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Nous sommes donc quatre à nous relayer pour que le magasin soit toujours ouvert aux consommateurs.
Eh bien ! si maintenant vous voulez compter: le magasin nous rapporte mettons 12,000 francs en moyenne, mon mari gagne 6 à 8,000 francs, mes deux fils 4 à 5,000 francs chacun ; prenons le minimum et nous obtenons 26,000 francs par an.
Si les affaires augmentent un peu, nous sommes bien capables de payer, d'un seul coup, dans trois ou quatre ans, ce qui restera dû au constructeur de notre maison!
— Et vous prendrez, alors, plus tranquillement votre retraite, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, ma retraite ! je Ja prendrai le plus tard possible... et si les infirmités m'y contraignent, sinon, je ne la prendrai pas du tout...
— Cependant, le principe...
— Oh ! il est parfaitement prévu ; le produit net du magasin, défalcation faite des dépenses, et de la part de loyer incombant à mes trois fils majeurs, la fixerait, probablement, pour mon quart — puisque nous sommes quatre femmes — à 2,500 francs environ, si je la prenais en ce moment.
— Il a donc fallu, tout de même, prévoir cette éventualité et dresser un acte quelconque indiquant la charge que chacun de vous représentait dans votre collectivité familiale?
— Oui, cela se fait à la majorité de chacun des enfants; l'acte est dressé... et enregistré même.
— Gomment, enregistré ? Il y a encore l'enregistrement ?
I— Gratuit... et c'est très simple; allez dans un
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bureau de tabac, entrez allumer un cigare ; à côté de l'allumoir, vous verrez une pendule d'un genre particulier, qui marque les heures, les jours, les mois et les années.
Si vous avez, en main, l'acte à timbrer, vous le glissez dans une fente qui se présente en face de vous, et vous le retirez presque aussitôt.
L'heure, le jour, le mois, l'an et un numéro d'ordre y apparaissent imprimés à la fois en bleu et à l'emporte-pièce, en une infinité de petits trous d'aiguille.
Quelques instants après, ayant chaleureusement remercié l'aimable dame, et muni des faux-cols que j'avais failli oublier... je remontais la large rue de la République. Vers son point final, bien nommé autrefois, Place de la Comédie, et comme, arrivé au coin de la place des Gordeliers, je regardais machinalement la plaque bleue où resplendissait, en blanc , le nom de la rue, je m'aperçus que, si on n'avait pas changé ce nom, on l'avait néanmoins un peu allongé.
La comédie ayant tourné au drame, je pouvais lire en effet ces mots :
Rue de la République sociale!
Au moment où j'allais gravir l'escalier conduisant au perron de l'ancien palais du tripotage, je m'arrêtai soudain.
Une vive émotion venait de me secouer.
J'avais aperçu, debout sur le perron, le corps légèrement appuyé à la rampe du milieu, un jeune
homme qui examinait attentivement les allants et les venants.
— Georges ! m'écriai-je.
— Maurice !
C'était Georges! Georges de Santeny.
— Parbleu ! s'écria-t-il, c'était toi que je cherchais. J'avais vu ton nom sur le registre de l'hôtel ; on m'avait dit que, sorti pour une emplette, tu n'allais pas tarder à revenir. Je t'ai attendu en arpentant tout le musée, puis l'impatience m'a pris... et... enfin, te voilà ! te voilà ! Ah ! nous avons joliment parlé de toi, va... depuis six jours.
— Pas avec le duc, j'espère?
— Non! oh! non! Diane m'a raconté... Mais Diane, son frère et moi, nous n'avons rien de commun avec les stupidités du vieillard entêté auquel tu viens de faire allusion.
— IIo! ho! fls-je en regardant Santeny... Ho! ho! comme tu t'emportes, Georges! Est-ce que... ton mariage...?
— Ah! mon mariage! Parlons de mon mariage!... Où avais-je la tête? J'aurais dû attendre la mort du vieillard, vois-tu...; mais espérer que, vivant, le duc consentirait à me laisser passer à côté de l'église, sans essayer de m'y pousser de force... c'était folie, mon cher ! pure folie !.. .
— Gomment! ce vieillard que j'ai vu presque résigné, sur le pont du navire qui nous ramenait tous les deux en France, ce vieillard attendri... que j'ai entendu dire, en souriant, à sa fille :
« Comtesse de Santeny, vous n'en ferez pas moins une ravissante fermière. »
— Hé bien! oui, ce vieillard résigné, à qui j'ai
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conservé une partie de son avoir et qui touche, actuellement, le maximum accordé aux rentes viagères, ce qui est pour lui un minimum, eu égard à son ancienne opulence..., oui, ce vieillard, à qui j'ai fait cette surprise, car je ne m'en étais pas vanté, ayant cru meilleur de ne lui révéler ce détail que lorsqu'il serait près de moi, avec Diane et Georges... Ce vieillard n'a pas plutôt senti le contact de l'argent que, subitement, tout son orgueil s'est réveillé, — si jamais il avait sommeillé, — et hautain et cassant, comme on ne l'est pas, comme on ne peut plus l'être, m'a signifié que j'eusse à accepter les conditions éminemment honorables, qu'il croyait devoir mettre à mon union avec mademoiselle de La Rochetaillée, sa fille.
— Et ces conditions?
— De lui soumettre la liste de mes invités.
— Ce n'est que cela?
— Que cela? une petite lâcheté envers toi, tout d'abord...
— Passons, passons, lui dis-je, je ne serai jamais un obstacle; après?
— Après?... Parbleu! de procéder à la cérémonie religieuse...
— Et c'est ce qui t'arrête?
— C'est ce qui m'arrête.
— Que pense mademoiselle Diane?
— Diane fera comme je voudrai.
— Hé bien, alors !
— Hé bien, alors! c'est une rupture, c'est presque un scandale... Il faut que je dénonce, publiquement, les exigences de mon beau-père, et que Diane et moi déclarions vouloir passer outre. Alors, il nous fau-
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dra partir, un beau matin, seuls, aller en cachette à la mairie, y faire inscrire notre déclaration de mariage... et tout ce qui s'ensuit. Oh! ce n'est pas compliqué comme jadis... notre volonté de majeurs suffit, sans autre atermoiement... Mais enfin cela me répugne... cela surtout répugne à Diane qui s'y soumettrait /// Tu comprends la portée du mot.
— Et alors?...
— Alors nous attendons... Mais ce qu'il y a de stupide, au milieu de tout cela, c'est que j'adore Diane, que Diane me le rend..., que j'ai tout un monde dans la tête... et que je finirai par la perdre — ma tête! — si cela dure encore longtemps!
— Gomment se fait-il que je te rencontre à Lyon?
— Ah! c'est une autre histoire, et tu vas comprendre, sans doute, combien j'enrage d'avoir à compter avec les pauvretés que me suscite ce malheureux vieillard.
Tu sais, ou tu ne sais pas, mais en tous les cas je te l'apprends, que j'ai organisé dans la première région, moitié dans Seine-et-Marne et moitié en Seine-et-Oise, une grande exploitation agricole, qui comprend plus de mille hectares et occupe 250 coopérateurs, sans compter les titulaires d'emphytéose, les femmes, les enfants et les vieillards. —250! Si tu sais encore compter, — et je suppose que tu n'as pas égaré ton algèbre parmi les Cosaques, — tu découvriras aisément que cela fait 25 par kilomètre carré, à peu près le tiers de la densité française!
— Pouvant nourrir les deux - autres tiers et, au besoin, le double ou le triple... ajoutai-je.
— Parfaitement ! Donc, afin de grouper ces mille hectares, j'ai apporté mon emphytéose personnelle
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et j'en ai syndiqué plusieurs autres ; ce n'est pas sans peine que j'y suis parvenu; mais enfin j'y suis parvenu quand même, de telle façon que, sous le contrôle du comité régional, dont je suis membre, nous nous sommes donné pour mission de créer la plus admirable, la plus féconde et la plus exceptionnelle des exploitations, afin qu'elle [serve de modèle à toutes les autres et, du môme coup, leur communique une impulsion incessante, afin que la marche du progrès soit plus rapide encore qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Il faut être juste, d'ailleurs : il y a eu déjà de grands progrès, de très grands progrès accomplis.
Or, depuis quelque temps j'étais travaillé par une idée... je puis la résumer clans une énormité de langage. 1
Mon idée se réduit à ceci :
Consulter le syndicat des canuts lyonnais, pour savoir si je puis faire du vin.
— Bah!
— Je savais bien que je te surprendrais ; tout à l'heure tu comprendras tout. En attendant c'est ainsi que j'ai simplement expliqué mon voyage au duc, à Diane et à Jacques.
Seulement il y a une annexe pas du tout agricole, celle-là. Je sais qu'il existe par ici, à quelques kilomètres, au bord delà Saône, quelques beaux rochers justement dénommés: Rochetaillôe. Je voudrais voir si je ne pourrais pas y trouver un castel, une ruine quelconque, dont on ne saurait que faire, pour y caser mon beau-père... futur, afin de lui donner l'illusion que rien n'est changé en France, qu'il peut encore y vivre en aristocrate, et loin des « horreurs
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du système actuel » car c'est ainsi qu'il a l'amabilité de qualifier notre belle révolution sociale !... Alors, peut-être, serai -je en repos... Jacques et Diane se dévoueront... et nous attendrons des jours meilleurs... J'ai dit!
Maintenant, ajouta Santeny, tu m'as assez fait parler de mes affaires, parlons un peu des tiennes.
Nous allons, si tu veux, déjeuner ensemble, de là nous irons au syndicat ; puis nous visiterons un ou deux canuts. Chemin faisant tu médiras ce que tu as fait en Russie, et je te promettrai de te narrer plus tard mes hauts faits révolutionnaires... car je veux d'abord creuser avec toi l'idée très attachante qui est la cause principale de notre rencontre à Lyon.
— Ecoute, me dit Santeny, dans cette région-ci, la révolution a été faite par le personnel des grandes spécialités : les produits chimiques, la machinerie et la soierie.
Les deux premières avaient l'eau et la houille plus abondamment qu'ailleurs... il s'agissait donc seulement, pour elles, de secouer le joug du patron capitaliste. Elles l'ont fait.
Mais la troisième avait contre elle une difficulté de plus : la matière première !
Or, après s'être débarrassée du parasite éhonté, du faux fabricant, sans fabrique et sans usine, qui, agioteur sur la soie et seulement agioteur, la pressurait de tout le poids de ses millions, elle s'est trouvée subitement en présence de l'approvisionnement direct, et en lutte, par conséquent, avec les trafiquants étrangers.
Tu comprends bien, n'est-ce pas, que si le capitalisme a pu être chassé de France, il n'a pu l'être, malheureusement, du monde entier?... or, tant que sur un coin de la planète il y aura des capitalistes
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possédant les moyens de confisquer les matières premières dont nous avons besoin : ou, il faudra aller les leur prendre, les armes à la main, ou il faudra compter avec leurs exigences, c'est-à-dire travailler, chômer ou nous priver, bref nous incliner devant le despotisme de leur avidité.
Hé bien, cette situation fait le désespoir du syndicat des canuts.
Cependant, pour lui comme pour tous, la banque de France remplit, ici, son rôle ; mais, vois-tu, quand il s'agit d'acheter à l'étranger, c'est, en attendant de pouvoir le payer avec ses propres matières ouvrées par nous, c'est, dis-je, de l'or qu'il faut mettre en mouvement, parce que seul l'or est monnaie internationale.
Quand je pense, fit Santeny s'interrompant tout à coup, que là, à l'est, dans l'ex-département de l'Ain il y a des pyrites d'or dans un endroit, précisément appelé champ d'or (un nom volé jadis par des tripoteurs anglo-français).
— Qu'il y a de l'or à Maillât et à Saint-Martin du Fresne ; que le Rhône lui-même en roule des paillettes et que les misérables propriétaires du sol ont toujours entravé toutes les fouilles, toutes les recherches parce que leurs ingénieurs capitalistes déclaraient que V exploitation coûterait trop cher et ne produirait pas assez de bénéfices !
Qu'ils aillent donc dire cela, aujourd'hui, au syndicat des tré fi leurs d'or et d'argent de Trévoux, qui s'est mis en tête d'utiliser toutes les richesses aurifères de la région, ce à quoi le comité régional l'aide de tout son pouvoir.
Sais-tu ce que leur répondrait le syndicat?
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— Vous êtes de simples voleurs, messieurs, leur dirait-il; vous préfériez, oisifs, traire la vache cïor\ boursière, ou extraire notre propre sang en nous! louant vos terres et vos maisons, c'est-à-dire en reprenant par vos locations ce que vous aviez eu l'air de céder sur nos salaires; et finalement en vertu de votre droit domanial et souverain, vous avez enseveli des richesses sociales sous le fumier de vos égoïsmes bourgeois !
Ali! vois-tu, Maurice, cette question de l'or, c'est seulement l'union socialiste mondiale et planétaire qui la résoudra !
Mais revenons à la soie.
Le syndicat des canuts est le premier à reconnaître combien, en attendant le développement de nos richesses minières, il est nécessaire de restreindre à sa plus simple expression la sortie de la précieuse monnaie.
Ce problème est d'ailleurs l'objet des études de la plupart des comités régionaux. Moi aussi j'ai cherché une solution et je crois en avoir trouvé une pour le's canuts ! Oh I je n'ai rien inventé ! J'ai simplement fouillé les travaux que le capital international avait eu, autrefois, intérêt à étouiï'er... Car vois-tu, nos fabriques de Roubaix et de Rouen, comme nos pseudo-fabricants de soie de Lyon, étaient tous inféodés au capitalisme anglais ; ils étaient ses esclaves, et tout ce que tu as pu entendre dire de stupéfiant et d'odieux sur le coton et sur la soie, si ignoble que cela ait pu t'apparaître, était certainement encore au-dessous de la vérité.
J'ai donc cherché parmi les auteurs de Mémoires dont les œuvres, vendues au poids par quelque hé-
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ritier d'un membre de comice agricole, s'étaient échouées sur les quais, et ajoutant à leur vieille expérience des choses passées, les audaces de nos plus récentes découvertes scientifiques, je suis parvenu à faire un tout, dont, ma foi, la solidité me semble fort peu discutable.
Que faudrait-il aux canuts ?
Leur matière première au plus bas prix possible !
Hé bien, si la chose était seulement équitable, je pourrais, moi, la leur donner pour rien !
— Gomment ! de la soie? pour rien ?
— Oui, car dans mon système, son coût de création se trouverait réduit à zéro.
— Explique-moi ça...
— N'insiste pas, dit Santeny en riant... c'est comme si tu priais un poète de réciter ses vers ! Et il continua :
Voyons, Maurice, t'es-tu jamais demandé ce qu'il pourrait y avoir de richesses dans 250,000 hectares de terre, à peu près le tiers de l'ex-département de Y hère, qui est là-bas derrière, ajouta t-il en montrant le sud-est où s'enfuyait le Rhône, mais en admettant que ces 250,000 hectares fussent plantés en mûriers blancs, le morus alba, de Linné, ou, situ veux, le mûrier sauvage de la Chine, comme disent les éleveurs.
— Non, ma foi, répondis-je en souriant.
— Eh bien, le voici : dans 250,000 hectares plantés en mûriers, il y a plus de 3 millions de tonnes de feuilles pouvant produire plus de 89,000 tonnes de cocons, et finalement 10 millions de kilogrammes de soie grège.
— Bon, et ensuite?
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— Ensuite il y a 97,000 tonnes tf étoupes donnant un G. 1 blanc comme le coton, éclatant comme la soie et solide comme le lin — ce sont les expressions de deux savants qui écrivaient en 1865, Duponchel et Cambon.
— C'est tout ?
— Non pas ; il y a, encore, plus de 32,000 tonnes d'une pâte à papier excellente et dont les Chinois se servent depuis des siècles.
— Et enfin?
— Enfin il y a plus de 16 millions d'hectolitres d'un vin de mûres, auquel notre science actuelle des ferments communiquera le fumet qu'elle voudra ; et je néglige, pour finir, les deux litres d'alcool pur qui se trouvent encore dans chaque 100 kilogrammes de bois du mûrier qu'on arrache et qu'on brûle !
— Et c'est d'un pareil trésor, m'écriai-je, que la culture a été presque abandonnée ?
— Oui, mon ami.
— Il est probable, repris-je, que plus que le phylloxéra, pour la vigne, l'épidémie qui a sévi sur les vers à soie a découragé les éleveurs !
— Allons donc! Si on avait fait pour le mûrier tout ce qu'on a fait pour la vigne, il ne serait plus question d'épizootie. Mais, voilà! le vin français est le vin français, et ni de la Chine, ni du Japon, le capital ne pouvait tirer du vin français, comme il en tire des cocons!... Voilà pourquoi il a tué le mûrier; car l'épizootie, sais-tu où elle est réellement et presque toujours? Dans la férocité du capital, dans la cherté absurde du sol qui pour épargner la place, a fait substituer au semis, seul moyen de con-
server au mûrier sauvage ses propriétés primitives, la greffe qui multiplie ses feuilles, mais en altère les facultés nutritives...
— Gomme toujours! murmurai-je, là où il y a un crime, là on trouve le Gapital...
— Naturellement, affirma Santeuy. Eh bien , maintenant, ne devines-tu pas le reste?
A 10 fr. l'hectolitre .... 160 millions de vin. A 10 fr. les 100 kilog. ... 9 millions d'étoupes. Presque au même prix . . 3 millions de pâte à
papier.
En tout . . . 172 millions de francs
Veux-tu admettre que ce soit là le coût de l'exploitation des 250 mille hectares (quoi que je puisse te prouver que ce chiffre est deux fois trop fort) ? Dismoi alors à combien me reviennent mes 10 millions de kilogrammes de soie grège?
— A zéro! c'est vrai.
— Et encore, je ne t'ai pas tout dit. Suivant le terrain, le climat, la forme coteau, la forme vallon, toute une série de culture peut être entretenue sur le sol de la vaste pépinière de mûriers, que je voudrais voir s'étaler d'une seule venue, et, ceci : pour la réduction du travail et de la fatigue, pour la commodité des récoltes, pour l'unité dans la qualité, l'efficacité dans la surveillance, et, enfin, autant que possible, pour l'équilibre climatérique.
Au temps du propriétariat, on m'aurait enfermé à Charenton. Aujourd'hui, plus rien de pareil; tous les journaux régionaux sont prêts à soutenir l'idée...
— Que viennent faire ici les journaux? deman-
dai-je. Il n'y a pas, je suppose, de souscription publique à provoquer...
Maurice eut un haussement d'épaules.
— Non! mais il s'agit d'éviter l'emploi du mode actuel d'expropriation, qui, en un mois, unifierait les espaces choisis par les comités compétents, et ne coûterait rien, ou presque rien, à la collectivité. Il s'agit de provoquer, de bonne volonté, l'échange des emphytéoses entre les citoyens qui, résidant sur divers points du territoire, seraient disposés à venir, coopérer à l'œuvre vraiment nationale que nous voulons entreprendre.
— Est-ce que l'œuvre n'est pas, au iond, plus régionale que nationale?
— Elle est régionale, il est vrai, pour le travail! des canuts; mais elle est nationale comme source d'échanges à l'extérieur. Et puis, quand môme? Croistu que nos dix-huit régions ne soient pas intimement liées, entre elles, par la solidarité de la prospérité collective?
Sous la parole vibrante de Georges de Santeny, je sentais comme s'illuminer et se souder en un resplendissant faisceau toutes les notions, reçues! éparses, de la stupéfiante grandeur caractérisant la révolution accomplie.
L'idée collective avait triomphé.
Désormais, c'était bien par l'expansion franche, nette et libre de l'individu que le progrès des masses marchait h pas de géant.
Nulle entrave, nulle oppression. La seule application de deux sentences d'un fabuliste :
Toute puissance est faible a moins que d'être unie.
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Et aussi :
Notre ennemi c'est notre maître, Je vous le dis en bon français.
Il avait fallu des siècles d'esclavage et des fleuves de sang pour en arriver à faire passer dans les mœurs ce que la sincérité d'un poète n'avait pu glisser que dans la fable... alors qu'il écrivait sous le regard du plus despote des rois.
Les syndicats corporatifs résidaient à l'hôtel de ville, à côté du comité régional de statistique.
Deux, seulement, étaient en séance : le syndicat descoopérateurs mécaniciens, et celui des coopérateurs teinturiers.
Chacun avait dû convoquer à son bureau deux travailleurs coupables d'ivresse accidentelle, et, dans cet état, d'avoir entravé le travail collectif, gâté des pièces et augmenté les déchets.
Les accusés arrivaient, conduits par quelques-uns de leurs camarades, qui ne cessaient de leur faire valoir la gravité du dommage collectif résultant de leur façon d'agir, et la nécessité où ils se trouveraient, en cas de récidive, de réclamer leur expulsion de la corporation; car il s'agissait, au fond, de ne pas préjudicier à la production, à son écoulement facile... aux moyens de vivre, en somme...
L'air penaud et contristé des deux travailleurs ainsi morigénés montrait bien qu'ils comprenaient leur faute...
Mais quoi!... c'était venu sans crier gare... On causait... on riait... et puis... dame!... çaétait monté
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au cerveau... Est-ce qu'ils n'étaient pas libres de I boire, maintenant?
Oui ! ils étaient libres... mais à leurs risques personnels, non à ceux de la collectivité...
On leur avait déjà passé quelques petites pointes sans conséquence... mais, cette fois, ils s'étaient | battus... ils avaient gâté pour plus de 10,000 francs de marchandises...
— Mais, sacrebleu! s'écriait l'un, et mes gosses ! Si vous m'expulsez, qui les nourrira?
— Tes gosses? on les élèvera, sois tranquille; les fautes sont personnelles... Les enfants ne doivent pas pâtir pour la faute des parents...
Le secrétaire du syndicat des canuts était seul au bureau de sa section.
— Le bureau ne siège pas aujourd'hui, nous dit-il ; mais, si vous voulez voir le président, vous le trouverez chez lui, pour sûr... car il doit travailler ferme cette semaine.
— En route pour la ficelle! dis-je en riant à Santeny.
— Où prends-tu la ficelle? Nous allons, tout bonnement, traverser le pont Morand, et nous serons presque aussitôt arrivés.
— Gomment! les canuts aux Brotteaux?
— Tiens! pourquoi pas? Les ex-bourgeois les ont remplacés à la Croix-Rousse, voilà tout! D'ailleurs, l'échiquier des Brotteaux a paru se prêter beaucoup plus facilement à l'installation des forces motrices à domicile. Les maisons ont été à moitié démolies en hauteur, mais on a conservé les rez-de-chaussée et
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les premiers étages; on a taillé des jardins dans les îlots trop massifs, et, là, sont maintenant les canuts avec leurs familles.
— Et les ex-bourgeois?
— Avec les rentes viagères que la nation leur a attribuées, ils vivent sur les hauteurs de la Croix- Rousse, où ils ont bâti de nombreuses « villas »..• pas trop malheureux ! par rapport au passé, et à ce que la plupart d'entre eux auraient mérité; très heureux en réalité, car ils ne manquent de rien, sinon de la satisfaction de pouvoir dévorer le travail de leurs semblables !
— Ce que tu vas voir aux Brotteaux, continua Santeny, tu le verrais sous une autre apparence, mais avec la même précision fraternelle : à Saint- Étienne, à Rive-de-Gier, à Garmaux... dans le nord, dans le midi.
— Gomme au Greusot, sans doute?
— Gomme au Greusot; on t'a donc parlé du Greusot?
— Oui.
— Eh bien, mets pour vêtement ce que l'on t'a dit : le sourire de la maison, l'abondance de la vie, la fécondité de la famille, la joie de la mère, la santé des enfants. Ajoute, à tout cela, la longévité du travailleur, obtenue parla réduction de l'usure musculaire et la réfection incessante de ses forces vitales, et tu auras un tableau exact de tout ce qui, en France, alimente la production, partage la consommation et réalise le rêve de bonheur collectif que les économistes de l'école judaïque, c'est-à-dire parasitique, qualifiaient jadis dédaigneusement « utopie » au coursdes pitoyables hypocrites et ab-