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surdes élucubrations, que Y institut n'en couronnait pas moins avec un acharnement qu'expliquait trop bien la royauté du juif !
— Papa ! Voici deux messieurs.
C'était ainsi que mademoiselle Chevinay nous
avait introduits auprès de son père, le citoyen Alcide Chevinay, président du syndicat des canuts.
Nous avons passé par un petit salon propret, au milieu duquel s'ouvrait une porte, donnant accès dans la grande salle de travail, bien claire, bien aérée.
Au moment où nous entrions, nous avions senti, nettement, l'arrêt subit de la machine par l'affolement de la courroie.
Le maître du logis était déjà auprès de nous; une belle tête intelligente et fine, un regard clair et franc, la taille un peu courbée , la parole brève et cordiale, tel nous apparut celui que ses camarades avaient élu président de leur corporation.
Au seul nom de Santeny, sa figure s'illumina.
— Nous savons ce qui vous amène, mon cher citoyen, et c'est à bras ouverts que nous accueillons vos propositions.
Silencieusement, le front légèrement incliné, l'œil caressant, de temps en temps son métier au repos, il écouta mon éloquent ami, hochant parfois la tête, souriant à ses pensées, et approuvant, en somme, du regard et du geste.
— C'est cela! c'est cela! conclut-il... La soie de chez nous, c'est de l'or ! Cette soie ouvrée par nous,
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c'est du diamant ! Etre affranchis des marchands de l'extérieur, voyez-vous, c'est le rêve ! Ah ! le mal que nous avons ! Les éleveurs se sont bien un peu remis au travail, en France, mais quoi? Ils arrivent à peine à nous fournir 5 à 6,000 kilogrammes de soie grège ; et pour que les choses marchent seulement bien, il faut que nous disposions d'au moins 5 à 6 millions de kilogrammes.
Vous nous en offrez 10 millions, c'est une fortune pour le pays entier, et ce sera notre gloire, à nous, d'y contribuer, en dépassant en perfection tout ce qu'avec de la soie on peut faire dans l'univers !
Nous étudierons également les mélanges avec le fil dont vous nous parlez. A mon avis, pour certains croisés, nous obtiendrons des résultats admirables. Envoyez-nous les cardes, peignées ou non, nous travaillerons la matière.
Ah ! reprit-il, nous sommes nombreux à nourrir. Avant les événements, il n'y avait guère que 30,000 métiers à Lyon, le reste était éparpillé dans les alentours et même loin dans la campagne... Il y en avait 40,000 ainsi. Ceux-là, on s'en servait contre nous, sous prétexte que « l'ouvrier des champs avait une vie plus sobre et moins coûteuse... » On nous faisait crever de faim, et eux ne trouvaient guère à vivre.
Car, voyez-vous, 70,000 métiers, ça représentait au moins 140,000 travailleurs.
Et puis il y avait les manufactures-internats ; plus de 40,000 jeunes filles y travaillaient sous prétexte d'éducation religieuse.
Aujourd'hui, les jeunes filles ne peuvent plus être astreintes à de pareils travaux ; si adoucis
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qu'on les ait prétendus... Ça vous préparait des mères anémiques et une génération d'étiques.
Les couvents, qui ont voulu travailler, comme nous, ont été obligés d'observer les mêmes conditions, car le contrat social les régit comme nousmêmes ; et comme ils ne peuvent plus obtenir la préférence des dévots agioteurs, qui trafiquaient de nos existences, avec la hausse et la baisse des soies, c'est au syndicat qu'ils sont venus demander leurs approvisionnements.
Nous voilà donc avec plus de 100,000 métiers, et 200,000 travailleurs à pourvoir, ce qui représente un minimum provisionnel de 200,000,000 de francs.
Mais avec la production que vous nous annoncez, nous serions désormais tranquilles ; c'est nous qui apporterions de l'or à la banque, au lieu de lui en demander.
Et il continua ainsi, chantant le socialisme dans | chacune de ses phrases, dans les mots de son métier, dans les éclats de ses espérances, dans les élans de son orgueil professionnel.
Et cela faisait bon de l'entendre, cela faisait bon au cœur, en éblouissant le cerveau de grandioses perspectives !
— Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas? termina-t-il, je vais vous présenter ma femme et mes | enfants.
Il nous fit visiter sa maison.
Quatre pièces au rez-de-chaussée, y compris la grande ; un joli jardin au fond.
En haut cinq chambres et un cabinet.
Et tous les conforts que j'avais déjà vus et que je
savais être universellement distribués dans toutes les cités de la collectivité française.
Ma première journée lyonnaise, inaugurée chez le commerçant d'après le nouveau système, étoilée par la rencontre de Georges le plus cher de mes amis, adorablement ensoleillée par l'accueil sympathique du président des canuts, devait finir presqu'au milieu du crime, après avoir un moment effleuré l'humble délit commis par deux imprudents buveurs.
Une foule énorme encombrait le palais de Justice. Les magistrats élus au commencement de l'année, et choisis parmi les diverses corporations, soit dans le nombre des travailleurs, soit, et cela arrivait plus souvent, dans le nombre des retraités, avaient à juger un individu accusé d'un crime, d'une nature toute nouvelle, quoique ayant quelques rapports lointains avec l'ancien délit de vagabondage, dont, tant, avaient abusé les bourgeois : Le crime de paresse invétérée.
Georges avait pu me faire assister aux débats.
Dans cette salle séculairement empuantie par l'ancienne magistrature, et que la commune de Lyon avait fait restaurer, ne fût-ce, disaient les Lyonnais, que pour la nettoyer, cinq des juges élus allaient siéger, simplement et dignement, comme il convenait à des hommes chargés de faire respecter le contrat social, œuvre méditée et voulue de la collectivité nationale française.
A droite étaient les fauteuils des jurés.
A gauche ceux des juges.
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Au milieu, un siège élevé, taisant face au public ; c'était la place de l'accusé.
Devant lui, mais au seuil môme de l'enceinte fermée, qui séparait le prétoire de la masse des spectateurs, et leur tournant le dos, par conséquent, était la place du mandataire du contrat social.
Ce mandataire était tiré au sort parmi le collège des juges.
Nous étions là, depuis quelque temps, Georges et moi, quand une cloche tinta.
Aussitôt les sièges du jury et ceux des magistrats se garnirent, et deux délégués à la sécurité de la circulation publique entrèrent escortant l'accusé, qui, gouailleur, alla de lui-même s'asseoir sur le siège qui lui était réservé.
Le président se leva, et au milieu d'un grand silence prononça les paroles suivantes :
— Le contrat social veut que les motifs pour lesquels la collectivité communale serait amenée à expulser l'un de ses membres, ou à employer la force pour le contraindre au travail social, soient publiquement connus, appréciés et discutés.
C'est pourquoi, citoyen Joseph Rivoire, vous avez été amené ici.
Désirez-vous vous expliquer vous-même? ou avezvous choisi quelqu'un pour présenter vos observations ?
— J'ai choisi moi-même, citoyen président.
— C'est votre droit. La parole est au mandataire du contrat social.
Le mandataire, vêtu de noir, comme, d'ailleurs, les juges et les jurés, se leva.
— Citoyens jurés, dit-il, d'une voix claire et sym-
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pathique, la commune de Lyon a le regret d'avoir à vous demander d'autoriser les juges à obliger l'excitoyen Joseph Rivoire, ici présent, à se soumettre au travail social.
Yoici dans quelle circonstance se présente cette demande:
M. Joseph Rivoire était, sous l'ancien régime, ce qu'on appelait fabricant de soierie.
(A ce mot un murmure s'éleva dans l'auditoire.)
Vous savez tous quelle était la profession que recouvrait cette trompeuse épithète de fabricant.
N'ayant pas pris au sérieux les prodromes des événements terribles, mais glorieux, qui ont rendu, à la commune de Lyon, l'autonomie de son administration intérieure, M. Joseph Rivoire avait organisé une spéculation sur les soies, par laquelle, croyait-il, il allait tripler sa fortune, qui était alors de 3 millions.
Mais les événements trompèrent son espérance. Il perdit la partie, et, tout d'abord, disparut de Lyon emportant avec lui tout ce qu'il avait pu réaliser, à l'insu de ses créanciers, c'est-à-dire à peu près 50,000 francs.
Il reparut il y a quatre ans.
Il retrouva la place où jadis s'était élevée sa maison, et sollicita une emphytéose, au moyen de laquelle il pût la faire reconstruire.
Il s'adressa au syndicat des entrepreneurs et conclut, avec lui, l'engagement ordinaire de 25 ans, moyennant le paiement annuel de 2,500 francs.
Il loua, d'autre part, un mobilier complet dont le prix total: 20,000 francs, lui imposait l'annuité quin-
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quennaire prévue par l'article 13, titre III, du troisième contrat social ; soit 4,300 francs. Sa charge était donc la suivante :
Amortissement en 25 ans.. 2.500 fr.
Amortissement en 5 ans.... 4,300 fr.
Total 0,800 fr. I
Plus les contributions terriennes et cubiques.
Le première année il paya.
Mais, la seconde, il commença à recourir aux expédients. Menacé de se voir reprendre le mobilier, il emprunta à la banque afin, disait-il, de payer, d'un seul coup, le syndicat des entrepreneurs, promettant de rembourser, lui-même, en deux fois, l'avance qui lui aurait été consentie ; le premier paiement devait avoir lieu deux ans après.
La banque prêta, mais paya elle-même le syndicat.
Si M. Joseph Rivoire avait cru que l'argent passerait par ses mains... il fut certainement déçu.
Toutefois, il était désormais propriétaire de la maison.
Son parti fut vite pris ; il chercha à la vendre, après avoir tenté, infructueusement, de la louer.
Mais là, encore, un obstacle l'arrêta.
Le prêt consenti par la banque en l'acquit du syndicat des entrepreneurs, ayant été inscrit sur l'emphytéose, comme le veulent les règlements, il ne trouva personne qui voulût se substituer à lui, sans que la banque n'ait été préalablement désintéressée ; or on s'offrait à désintéresser la banque,
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mais on ne voulait rien donner à M. Rivoire, car c'eût été une violation du contrat social.
Là-dessus, les fournisseurs ont repris leurs meubles ; la commune ayant exigé le paiement des cotisations emphytéotiques, et n'ayant pas été satisfaite après deux avis solennels, annula l'emphytéose du récalcitrant.
Vous avez déjà, citoyens jurés, autorisé cette annulation.
Entre temps, la première échéance due sur le prêt de la banque était arrivée. Je ne cite ce fait que pour mémoire, puisque, comme on sait, la banque ne poursuit jamais.
Par sa faute, M. Rivoire était donc, désormais, sans moyens d'emprunt, sans domicile et sans meubles. Il s'adressa à l'assistance communale. Celle-ci le secourut, pendant un mois, aux conditions que vous savez, c'est-à-dire sous sa promesse de choisir un travail.
M. Rivoire ayant, le mois expiré, refusé de choisir ni d'accepter aucune espèce de travail, fut privé de secours.
Dans cette situation il a comparu devant vous, et vous avez autorisé son expulsion.
Une fois expulsé, nous ignorons comment il a employé son temps. Mais la cinquième région vient de nous le renvoyer, ennousdéclarantque M. Rivoire étant originaire de notre commune, c'était à nous de décider de son sort.
Telle est la raison de sa comparution actuelle.
M. Joseph Rivoire a 45 ans, il jouit d'une santé parfaite; il est instruit, il peut donc se livrer utilement à un travail quelconque. Il refuse. Il prétend
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faire nourrir son oisiveté par la commune, parce que, dit-il, la commune lui a détruit sa maison.
Vous venez de voir, citoyens jurés, que la commune a épuisé tous les bons procédés à son égard, et comme elle n'espère obtenir, de lui, aucun engagement sur lequel elle puisse compter, elle vous demande l'autorisation de le contraindre, même par la force, à travailler dans le tréfond des mines.
Un grand silence succéda à ces paroles.
Le mandataire du contrat social s'était assis.
Alors, le président, après avoir consulté ses assesseurs se leva, à son tour, et s'adressantà l'accusé :
— Vous avez entendu les reproches qui vous ont été adressés, au nom du contrat social.
Vous avez la parole pour expliquer les motifs de votre conduite.
L'accusé se leva, et promenant sur l'assistance un regard railleur, parla ainsi :
-— Je n'ai jamais souscrit à vos contrats sociaux auxquels je suis totalement étranger.
J'ai vécu dans une époque où je trouvais à gagner largement ma vie. Vous avez organisé un état de choses qui m'empêche absolument d'employer les moyens dont j'usais autrefois, et qui me rapportaient 150 à 200 mille francs par an. Ge n'est pas ma faute ! Rendez-moi mes outils et je travaillerai, comme autrefois. Je ne sais pas faire autre chose.
Quant à choisir une occupation dans vos services publics? j'ai eu des domestiques, mais je ne l'ai jamais été, ni neveux l'être.
Dans les usines ? merci ! pour être gouverné par
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1 des ouvriers? J'en ai gouverné, moi, et je n'entends pas être gouverné par eux !
V ous avez rebâti ma maison. Mais je ne puis la [vendre ni la louer.
Hé bien ! tant pis pour vous ! Nourrissez-moi.
Une fois pour toutes, je ne veux pas travailler à ■votre façon !
Un murmure qui menaçait de dégénérer en tem- Ipête courut dans l'auditoire.
Mais d'un geste, le président obtint le silence.
Puis s'adressant à l'accusé :
— Monsieur Joseph Rivoire, lui dit-il, vous ne [vous rendez peut-être pas compte de ce que va être,
pour vous, l'obligation forcée de travailler dans le [tréfond des mines.
Encore une fois, au nom de l'humanité, au nom I de la solidarité sociale, je vous adjure de vous soumettre volontairement au travail.
L'accusé secoua la tête :
— Non !... et je veux voir jusqu'où les socialistes pousseront leur férocité. Faites ce que vous voudrez î
Après un quart d'heure de délibération, le jury rendit son verdict.
— Le jury autorise, dit-il simplement.
Alors le président:
— Au nom du contrat social de la collectivité française, monsieur Joseph Rivoire, ex- citoyen de Lyon, est désormais soumis aux travaux forcés.
Délégués, vous pouvez enchaîner cet homme !
— Ah ! c'est comme cela ! s'écria Rivoire. Ah ! vous osez ?
Eh bien, tenez ! misérables !
Et, en même temps, une détonation retentit. Le malheureux venait de se brûler la cervelle.
— Je crois qu'il ne s'est pas manqué, me dit Santeny, en quittant le Palais de Justice. Mais tu as grand tort de t'émotionner ainsi. De pareilles scènes ne sont point rares.
Seulement, retiens bien ceci :
L'ancien code bourgeois payait religieusement des rentes perpétuelles à des millions volés au travail collectif.
Notre bonté sociale a mis, à la charge de la collectivité, les vieillards, les enfants et les invalides.
Or, les parasites invétérés, ne pouvant à volonté se fabriquer enfants ou vieillards, se fabriquent invalides en se blessant grièvement. Voilà tout.
Et le remède ? dis-tu.
C'est de corriger la génération future en détruisant, dans les enfants, et par l'éducation, jusqu'au moindre germe de l'ancienne pourriture atavique.
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Parmi toutes les choses que j'avais vues et toutes celles qu'on m'avait apprises, une seule avait brillé par son absence : le gouvernement.
Le gouvernement ? Je l'avais cherché à Marseille, au Pas des- Lanciers y à Vitrolles, à Lyon ; nulle part, je ne l'avais rencontré.
Partout, au contraire, j'avais vu l'administration des choses pour la plus grande utilité des êtres, engendrant des merveilles de jouissances et de liberté, frappant contraste avec les oppressions anciennes qui asservissaient universellement les êtres afin d'assurer, à quelques-uns, le monopole des choses !
Désormais, on n'avait plus besoin d'esclaves ni de serfs !
A quoi bon, alors, se donner la peine d'organiser un gouvernement ?
Pour travailler, manger, dormir et rire, un peuple a-t-il donc besoin de l'impulsion d'un chef?
Est-ce que l'intérêt collectif, individuellement compris et personnellement éprouvé, n'est pas le plus puissant ressort de l'activité humaine?
si.
Et le sentiment qu'en travaillant pour tous on travaille pour soi ?
Et le soulagement de la besogne partagée, du repos alterné ? Et la certitude du gigantesque approvisionnement incessamment alimenté, consommé, reproduit?
Est-ce que tous ces facteurs de la vie matérielle et du repos moral ne suffisent pas à élever les intelli gences, à élargir les cerveaux, à épanouir les cœurs et à pousser, aux plus hauts sommets des progrès planétaires, la collectivité nationale ayant su comprendre ainsi sa fonction et son rôle au sein de l'immense évolution mondiale?
Quoi ? A l'incessante marche vers le mieux qui point à l'horizon, et dont le vouloir.humain peut accélérer l'approche, il faudrait préférer l'hallucination d'un paradis lointain entouré de brouillards et n'offrant d'autre accès que le trou d'une tombe !
Quoi ! parce que la peur de l'au-delà glace les veines et paralyse les cerveaux que l'inconnu affole, il faudrait incarner les hypothèses de cet inconnu en une tyrannie terrestre avilissant la masse humaine et escroquant sa résignation à des souffrances certaines, par la promesse incontrôlable d'un bonheur douteux caché au fond du plus incertain des au delà?
Car c'est cela le gouvernement !
Qu'il soit judaïque ou chrétien, capitalo-républicain, ou capitalo-monarchiste, c'est au nom d'une souveraineté toujours venue du ciel, tantôt à travers la prétendue volonté du peuple — vox populi, vox dei — tantôt, plus effrontément, à travers les hérédi-
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tés bâtardes du droit divin, que quelques-uns s'arrogent le pouvoir de diriger la destinée des peuples !
Or, de tout ce fatras je n'avais plus trouvé de trace.
J'avais vu la commune, cellule de la région.
J'avais vu la région, cellule de la nation.
Mais où trouver la nation, c'est-à-dire la synthèse?
Où trouver le faisceau conventionnel en qui devaient se souder ensemble les intérêts généraux du pays, recevant de celui-ci les impressions isolées, et les lui restituant en masse éclairées, seulement, par leur simple juxtaposition ?
— A Paris, me dit Georges, tu trouveras le conseil général de la statistique nationale , c'est lui qui est le faisceau dont tu viens de parler.
— Encore Paris !
— Encore Paris ! oui, répliqua Georges ; mais un mouvement se produit lentement qui, dans peu d'années sans doute, placera à Bourges la synthèse des statistiques...
Ce n'était pas une besogne facile, continua-t-il, es anciens gouvernements avaient tout concentré vers Paris : les réseaux des voies ferrées, ceux du télégraphe et du téléphone, et ils avaient fini par réaliser cette monstruosité scientifique : que le entre d'une surface devait être placé tout près de son périmètre.
Sur l'invitation des dix-huit comités régionaux, e conseil général que la centralisation des commulications avait immobilisé à Paris, s'est mis en de- /oir de rechercher un centre normal. C'est lui qui, iprès des études très sérieuses, a choisi Bourges, ^5e région.
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Il y a, d'ailleurs, dans l'ancien département du Cher des propriétés immenses qui n'ont jamais été divisées, qui ont traversé, intactes, même les œuvres de la révolution de 1780; l'une a 16,000 hectares, plusieurs ont de 0,000 à, 1,000 hectares chacune.
Le système emphytéotique a forcé les détenteurs à se soumettre à la production, sans quoi il leur eût été impossible de payer les cotisations terriennes et le conseil général pense que ce serait là un terrain éminemment favorable à la création d'une de ces grandes exploitations modèles, dont j'ai moimôme donné l'exemple dans la lre région.
— Que diront de cela les Parisiens?
— Ils ne s'en apercevront même pas. Si la routine exige que l'un des membres du conseil, tiré au sort chaque semaine, se tienne à Paris pour recevoir les visites officielles, et converser avec les dilîérents ambassadeurs? eh bien, il en sera ainsi... jusqu'au jour où les ambassadeurs préféreront, eux-mêmes, prendre la route de Bourges.
Paris restera donc ce qu'il a toujours été : une agglomération gigantesque, un résumé du pays tout entier; un rendez-vous des arts, donc une fabrique d'opinions artistiques et la ville chérie des étrangers; mais il sera administré comme toute la lre région elle-même, par sa commune au premier degré, par son comité régional au degré collectif.
Que veux-tu? Paris est une œuvre complexe! il contient la résultante de travaux séculaires qu'il est impossible d'improviser ailleurs ; Paris sera Paris quand même. Certes je ne le regrette pas,! mais ce qu'il faut éviter à tout prix, c'est la fasci-i nation qu'exerce, sur l'imagination encore impres-:
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sionnable des foules, à peine habituées à vivre par elles-mêmes, le spectacle de palais luxueux où, d'un sommeil léger, dort le souvenir des courtisaneries dorées, des faveurs marchandées et des orgies invraisemblables dans lesquelles le gouvernement déchu s'était vautré avec ses appétits de souteneur, et ses grâces de nègres au lendemain de l'affranchissement.
— Paris ! ô Paris ! murmurai-je.
— Regarde ! me dit tout à coup Santeny, il est inutile de l'appeler, puisque le voilà!
Et en effet le train rapide, qui nous avait emportés, de Lyon, encore tout émus du drame auquel nous avions assisté, venait d'entrer en gare.
Paris était socialisé, comme Lyon, comme Marseille; mais combien plus que Marseille et que Lyon même, il avait conservé les blessures de l'épouvantable bataille livrée dans ses murs, entre les puissants d'hier et les travailleurs d'aujourd'hui !
A l'Elysée, au Ministère des Finances, à la Banque de France, au Luxembourg, à la Préfecture de police, au Palais de Justice, à l'Hôtel-de-Ville; puis dans tout le quartier des Champs-Elysées et du Trocadéro, comme au Printemps, au Louvre, au Bon Marché, partout, partout où l'exploitation du travail, le marchandage des pots-de-vin, l'oisiveté parasite avaient leurs forteresses dorées, partout la dynamite avait semé ses dévastations révolutionnaires.
Mais, ô prévoyance ! partout également les décombres avaient soigneusement conservé les preuves palpables et indiscutables des infamies commises '■>
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et un comité historique avait été désigné pour classer et publier les documents exhumés.
Aucun incendie!
L'incendie ! le crime de 1871 ! L'anéantissement des preuves ! c'est-à-dire la conservation des mensonges, alors qu'il fallait, brutalement, montrer la vérité, si effroyable fût-elle ! car c'était instruire le peuple ; et l'instruire ainsi c'était l'enrôler d'un coup, tout entier, dans l'armée de la révolution.
Et pendant que Santeny monté avec moi dans un rapide cab des services publics, m'entraînait vers sa demeure, fiévreusement penché en avant, je dévorais du regard la longue file de maisons décapitées de leurs étages, à la hâte réparées, — et tout le long s'étaler, interminable, la série des magasins semblables à ceux que j'avais vus à Lyon . .. pendant que, au-dessus des maisons, comme sur des terrasses aériennes glissant sans bruit et sans vapeur, une suite de wagons légers approvisionnaient les habitations, sans encombrer les rues qui, déjà, suffisaient à peine à la circulation des voitures et des piétons.
Puis comme nous traversions la place du Palais- Royal :
— Tiens ! dit Santeny, voici la nouvelle banque.
— Le Palais-Royal ?
— Tout le Palais-Royal est consacré au service de la banque actuelle ; dans les galeries sont les bureaux où le public a accès ; dans les bâtiments où siégeait la Cour des Comptes, sont ceux de l'administration... C'est un admirable agencement qui vaut une visite détaillée.
— Où siège le conseil général ?
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— Chacun habite chez soi. Il n'y a ni palais ni étiquette. Seulement, à l'Hôtel-de-Ville sont les bibliothèques, la salle de travail et les salles de délibérations.
La Commune a adopté le Palais-Bourbon, mais toujours en conservant le même système : chacun habite chez soi et dispose des bibliothèques, des archives, des salles de délibérations, autrefois souillées par les parlementaires.
- — Et le comité régional ?
— Celui-là est à Versailles.
Le cab venait de s'arrêter devant une jolie petite maison située rue des Pyramides.
— Voici ton logis, me dit Georges.
— Comment ! mon logis.
— Oui, fit-il, tu me feras bien le plaisir d'accepter mon hospitalité... peut-être? Ceci est mon pied à terre à Paris, où je suis obligé de venir souvent, et d'où il ne m'est pas toujours commode de repartir le jour même pour regagner mon poste agricole. Tu me rendras un véritable service en l'habitant et en m'y recevant quand je viendrai !
Puis, remarquant que j'hésitais à lui poser une question qui, depuis un moment, errait sur mes lèvres :
— Ah! oui? fit-il..., tu voudrais savoir où j'ai casé .la famille de LaRochetaillée? A Versailles, mon cher, plus près de moi, si cela ne te déplaît pas... Mais à quoi bon! reprit-il avec un soupir... maintenant c'est à Lyon, dans les vieux rochers, que nou.avons vus ensemble, qu'il me faut les envoyer, au nom de notre mutuelle tranquillité... et pour attendre des jours meilleurs, que ma pauvre Diane devra
hélas 1 payer avec des larmes... Que veux-tu Maurice! c'est ainsi !
Subitement le capitaine Jouques me revint en mémoire et s'imposa à mes préoccupations ; il me semblait que, dans la nature loyale et chevaleresque du marin, je trouverais un moyen inespéré de faire capituler l'intraitable vieillard... qui était le père de Diane.
— Si je lui écrivais toute la vérité ? pensai-je.
— Tiens ! me dit Santeny, après le déjeuner, pendant que son ménagiste nous apportait le café, et en étalant sous mes yeux un in-folio qu'il était allé quérir dans sa bibliothèque ; tiens, tu veux te rendre compte des événements auxquels nous devons notre victoire? Hé bien, voici le Journal officiel du comité révolutionnaire ; feuillette-nous, tous les deux, lui et moi nous te répondrons; aussi bien, vois-tu, j'ai besoin d'occuper ma tête: quand je pense, je souffre trop !... Car enfin nous avons soulevé un monde ! et après avoir fait cela, après avoir rénové ce pays tout entier, voici que je me heurte, chétif, à un préjugé, à un entêtement... un scrupule si tu veux, une chose respectable en soi, pourtant ! mais qui empoisonne mon bonheur!... Car, vois-tu et je te l'ai déjà dit, la violence me répugne ; l'amour qui prend, qui arrache, qui viole... c'est l'explosion d'une bestialité.
A l'œuvre sainte de la perpétuation des êtres par l'amour, j'ai toujours rêvé cette préface : la vierge solennellement donnée à l'époux choisi, dans un sourire du père et un baiser de la mère !
Et quand je me dis que, socialement, je pourrais prendre Diane consentante et l'emporter pour en faire ma femme !... au fond de moi-même j'entends une voix qui m'appelle : voleur !... et tout mon être se révolte.
Ainsi nous avons désarmé les égoïstes, les usuriers, les spoliateurs du progrès humain; nous ivons décapitalisé le commerce de chair qui fut le
tariage ; nous avons équilibré le besoin, socialisé les espaces, tué les préjugés ; nous avons supprimé les antagonismes et réconcilié les humains dans le travail et dans la vie ; et quand l'un de nous se trouve placé en face de la source même de la vie : l'amour, voici tous les égoïsmes, tous les préjugés [ui se réveillent, et ce rêve de la paix et du bonheur à deux attise lui-même les luttes !
Est-ce que vraiment nous n'aurions rien fait?
— Rien ! m'écriai-je, rien, parce que les êtres nés dans le passé ont conservé l'empreinte du vieux moule? Allons donc! Georges, est-ce que de pareils découragements égoïstes devraient être dans ton cerveau !
— Non pas dans mon cerveau, dit-il, clans mon cœur 1 Mais tu as raison ; d'ailleurs, au fond, je suis moins égoïste que déçu... j'avais cru à moins de résistance de la part des anciens.
— A moins de résistance ? toi qui as vu les épouvantements de la bataille dont les traces sont là sous mes yeux ; toi qui as pu juger de l'énergie des moyens dont j'ai là encore les formules froides et terribles? Tiens ! j'ai eu tort de t'écouter, j'ai eu tort de fuir... c'était toi qui aurais dû partir là-bas... tu n'aurais jamais quitté Diane et déjà tu serais son
époux, dans l'harmonieux concert des volontés que tu exiges pour ton bonheur!
— Tu serais mort, toi ! répliqua laconiquement Santeny , subitement ramené aux époques sanglantes.
C'est que, continua-t-il, la première semaine a été rude, vraiment ! il a Fallu d'un seul coup calmer les uns, rassurer les autres, et nourrir, sans délai, l'innombrable foule des ventres creux! — tiens, lis !... heureusement tout cela était prêt à l'avance — s'il avait fallu délibérer nous étions certainement débordés, car les affolés criaient déjà à la dictature !
Et je lus, dans leur forme brève et impérative, les décrets révolutionnaires qui, cette fois, avaient été exécutés, et qui, exécutés, avaient assuré le triomphe socialiste.