelley, et à son Epipsychi'Jion.

Heureusement pour Shelley, au milieu de toutes ces déceptions de l'amour platonique, « sa maîtresse Uranie, » comme il appelait l'inspiration poétique, lui restait fidèle.

Un pamphlet de son ami Peacock vint, au commencement de 1821, lui donner l'occasion de rompre une lance en son honneur.

L'article de Peacock, inséré dans YOllier's litcranj Miscellamj, était une très piquante boutade d'un sceptique d'esprit contre la poésie et les poètes; il y traçait à grands traits chez les anciens et les modernes l'histoire de ce qu'il appelait les Quatre âges de la Poésie^ âges de fer, d'or, d'argent et de cuivre, qui se succèdent régulièrement d'Homère à Nonnus, des Trouvères à Wordsworth. D'après lui, la poésie des époques primitives (époques où les trois seuls métiers florissants, sans compter celui de prêtre qui fleurit toujours, sont ceux de roi, de voleur et de mendiant) n'est que le panégyrique hyperbolique des exploits et des richesses d'un petit nombre d'individus prédominants. Le morceau capital du pamphlet était la satire de l'âge de cuivre moderne, c'est-à-dire des poètes contemporains, des Lakistes ou « retourneurs à la nature » comme il les appelle plaisamment.

La conclusion de Peacock, c'était que la poésie,

bonne pour l'enfance des sociétés, n'est plus démise dans leur maturité, et qu'en faire quelque chose de sérieux « est au3si absurde que pour un homme fait de frotter ses gencives avec un hochet, ou de ne vouloir sendormir qu'au tintement de clochettes d'argent. » Il n'exceptait pas même de son anathème la poésie morale « qui ne consiste, disait-il, qu'en de pures rapsodies larmoyantes et égoïstes, exprimant la haute av'ersion de l'écrivain pour le monde et tout ce qu'il renferme. »

Une pareille satire dut à la fois révolter et amuser Shelley. S'il partageait jusqu'à un certain point les jugements de son ami sur les Bavius et les Mœvius du jour, il ne pouvait cependant laisser ainsi rendre la poésie elle-même responsable des rimes des Barry Cornwall et des Procter, « de ce déluge de rime terza, oftava et tremillesima^ dont la nullité avait attiré l'éclair de la censure inconsidérée de son ami « sur le temple même de l'immortel chant. >>

Vos anathèmes contre la poésie, écrit-il à Peacock, février 1821, m'ont inspiré une rage sacrée, une belle passion d'écrire et de venger les Muses insultées. J'avais la plus grande envie possible de rompre une lance avec vous dans le champ d'un Magazine en l'honneur de ma maîtresse Uranie ; mais Dieu a voulu que je sois trop paresseux, et a ainsi frustré votre espérance de la victoire ; car, après avoir ainsi démonté la poésie et le sentiment universel des sages de tous les temps, vous seriez facilement venu à bout de moi, le chevalier au bouclier d'ombre et à la lance de fil de la Vierge. Puis j'étais précisément alors en train de lire l'Ion de Platon, que je recommande à votre méditation.

Une attaque d'ophtalmie empêcha Shelley de se mettre de suite à sa réponse ; cependant dis le mois de mars 1821, il avait achevé la première partie de cette admirable Défense de la Poésie qu'on peut justement appeler « le chant du cygne V »

A côté d'Emilia apparaît à Pise une autre femme, qui elle aussi captiva puissamment le cœur du poète.

Au commencement de l'année 1821, Shelley fit connaissance avec Edward Williams et sa femme Jane. Ce jeune couple était venu tout droit de Genève en Italie, uniquement dans l'intention de voir de près celui dont Medwin lui avait parlé comme d'un merveilleux phénomène. Edward Williams, descendant d'une fille de Cromwell, ancien condisciple de Shelley à Eton, avait servi quelque temps dans la marine, et voyagé dans l'Inde avec Medwin. Franc, loyal, généreux, intrépide, amant passionné de la mer et de la navigation, poète correct à ses heures, doué d'un véritable talent dramatique % il avait toutes les qualités capables de séduire Shelley. Quant à Jane, il trouvait réalisé en elle l'idéal féminin qu'il avait essayé de décrire dans la Seasitive. Sa nature simple et souriante, l'élégance de ses formes et de ses mouvements, qui compensait jusqu'à un certain point à ses yeux le manque de raffinement littéraire.

1. On en trouvera la tx-adixction à l'appendice de notre 3^ voume.

2. Shelley composa pour une de ses pièces tirée de Boccace un Epitkalame destiné à être mis en musique, v. t. III, p. 352.

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ses talents distingués en musique, harpe et guitare, prêtaient à sa société des charmes inconnus pourlui jusqu'alors. Il ne l'avait pas vue pendant une heure qu'il l'aimait. Il a exprimé dans plusieurs petits poèmes exquis ' la délicate et pénétrante tendresse que lui inspira cette femme qu'il compare à Miranda, et dont il se fit l'Ariel. Dès lors Shelley et Williams ne se séparèrent plus, pas même dans la mort.

Parmi les hôtes les plus assidus de ce cercle charmant de Casa Aulla, se trouvait alors un personnage intéressant pour Shelley à plus d'un titre, mais surtout parce qu'il représentait à ses yeux la cause sacrée de l'affranchissement de sa vraie patrie intellectuelle, la Grèce.

Nous avons fait une connaissance fort intéressante, écrit Shelley à Peacock le 21 mars 1821, celle d'un prince grec, parfaitement au courant de l'ancienne littérature, et plein d'enthousiasme pour les libertés et le relèvement de son pays. Mary depuis quelques mois étudie le grec, et elle lit Antigone avec notre ami enturbané, qui en retour, apprend l'anglais.

Cet ami enturbané était le prince Mavrocordato, un des survivants de l'insurrection de Yalachie, qui était venu demander un asile à l'Italie. C'était une bonne fortune pour ce Grec exilé et en même temps pour la cause de l'indépendance hellénique que la rencontre du poète qui allait prendre si chaudement

1. Voir surtout dans notre 3^ volume les pièces suivantes : Ressouvenance à Edward Williams. — La dame magnétique à S07i patient. — A Jane, (invitation.) — A Jane, (souvenir.) — A Jane, (avec une guitare.) — A Jane, (p. 202-215.)

à cœur les intérêts de la Grèce renaissante, et chanter avec l'enthousiasme du héros et l'inspiration du prophète la défaite du Croissant, et le triomphe de rHellas.

Shelley ne connai?sait guère les Grecs modernes que par le roman historique d'Anastasius ' ; il ne voyait en eux que les héritiers du nom et de la gloire helléniques, «les descendants de la nation à laquelle nous devons notre civilisation. >> A ses yeux, si le malheur et l'esclavage avaient pu les dégrader, le fond de leur nature répondait de leur avenir, et Shelley ne doutait pas qu'un changement de situation politique n'amenât leur complète régénération :

Toute l'attention publique est maintenant concentrée sur la prodigieuse révolution de Grèce. Je n'ose pas, après les événements de l'hiver dernier, espérer que les esclaves deviendront à si bon compte des hommes libres ; cependant je connais un Grec orné des plus hautes qualités de courage et de conduite, le prince Mavrocordato ; et, si le reste lui ressemble, tout ira bien.

Quelques mois après, comme il était à Livourne avec un de ses amis, Trelawny, celui-ci lui fit visiter les docks du port, où se coudoyaient toutes les nations du monde, et voulut lui montrer ces Grecs modernes qu'il venait de célébrer dans son Hellas.

J'entends d'ici, lui dit Trelawny, en approchant du navire grec qu'ils aUaient visiter, leurs voix aiguës et nasillardes, et je serais curieux de savoir si vous pourrez découvrir dans le langage ou les traits de ces Grecs du

1. AnastasiHS, ou Mémoires d'un Grec écrits à la fin du xvui^ siècle, 3 vol. 1819, par Thomas Hope.

xix^ siècle la moindre trace de ressemblance avec le.s grands et sublimes esprits du v siècle avant J.-C ; un marchand anglais qui les a vus de près, m'a dit qu'à les juger par leurs actions, il les regardait comme une race croisée de Juifs et de Bohémiens.

Shelley et Trelawny, tout en causant ainsi, montent sur le San-Spiridione, où ils trouvent les Grecs accroupis sur Je pont en petits groupes, criant, gesticulant, fumant, mangeant et jouant comme des sauvages. « Ce spectacle réalise-t-il votre idée de l'Hellénisme? » demande Trelawny au poète : « Non, dit Shelley, mais plutôt mon idée de l'enfer. » Ce fut bien pis, quand il entendit parler le capitaine Zarita ; celui-ci leur offrit des pipes et du café dans sa cabine, sous la niche du Père Saint-Spiridion devant laquelle brûlait une lampe, et leur dit qu'il désapprouvait la guerre parce qu'elle interrompait le commerce. « Allons-nous en, dit Shelley, il n'y a pas ici une seule goutte du vieux sang hellénique. Ce ne sont pas là des hommes faits pour rallumer l'ancien feu de la Grèce ; leurs âmes sont éteintes par le trafic et la superstition. Allons-nous en. »

Shelley ne pouvait pas faire un pas au milieu des réalités de la vie sans sentir son idéal blessé au cœur; s'il fuyait le monde, c'était surtout pour éviter tout contact capable d'amener le désenchantement; peut-être n'aurions-nous pas VHellas, si Shelley avait entendu quelques mois plus tôt le capitaine Zarita.

Les entretiens du prince Mavrocadato firent vibrer en lui toutes les fibres grecques ; il lui communiqua en avril la proclamation que venait de lancer son

cousin Ypsilanti ; ce jour-là Relias fut conçu, et Shelley fit gravera Londres deux sceaux représentant une colombe lesailes étendues avec cette inscription : « MàvTi; £'-[x' sgOàùv àywvcov ». Ce mot devint l'épigraphe du drame.

Le dernier poème complet de Shelley devait être un hymne en l'honneur delà liberté et de la glorieuse patrie d'Homère, d'Eschyle et de Platon. Mais son enthousiasme rétrospectif ne l'empêchait pas de jeter un regard clairvoyant sur la politique européenne, et le rôle que devaient jouer les grandes puissances dans ce conflit qui intéressait à un si haut point les destinées du monde. La poHtique intéressée et égoïste de l'Angleterre y était vigoureusement stigmatisée ; Shelley lui indiquait la seule ligneà suivrepour une nation jalouse du droit des peuples et de sa propre dignité : maintenir l'indépendance de la Grèce, au lieu de se souiller de la tache indélébile d'une alHance monstrueuse « avec les ennemis du bonheur domestique, du Christianisme et de la civilisation. »

On ne peut lire l'iïellas sans être frappé de sa parenté avec les Perdes d'Eschyle. L'intérêt dramatique y est aussi simple, aussi grandiose, aussi terrible. L'arrivée coup sur coup des messagers porteurs de funestes nouvelles, l'évocation de Mahomet II par Ahasvérus, le désespoir de Mahmoud, le rôle si admirablement contrasté du double chœur d'esclaves grecques et turques, nous transportent presque sur la scène d'Athènes. Mais ce qu'on ne trouve pas dans Eschyle, c'est le souffle moral et philosophique qui pénètre le drame de Shelley, et l'élève dans des ré-

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gions bien supérieures aux faits particuliers qui en sont le point de départ ; c'est le pressentiment inspiré du triomphe définitif de l'esprit hellénique ou prométhéen sur la barbarie de tous les fanatismes religieux, et de toutes les tyrannies sociales. Un merveilleux trait de génie, c'est d'avoir fait de Mahmoud lui-même, l'organe de cette prophétie ; en Mahmoud s'incarne non seulement la mélancolie attachée au déclin d'une grande puissance qui s'écroule, mais la mélancolie plus profonde et plus humaine d'une âme que le malheur éveille aux grandes pensées de la fragilité des choses humaines, aux révélations éternelles de l'esprit toujours présent, toujours subsistant, personnifié dans Ahasvérus.

Il y a dans ce mélange du réel et de l'idéal, de l'histoire et de la vision, une grandeur étrange, qui jette l'esprit dans une espèce de vertige, et nous emporte bien loin du théâtre étroit de l'action, dans les dernières sphères de la pensée et du rêve. On sent partout, dans VHellas, la présence d'une conception plus élevée et plus vaste que le poète avait d'abord songé à réaliser, mais qu'il abandonna pour frapper plus vite et plus fort l'imagination populaire K Mais si l'Hellas n'eut pas à Londres le retentissement qu'il méritait, il produisit un effet qui aurait consolé le poète de l'injustice de ses concitoyens, s'il eût assez vécu pour en être témoin; « il est impossible d'exprimer, dit Medwin, combien ce drame et l'enthousiasme deShelley eurent d'influence sur Byron pour le déterminer à se dévouer à la cause de la Grèce. »

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