‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 98 sur 110 · V. t. III, p. 268, le fragment le Bateau sur le Serchia · texte numérisé non relu

V. t. III, p. 268, le fragment le Bateau sur le Serchia

il't SHELLEY

de Shelley, Elise et Paolo, qui se vengeaient ainsi d'avoir été congédiés. Ce qui affligeait le plus Shelley en tout ceci \ c'était de voir que ses amis les Hoppner, qu'il tenait en si haute estime, avaient pu un seul instant ajouter foi à de pareilles infamies. Impatient de les détromper, il pria sa femme de leur écrire une lettre où elle réfuterait une imputation « qu'elle seule pouvait efficacement repousser. » Mary se hâta d'écrire la lettre que Shelley lui demandait, lettre pleine de la plus éloquente indignation, et en même temps de la plus profonde tendresse pour celui qu'elle défendait.

Que mon bien-aimé Shelley, y disait-elle, ait pu être ainsi calomnié dans vos esprits, lui, la plus noble, la plus humaine des créatures, c'est pour moi une douleur qu'aucune parole ne saurait exprimer. Ai-je besoin de vous dire que l'union entre mon mari et moi n'a jamais été troublée ? L'amour a causé notre première imprudence; amour confirmé par une estime, une confiance réciproque parfaite, une afTection, qui, éprouvée comme elle l'a été par les plus dures calamités, la perte de deux enfants, n'a fait que croître de jour en jour, et ne connaît pas de bornes.

Shelley remit cette lettre à lord Byron qui s'engagea à l'envoyer aux Hoppner avec ses propres commentaires. Mais la lettre resta à Ravenne, et on la retrouva après la mort de Byron dans ses papiers.

Tout autre était le zèle de Shelley pour les intérêts de son ami. La Guiccioli désirant aller en Suisse

1. Un article de la Literary Gazette du 19 mai 1821 au sujet d'une édition clandestine de la Reme Mab faisait impudemment allusion à ces calomnies.

pour se soustraire aux embarras de sa situation en Italie, il se chargea d'écrire en italien une longue lettre à la dame pour l'engager à rester, « une assez singulière tâche, écrit-il à Mary, pour un étranger, d'écrire sur des sujets d'une si extrême délicatesse à la maîtresse de son ami. Mais il semble que je sois destiné à jouer toujours quelque rôle actif dans les affaires de tous ceux que j'approche. J'ai mis en italien boiteux les plus fortes raisons que j'aie pu imaginer contre l'émigration en Suisse. A dire vrai, je serais bien payé de ma peine par le plaisir de le voir se fixer en Toscane. »

L'italien boiteux de Shelley fut assez éloquent pour retenir la comtesse en Italie, et comme prix de sa docilité, celle-ci lui demanda cette faveur : « Ne partez pas de Ravenne sans Milord. » Il fut convenu que Byron irait rejoindre Shelley à Pise.

Shelley profita de son séjour à Ravenne pour y étudier les curieuses antiquités de cette vieille cité ; mais la tombe de Théodoric et le mausolée de Galla Placidia l'intéressent bien plus vivement que les mosaïques ou les sculptures symboliques des sanctuaires chrétiens. Il se promène dans cette sombre forêt de pins qui sépare Ravenne de la mer, où Dante allait méditer, et oii Byron, à la prière de la Guiccioli, composa sa Prophétie de Dante. Il n'oublie pas la tombe du grand Gibelin : « J'ai vu la tombe de Dante, écrit-il à Mary, et adoré ce lieu sacré. »

Ce qui l'intéresse par dessus tout à Ravenne, c'est son hôte lui-même, et les progrès de son génie.

Il m'a lu un des chants non encore publiés (le 5«) de Don Juan, d'une étonnante beauté. Cette œuvre le met bien loin au dessus de tous les poètes du jour ; chaque mot est marqué au coin de Timmortalité. Je désespère de rivaliser avec lord Byron, quoi que je puisse faire, et il n'y a personne d'autre avec qui il vaille la peine de lutter. Ce chant, soutenu avec une facilité et une puissance incroyables, est totalement dans le style de la fin du second. 11 n'y a pas un mot que le plus rigide défenseur delà dignité delà nature humaine put désirer d'y effacer. Il réalise, en un certain degré, ce que je prêche depuis longtemps : c'est quelque chose d'entièrement neuf et relatif à notre époque, et cependant d'une beauté incomparable. C'est peut-être vanité de ma part, mais je crois y voir la trace de mes chaleureuses exhortations à créer quelque chose de complètement nouveau.

Cette admiration sans réserve de Shelley pour Don Juan contribua peut-être plus que toute autre chose à le décourager d'écrire ; il se sent mordu par le désir de la gloire.

Je n'écris rien, dit-il à Peacock, et probablement n'écrirai plus rien. Je suis blessé de voir mon nom classé parmi ceux qui n'ont pas de nom. 11 vaudrait mieux n'être rien... Et la cause maudite à la chute de laquelle j'ai consacré tout ce que j'avais de pouvoir fleurit comme un cèdre et couvre l'Angleterre de ses rameaux. Mon but n'a jamais été l'infirme désir de la gloire ; et si je continuais à écrire, je sens que ce désir me viendrait. Mais cette coupe n'est donnée qu'à un seul par siècle ; en effet, le partage la rendrait moins précieuse, et malheureux ceux qui la cherchent et ne la trouvent pas !

Cependant, si Shelley se laissait éblouir par l'éclat. du génie de Byron, il sentait qu'il y avait entre eux un abîme que l'admiration même la plus sincère ne

pouvait combler. L'égoïsme et rorgueil chez Byron fermaient toutes les avenues de son cœur. Aussi Shelley disait-il avec une profonde mélancolie : « Lord Byron et moi, nous sommes d'excellents amis; et, si j'étais réduit ù l'indigence, ou si j'étais un pauvre diable d'écrivain n'ayant aucun droit à une situation plus haute que celle que j'occupe, ou si j'en possédais une au dessus de mes mérites, nous pourrions paraître tels en toutes choses, et je lui demanderais librement toute espèce de faveur. Ce n'est pas le cas. Le démon de la défiance et de l'orgueil est à l'afTilt entre deux, hommes dans notre situation, et empoisonne la liberté de nos rapports. C'est une taxe, et une lourde taxe que nous devons payer à la nature humaine. Je pense que la faute n'est pas de mon côté, puisque je suis le plus faible. J'espère que dans un autre monde les choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le cœur d'un autre échappe rarement à l'observation de celui qui est un anatomiste exact du sien. »

Cette appréciation si clairvoyante du caractère de Byron et des obstacles moraux qui s'opposaient entre eux à une parfaite amitié lui était suggérée surtout par la réserve qu'il était obligé de s'imposer auprès de lui au sujet de son ami Hunt, au bénéfice de qui il essayait pendant son séjour à Ravenne de combiner avec Byron le plan d'une revue intitulée le Libérai. Avec Hunt il s'expliquait à cœur ouvert, et froissé de ne pas trouver chez Byron la générosité et le désintéressement dont son propre cœur était plein, il écrivait à son ami :

Des circonstances particulières, ou plutôt, devrais-je dire, des dispositions particulières dans le caractère de lordBjTou, rendent l'étroite intimité dans laquelle je me trouve avec lui intolérable pour moi ; c'est à vous, mon meilleur ami, que je peux l'avouer. Mais aucun sentiment de mon propre cœur ne doit s'interposer et porter préjudice à ce qui maintenant y touche de si près, votre intérêt ; et je veux à tout prix me réserver le peu d'influence que je puis avoir sur ce Protée, en qui s'allient de si étranges extrêmes.

Le 2o octobre, Shelley quittait les Bains de Saint- Julien pour aller s'installer avec les Williams à Pise où il attendait Byron. A peine arrivé, il retint et fit préparer pour le recevoir un magnifique et spacieux palais, en partie, dit-on, construit sur les plans de Michel-Ange, et à la façade duquel, au-dessus d'une chaîne de captif, on lisait ces mots : « Alla giornata », le palais Lanfranchi. | La Guiccioli avait devancé Byron à Pise, accompagnée de son père et de son frère, « les chacals du lion, » comme les appelle Shelley. Quant à lui, il avait loué de l'autre côté du Long Arno quelques chambres au sommet d'un palais élevé, dit les Trois Palais di Chiesa, ayant vue sur la ville et les environs. Là, au milieu de ses livres et de quelques plantes grimpantes qu'il cultivait avec amour et qui « changeaient pour lui l'hiver ensoleillé en printemps ' », il se remit à sa tragédie de Charles !'■% dont il se promettait de faire une œuvre d'art plus élevée que les Cenci, et qui est

\. Shelley a chanté poétiquement ces plantes dans la Zucca, t. III, p. 213, et dans une scène d'un Drame inachevé, ibid. p. 276.

malheureusement restée inachevée. Il en reste des fragments assez considérables \ des scènes entières, où circule un souffle véritablement shakespearien. Si nous en croyons Medwin, Shelley fut arrêté dans son œuvre par un dégoût analogue à celui qui empêcha Michei'Ange d'achever le buste de Brutus de la Galerie des Offices à Florence, « le dégoût de la trahison. » Il ne pouvait pardonner aux bourreaux de Charles I"', et il lui répugnait de faire de cet hypocrite tyran Gromwell un héros.

En présence de Byron, Shelley oubliait ses griefs et sa réserve pour se laisser aller au charme de la société de cet homme si séduisant jusque dans ses travers, de ce causeur éblouissant et paradoxal qui l'amusait et savait si bien exciter sa propre verve. Les deux amis passèrent rarement une journée sans se visiter, ou se livrer à leur amusement favori, le tir au pistolet. On ferait un volume fort intéressant des conversations de Shelley et de Byron, telles qu'elles nous sont rapportées par Medwin et Trelawny, conversations où le caractère des deux poètes se manifeste dans toute leur opposition et leurs piquants contrastes : l'un, voltigeant de sujet en sujet, n'approfondissant rien, touchant tout avec une légèreté, un persiflage fascinateur et mystificateur (Shelley le comparait sous ce rapport à Voltaire) ; l'autre sérieux et convaincu, parlant à la façon d'un oracle, suivant avec une chaleur d'âme entraînante et la plus persuasive sincérité les sublimes échappées de

Page 1