‹ Si, étude sociale d'après demainChapitre 3 sur 22 · SI... OD · texte numérisé non relu

SI... OD

— C'est encore au cours qu'on t'a appris ça, Marius?

— Té, pardi !

— Alors dis-moi un peu : Si Goquiropoulo se faisait naturaliser, est-ce qu'il paierait encore sa taxe d'étranger?

— Non.

— Alors, es un bel aï ! s'il se faisait naturaliser y toucherait ses rentes tout de même et y payerait beaucoup moins d'impôt?

Marius parut interloqué.

— Tè ! fit-il, c'est vrai ça... Je demanderai au cours.

Et toujours, causant, les deux camarades qui, après s'être assis un moment dans une « buvette », avaient alternativement arrêté et repris leur route suivant les incidents de leur discussion, finirent par disparaître dans un petit chemin montueux, qui, s'éloignant de la mer, allait aboutir à un bouquet vert sombre de pins maritimes dont le vent m'apportait les résineuses effluves.

Tout ce que j'avais entendu, et que, fidèlement, j'ai rapporté, me paraissait un peu confus.

L'inégalité des taxes, la cote des étrangers, et finalement l'objection du madré compère qui, pour être ignorant comme une carpe, n'en savait pas moins saisir parfaitement les intérêts individuels, tout cela me rejetait bien loin des fraternités rêvées entre les nationalités différentes et surtout de la fameuse égalité des moyens qui, de mon temps, se formulait de la façon suivante :

— Pourquoi un ingénieur gaguerait-il plus qu'un

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balayeur de rues ? La société a besoin de tous deux, et ne se peut pas plus priver de l'un que de l'autre !

Mon « élève des cours » semblait avoir répondu indirectement que « deux vases contiennent plus » de vin l'un que l'autre, parce que l'un a un déci- » mètre cube, pendant que l'autre n'a qu'un centi- » mètre cube ; et que, comme il ne dépendait pas » de la société de fabriquer les hommes avec une » même capacité d'absorption et de restitution, de » production et de consommation, force avait été » de s'incliner et de prendre les êtres tels que la » nature les avait créés, sous peine de les dénaturer » et même de les détruire. »

Mais il était demeuré coi devant le problème du Français — nalurel ou naturalisé — recevant des rentes étrangères et ne travaillant pas, si naïvement posé par son ignorant camarade. Gomment l'administration nationale avait-elle résolu la difficulté ?

Je voyais déjà Rothschild ayant conservé ses immenses richesses et vivant dans un luxe corrupteur au milieu du peuple que, pendant cent années, sa race avait impudemment spolié !

Je ne devais pas — heureusement — demeurer longtemps dans la perplexité.

Comme je revenais vers la place de la Joliette, me disposant à monter dans le tramway qui me conduisait à l'hôtel du Centre, je me trouvai face à face avec Me Auvertin.

— Enfin, s'écria-t-il en me voyant, je vous trouve, je suis allé à votre hôtel, savez-vous?

— Ma foi, je parcours la ville, comme vous voyez, et j'apprends et j'étudie. Mais vous arrivez bien à propos.

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Je le mis alors au courant du sujet de mes préoccupations.

— Allons d'abord dîner, me dit-il en riant, car je vous emmène au théâtre.

Je l'entraînai à Yhôttl du Centre, dont j'avais la curiosité de connaître le service, à table, et là commodément installé dans un salon élégant et confortable, Me Auvertin, redevenu avocat, et même quelque peu « petit-maître », me rassura, tout en savourant les délicieux coquillages de la Méditerranée.

— Mais réfléchissez donc, fit-il, qu'est-ce que cela peut bien nous faire que des étrangers et même des Français aient des rentes provenant de l'étranger? Ils les dépensent en France, n'est-ce pas? Donc c'est absolument comme si, ayant exporté plus de marchandises que nous n'en aurions importé, la balance commerciale penchait en notre faveur.

— Mais nous n'exportons pas, dans le cas qui nous occupe.

— Vous avez raison, nous importons seulement, mais, notez-le, c'est gratis, puisque l'argent venu du dehors aux mains des rentiers vivant en France ne nous a coûté préalablement aucun échange; c'est donc un bénéfice net, c'est un accroissement de notre circulation monétaire qui ne nous coûte absolument rien. C'est une mine d'or et d'argent, un volcan si vous voulez qui lancerait des pièces de monnaies toutes frappées — et quand je dis : mine d'or ou d'argent, je me trompe ; l'or étant la seule monnaie internationale, c'est de l'or, seulement, qui nous arrive par cette voie.

— Yoilà qui est bien, lui dis-je, mais la gratuité de cette importation métallique ne me paraît pas

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très sérieuse. Admettez que des Français ayant, d'une un ou d'une autre, entassé de l'or, et, profitant de facilité des voyages gratuits à l'étranger, aillent

placer leur or en consolidés anglais, je suppose,

vous avez là une exportation sans importation équi-

valente ? nue répondez-vous à cela?

Auvertin parut réfléchir.

— D'abord, me dit-il, votre hypothèse d'accumulation est un peu hasardeuse. Gomment s'y prendrait-on ? Avez-vous lu les règlements d'administration nationale.?

— Non.

— Il faut les lire, mon cher; et vous vous rendrez compte que l'accumulation que vous redoutez est bien problématique ; mais existât-elle, même dans une proportion un peu forte, est-ce que dans un temps donné cet or ne sera pas rentré forcément? Voyons : placez 100 francs en or à 6 0/0 à Londres ; en 33 ans les 100 francs seront revenus, car 3 multiplié par 33 font 99 ; et il sera revenu automatiquement.

Et Me Auvertin se renversa dans son fauteuil, en me regardant d'un air triomphant.

— Mais pas tout à fait gratuitement, objectai-jè, puisque notre circulation diminuée d'un coup ne se recomplètera qu'en 33 ans.

— Possible! seulement, voyons : Trouvez-moi une marchandise que vous puissiez exporter avec la certitude absolue quelle vous vaudra une importation égale dans une période certaine?

— Ne triomphez pas, mon cher maître, il y a incertitude pour le retour de l'or, parce que, si je suis bien informé, le mouvement socialiste gagne l'Europe entière, et comme le premier acte des révolutions

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réellement socialistes consiste à supprimer le prélèvement capitaliste, c'est-à-dire l'intérêt sous toutes ses formes, ce qui, en France comme ailleurs, clôt et annule le grand-livre de la dette publique, principalement, je ne vois pas trop à quelle source de revenu certain il sera possible de s'adresser.

— Vous avez raison, sacrebleu, car...

Maître Auvertin s'arrêta.

— Allons ! lui dis-jeen souriant, avouez-moi donc que vous-même avez cherché à accroître vos ressources en plaçant des fonds à l'étranger, au lieu de les consacrer à votre consommation...

— Parbleu, et j'en suis bien puni ! c'était du russe, et contre toute attente — car le despotisme des czars me paraissait incompatible avec n'importe quel système socialiste — contre toute attente pour sûr, répéta-t-il, la révolution sociale a triomphé en Russie.

— Je le sais bien.

— Le czar en a été le principal agent, chose stupéfiante, mais il a annoncé que pour ce qui concernait ses dettes extérieures il cesserait tout paiement aussitôt que le montant total des annuités formerait une somme égale au capital qu'il avait reçu... d'où une baisse ! et ma foi j'ai vendu le titre... c'était trop tard !

— Vous avez vendu ? Je voudrais bien savoir qui diable peut acheter.

— Qui ? l'Angleterre, qui espère toujours brouiller les cartes en Europe et se payer en nature en Asie, sur le dos de la Russie.

— Alors Rothschild, lui-même...

— Rothschild avait dû vendre à temps, mais ma foi, pour avoir des rentes en Europe, je ne sais pas

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s'il lui reste un autre pays que l'Angleterre? Heureusement pour lui il a des pays entiers en Autriche.

— Et c'est ce qui lui permet de vivre en France?

— Lui? vous n'y songez pas! Qu'un étranger vienne y vivre pour son agrément, soit, mais lui! Rothschild, il ne vivait pas en France pour son plaisir. Tant que la France a été un instrument docile à ses opérations d'accaparement et d'usure, il a pu y rester; mais quand il a vu qu'il n'y avait plus ni rentes, ni intérêts, par conséquent plus d'emprunts, plus d'agiotages possibles, il a fichu le camp... comme un bon juif. Car, voyez-vous, le pyrelhre de cette engeance, c'est tout simplement la suppression de l'intérêt... Aussi, à présent, lesyouddis, les grands youddis... les milliardaires... pcht... plus rien... ils sont en Autriche et en Angleterre.

— Alors ce pauvre Drumont !

— Il est navré ! Pensez donc! plus de juifs à dévorer; il maudit presque les socialistes, pour l'avoir, ainsi, privé de son déjeuner quotidien. On le voit mélancoliquement errer sur les boulevards cherchant le juif, n'en' trouvant plus; la France lui semble monotone. Il est capable, savez-vous, d'aller fonder un journal en Autriche.

— Mais il lui reste une ressource, avant de recourir à cette extrémité.

— Laquelle?

— Le grand pontife qui trône encore au Vatican !

— Le pape? bah ! Le pape a fait sa paix avec les socialistes... ses congrégations le nourrissent... et comme on le paie, vous comprenez...

— Je comprends... mais dites donc, voilà encore une exportation d'or, sans retour, cette fois.

— Permettez-moi d'en finir avec votre objection périodique, et vos craintes d'exportation gratuite de l'or.

— Je ne demande pas mieux.

— D'abord l'or en lingot, l'or brut, comme en général tous les métaux que la France ne produit pas entraient en franchise, c'est bien entendu. Le métal entré pour être ouvré est connu par l'entrepôt, et soigneusement noté à part.

Quant aux exportations en numéraire, par exemple : les dons gratuits faits au pape, le secours envoyé à sa famille par l'ouvrier étranger qui travaille en France, la provision d'or expédiée au Français qui voyage à l'étranger, aussi bien que celle qu'il emporte avec lui, tout cela le service des changes le connaît à merveille, puisque tout se fait par son intermédiaire qui, pour cela, ne fait qu'un avec les postes, et que, grâce à des conventions internationales, ce qui échapperait au change, en France, n'y échapperait pas à l'étranger, lequel nous le réexpédie chaque mois par voie d'échange et de compensation.

Or, l'administration nationale a limité au dixième du stock annuel en or français, ce qui, actuellement, fait, je crois, 150 millions par an, le montant annuel des exportations effectuées sous l'une des formes que je viens d'indiquer.

— Et si les besoins dépassent les 150 millions?

— Au-delà de 150 millions, on ne peut expédier que des marchandises dont le destinataire réalise la valeur à son profit.

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— De sorte que c'est le service des changes qui expédie lui-même, au pape, l'or des catholiques?

— Tiens ? ma foi oui ! mais les congrégations travaillent beaucoup, produisent beaucoup, et c'est sur leur consommation personnelle qu'elles prennent de quoi satisfaire leur religieuse folie d'entretenir le parasite romain.

— Ce qui n'accroît pas la consommation française, dans tous les cas.

— Il est vrai, mais la production n'y perd rien et d'ailleurs ce dont elles peuvent disposer, sans nuire à leur travail, est bien peu de chose, croyez-le, car elles sont soumises, comme tout travail particulier, au règlement n° 3, titre IV, notamment aux articles 2, i, 5.

— Bon ! voilà mon avocat revenu 1

— Ma foi, fit, en riant, maître Auvertin, c'est bien du droit, mais du droit droit, lequel n'a plus rien de commun avec le tissu de ruses malhonnêtes appelées « code civil, de procédure, » etc., etc....

— Continuez, continuez...

— Ainsi, mon cher, on ne peut plus vendre la terre, dans aucune espèce de cas.

— Et les propriétés de Rothschild, alors? il les possède encore !

— Ah 1 fît-il goguenard, il lui en est arrivé une bien bonne, avec ses terres ; écoutez :

On a établi l'impôt unique. Une contribution terrienne sur les terrains bâtis et non bâtis.

Cette contribution est répartie suivant la surlace! des terres et la densité de la population.

Or, Rothschild possédait, à lui seul, environ 000,000 hectares en France. Je dis environ, car ses

prête-noms étaient nombreux, et on ne sait peutêtre pas tout encore. Mais cela importait peu, comme vous allez le voir.

Yoilà donc mon Rothschild obligé d'acquitter l'impôt suivant la surface de ses propriétés.

La situation de celles-ci était fort belle ; aussi les moyennes départementales lui ont-elles fait tomber sur le crâne les chiffres suivants :

Pour ses terrains non bâtis. 18,762,600 fr. Pour ses terrains bâtis l,150,( 00 fr.

Total 19,912,600 tr.

Soit presque 20 millions par an !

La révolution était arrivée si rapidement, qu'il lui avait été impossible de réaliser. Aussi, pendant deux ans, a-t-il payé l'impôt — lui, étant absent, bien enlendu — il a payé tant qu'il a espéré que «ce misérable régime serait provisoire. »

Mais quand, après avoir donné 40 millions, il a vu que « ça ne paraissait pas près de finir », il n'a plus payé, et alors, il a été légalement exproprié, en vertu du Contrat social, faute d'avoir acquitté sa cotisation, prescrite par le règlement n°2, titre II, notamment art. 8 et 9.

— La cour vous entend, maître Àuvertin !

— Mais la cour comprendra aussi, fit Auvertin en se versant un verre d'excellent vin de cassis, la cour comprendra certainement, que lors même que le sieur Rothschild aurait acquitté sa cotisation, il aurait été privé de toute emphytéose, parce que la condition de jouissance réelle et personnelle stipulée à peine de nullité par l'art. 4, titre II, règlement n° 3, n'était pas et ne pouvait pas être remplie par lui.

6i SI...

C'était pnur échapper à cet article qu'il avait fait, d'abord, occuper toutes ses terres et tous ses châteaux par des gens à lui, auxquels il 'fournissait les fonds pour acquitter l'impôt.

Et c'est seulement quand ceux-là n'ont plus payé, Rothschild ayant cessé de leur fournir les fonds), que le pot aux roses a été découvert, et que l'expropriation a pu être exécutée.

— Bravo ! Auvertin. La cour recondamne Rothschild ! Mais, dites donc, est-ce que des millionnaires français ne pourraient pas faire comme Rothschild, garder leurs propriétés, en violation de l'art, chose... du titre machin...

— Art. 4, titre II, rectifia Auvertin.

-- Art. 4, titre II?... et dissimuler leur fortune?

— Vous me la baillez belle! Avec quoi paieraientils l'impôt? il n'y a plus de rentes, de coupons d'intérêts, de dividendes, etc.. et à moins de faire tra vailler les terres...

— Hé bien?

— lié bien ! alors, ils produiraient. — Môme comme prête-noms, — ils seraient soumis à la coopération, titre IV, règlement n° 3, et à toutes les prescriptions qui concernent l'usage. — Or, comme on ne peut pas vendre le soi, vous pensez bien que cette petite ruse ne nous préoccuperait pas.

— lieu ! heu !... les gens sont si ingénieux quand il s'agit de leurs intérêts personnels... Voyons, comment est-on possesseur?

— On est usufruitier au moyen d'une emphytéose.

— Mais cette emphytéose est représentée par un titre?

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— Un titre emphytéotique, qu'on peut céder même.

— Alors on vend?

— Non. Art 4, titre II : « La terre seul immeuble légal ne peut être vendue ; mais le titre qui en règle l'usufruit est assimilé aux choses mobilières. »

— Ce qui signiûe ?

— Qu'il peut être vendu.

— Vous voyez bien ?

— Mais sa possession est. inséparable de la jouissance réelle et personnelle, à peine de nullité.

— Alors on ne peut pas louer la terre?

— En aucun cas ! Enfin la vente d'un litre emphytéotique entraîne, de plein droit, la substitution du preneur aux charges, facultés et avantages du cédant. Article 5.

— Et le prix ?

— Autant de fois la contribution terrienne qu'il y a d'annuités payées, mais sans pouvoir excéder 7 annuités, (/est un simple remboursement d'impôls équivalent aux améliorations; tels les préparatifs de culture, par exemple.

Vous voyez donc que le prête-nom aurait un rôle presque impossible ; et que, d'autre part, le propriétaire qui aurait recours à ce moyen pour dissimuler sa fortune, outre qu'il n'échapperait pas à l'impôt, n'aurait aucun profit personnel à réaliser, car il ne dépend pas du prête-nom qui, dans votre hypothèse, serait une sorte de fermier, de gérer seul c'est-à-dire d'éviter le contrat de coopération; et s'il gère seul, la terre ne produisant pas assez pour payer l'impôt il faudrait que les fonds lui vinssent de son complice.

si...

— Et si celui-ci les fournit?

— Alors nous retombons dans la mine d'or, dans le volcan à i>if'ces de 20 francs, et c'est tout bénéfice. Voyez-vous, l'essentiel n'est pas tant de limiter les

-sources desgens que d'empêcher la capitalisation de ces revenus, et leur transformation en un droit de prélèvement, un droit parasite.

Dans le système de notre contrai social, la terre pourra changer de mains, jamais elle ne pourra croître en valeur capitale; or, dans le passé, vous savez...

— Parbleu, en cent ans, le môme sol français évalué, en 1790, 30 milliards — et j'exagère — s'est trouvé porté en 1890 à piôs de 130 milliards, et j'atténue !

— Eh bien, voilà qui sera, désormais, impossible! Êtes- vous satisfait?

— Oui.

— Hé bien, allons au théâtre.

— Sapristi ! dis-je à Auverlin, en arrivant devant le Grand Théâtre, le directeur doit avoir un joli cube à payer !

— Pas tant que vous croyez: local de travail première classe, un tiers de moins que le cube d'habitation : art. 8, titre III, regl. n° 1.

— Vous êtes ferré.

Mon ancien mélier qui ressort! C'est que, voyezvous, j'ai fouillé et retourné toutes leurs réglementations, et je vous assure que, tout d'abord, ce n'était pas pour en faire l'éloge, mais, il n'y a pas à le nier, ils ont tout prévu.

— Encore un service public? demanrlai-je.

— Non ! Coopération particulière. Un directeur qui répond de l'impôt et ensuite application de l'article...

— Bien, bien, merci! je lirai le contrat social en question; à qui appartient l'édifice?

— L'emphytéose est au nom du directeur, la commune la lui a concédée.

— Pour rien ?

— Tiens, parbleu ! un théâtre ça se concède au concours , et non pas à l'argent.

— Mais il taut avoir de l'argent pour exploiter un théâtre.

68 si...

— Oui certes ! Aussi quand on n'en a pas on s'en procure.

— Tiens ! tiens ! Où ça?

— A la Unique de France.

— Ali ! Qs-je, la Banque de France a été consenée? -- Banque de VÉtat, très cher, service public par

excellence. Crédit gratuit.

— Crédit gratuit? Ah ! la rengaine d'autrefois!

— Oui! rengaine, tant qu'il y avait capitalisme; mais vous allez voir et vous vous y reconnaîtrez bien vile.

— Je vous écoute.

— II y a deux façons de réunir des fonds : ou s'adresser à la Banque, ou former une société, une association plutôt; mais comme, même dans ce cas, c'est indirectement encore la Banque qui fournit, il vaut aulant simpliûer mon explication.

— Oh oui ! simplifiez.

— Dune, vous avez en mains une emphytéose, agricole ou industrielle.

— Bien.

— Vous allez à la banque.

— Et?

— Et vous lui demandez la somme dont vous avez besoin.

— Voilà tout?

— Ele prend connaissance de votre titre, elle s'enquiert de votre travail passé ; elle évalueà son tour ce dont vous pouvez avoir besoin: il est rare que, sur ce point, il y ait un désaccord, et elle vous verse l'argent nécessaire, contre votre billet.

— Sans intérêt?

— Sans intérêt. Une commission une fois versée,

si... 69

une commission calculée sur l'unité des frais généraux ramenés à 100 francs et résultant de la moyenne des trois années précédentes.

— Et la date du remboursement ?

— L'emprunteur la fixe lui-même; mnis par exemple, s'il ne rend pas... il peut se fouiller pour une autre fois.

— On ne le poursuit pas ?

— Pas du tout.

— Dites donc? voilà encore une exportation d'or, si le monsieur est indélicat et s'il file à l'étranger?

— D'abord, je ne vous ai pas dit qu'on lui donnât de l'or.

— Ah!

— On lui donne, suivant les cas, des bons d'impôt, de l'argent ou des billets de banque.

— Des billets de banque ?

— Oui, les billets de banque représentent l'or qui est dans les caisses pour les besoins du commerce extérieur ; mais afin de ne pas réduire trop la circulation, on l'a remplacé par des billets. Vous pouvez déposer de l'or, on vous donnera des billets; mais s'il s'agit de faire l'opération contraire, la banque vous demandera simplement de la mettre en mesure de faire le paiement elle-même.

Elle le fait et vous remet l'acquit, quand, en réalité, il s'est agi d'un paiement commercial extérieur.

— Sinon?

— Si non... la question est vidée d'avance, puisqu'il n'y avait pas de paiement commercial sérieux.

D'ailleurs il est rare que l'on essaye une pareille fraude. La banque est devenue le premier établis-

si.

sèment de change du monde en Lier, le papier de commerce est entre ses mains; elle reçoit l'impôt et paie les dépenses nationales, régionales, communales, car elle a des succursales partout. Son principal souci q>{ d'assurer le rcioiv de l'or qu'elle a dû laisser sortir régulièrement; vous avez <)ù, en arrivant...

— Oui, j'ai eu affaire à un changeur.

— C'est un service de la banque.

— Très curieuse, cette organisation du crédit gratuit; la banque a dû être assaillie de demandes?

— Naturellement, mais qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire ! Ce qu'elle a prêté l'a été pour être dépensé, or, cela suffit; elle est certaine de voir revenir sa monnaie, d'une façon ou d'une autre, puisque cette monnaie n'a pas cours à l'étranger. Il ne reste, de son opération, que le passage d'une somme de sa caisse dans les mains de l'emprunteur ; ce passage a laissé une trace : le billet qui contient une promesse.

Quant à la monnaie, elle circule; en circulant elle représente des échanges, en représentant des échanges elle représente des productions et des consommations ; et là seulement est sa véritable valeur.

Vous demanderiez un million à la banque, pour thésauriser, vous ne le pourriez pas ! parce que vous devez indiquer l'emploi de votre emprunt; et puis, quand même, cela ne vous servirait à rien ! Car, de deux choses l'une : ou vous produirez, et alors vous • changerez; ou vous ne produirez pas, mais vous consommerez pour vivre et alors vous dépenserez. Seulement ceci n'a qu'un temps, et vous ne pouvez pas recommencer deux fois.

si... 71

Or, dans les deux cas, la monnaie aura été remise en circulation, plus ou moins vite; et du moment qu'elle aura circulé, elle aura repassé à la banque, cela est absolument certain, tout en avivant les échanges pendant le cours de son voyage de mains en mains.

— C'est très neuf, ce que vous me dites là.

— Parbleu, c'est la conséquence inéluctable de la suppression de Yintérêt. Et puis, qu'est-ce qui préoccupait le particulier prêteur honnête?

— C'est, répondis-je, l'incertitude de pouvoir remplacer, pour ses besoins, la somme dont il disposait sur le moment.

— Juste ! Et c'est pourquoi il prenait des assurances, l'intérêt étant un remboursement partiel et successif, en vue de faire revenu- son argent. Mais l'infamie, c'est que ce relour partiel ou total ne comptait pas comme remboursement, il l'aggravait toujours; souvent même, suivant les échéances, il le doublait! Eh bien, ce qui fait que la Banque de France peut prêter gratuitement, c'est qu'elle n'a pas à se préoccuper du retour de la somme, car elle est certaine, elle, que la collectivité des échanges la lui fait revenir I

— C'est très clair!

— Puisque c'est clair, entrons.

— Encore un mot : le directeur de ce théâtre, que je suppose n'avoir effectué ses recettes qu'en argent ou en billets de banque, n'en est pas moins tenu de payer son cube en billets d'impôt?

— Parfaitement !

— Où se procure-t-il ces billets?

si...

— D'abord, il en reçoit journellement. Mais s'il n'en a pas assez, il en trouve à la Banque.

— Contre argent?

— Contre argent, celui qu'on vient de lui prêter môme si vous voulez!

— B»h! Alors... elle crée de la monnaie?

— Nullement, parce que tout bon d'impôt, émis par l'administration nationale, correspond à une cotisation à acquitter par quelqu'un. Ainsi, tenez, moi, par exemple, je reçois mon traitement tout en bons d'impôt; mais je puis avoir besoin de monnaie étrangère, quand je vais à Odessa, par exemple, ou à Const.inlinople.

Eh bien, cette monnaie, je la trouve à la banque, au pair et sans commission, en échange démon bon d'impôt.

En ce qui concerne le bon d'impôt, plus particulièrement, la banque est un vaste Clearing -home, destiné à faciliter, à ceux qui en ont besoin, la collecte des bons susdits.

Quand un bon entre à la banque, en acquit de l'impôt, il est oblitéré et par l'imposé et parla banque; de plus, il est coupé en deux, la partie qui vous reste vous sert de quittance.

— Alors, quand un bon entre à la Banque par voie d'échange contre monnaie, il reste intact?

— Parfaitement ; et comme chaque commune connaît d'avance le montant des contributions qui la concernent, les succursales de la Banque savent, aussi, exactement combien d'échanges peuvent leur être proposés.

— Je comprends; les parties n'ont même pas à se chercher, elles sont sûres de se trouver à la banque.

— Naturellement; ainsi admettez que le directeur de ce théâtre ait à payer J0,000 francs d'impôt (je suppose arbitrairement un chiffre ); je suppose aussi que ses recettes, soit : 100,000 francs, aient été réalisées exclusivement en bons d'impôts, cela est un hasard possible; je suppose, enfin, que ses dépenses n'aient absorbé que 70.000 francs, cube compris; il lui resterait donc 30,000 francs en bons que quelqu'un recherche, pour sûr.

Or, afin de ne pas faire attendre ce quelqu'un, le directeur a préféré, sitôt son impôt payé, porterie surplus de ses bons à la Banque; celle-ci les lui a échangés contre monnaie et celui qui a eu besoin des bons les y a trouvés le plus facilement du monde.

— C'est très clair.

— D'autant plus facilement que les impôts se paient par douzièmes, et que les bons ne valent que pour l'année dont ils portent le millésime.

— Vous n'avez plus rien à me demander?

— Non.

— Eh bien, cette fois, entrons.

Une belle salle, ma foi, et une admirable organisation d'entrées, de sorties, d'accès silencieux et facile aux places, aux loges, afin de ne pas troubler le jeu des acteurs.

Je tombais en plein opéra.

La mise en scène, les décors, le chant, l'orchestre, tout révélait une administration soigneuse et savante.

La salle était comble.

Une actrice d'une beauté merveilleuse, dont une parure de diamants rehaussait l'éclat, attirait tous

les regards, ceux cTAuvertin ne la quittaient pas. Ce côté de l'ancienne société capitaliste : le luxe de la femme au théâtre, s'empara aussitôt de ma pensée; et, malgré mou respect pour les admirations démon avocat-matelot, je ne pus m'empùcher de lui .(dresser des questions... indiscrètes...

— Des diamants, fit-il en haussant les épaules; bien sûr, elle a le moyen d'en acheter.

— C'est comme autrefois ! dis-je.

— Gomment l'entendez-vous?

— Son amant...

Auvertin se retourna vivement.

— Son amant? ah bien non ! je vous assure

— Qu'on savez- vous? fis-je curieux et insinuant.

— Elle a le droit d'avoir un amant, ça c'est clair, mais elle le choisit sans céder à aucune préoccupation de luxe, ça « ne se fait plus, mon cher ! » ce marchandage ignoble n'a plus aucune raison d'être. On se plaît, on se prend... on change d'idée... on se quitte. Mais aucune saloperie d'argent ne saurait être mêlée à tout cela.

— Combien gagne donc une première chanteuse?

— Ça, c'est calculé par le Conservatoire, à raison du travail et de l'acquit, à raison surtout de l'attrait — par ce mot j'entends le pouvoir d'attirer le put/lie — et de la clientèle de théâtre.

Ici, à Marseille on peut jouer facilement trente fois la môme pièce : premier élément. La municipalité a fixé le tarif des places: second élément. Chaque acteur a un minimum quotidien qui est en quelque sorte son diplôme.

Sur la recette le directeur prélève les frais, le mi-

si... 75

nimum de provision versé aux acteurs, et le montant de l'impôt.

Sur ce qui reste il prélève le cinquième, les quatre cinquièmes restant sont répartis entre les coopérateurs au prorata de leur travail effectif et du montant de leur minimum personnel établi par le nrevet du Conservatoire.

Yous ne serez donc pas surpris quand je vous dirai que mademoiselle Lucia B. gagne soixante ou quatre-vingt mille francs par an.

— Et la retraite? se règle-t-elle, comme pour vous, sur la moyenne des cinq dernières années ?

— Non. Car ici les dépenses nécessitées par le genre du travail lui-même dépassent de beaucoup celles qui seraient possibles dans la vie ordinaire ; la retraite est donc uniformément établie à 6,000 francs par an.

— A soixante-cinq ans ?

— Pour les hommes. Cinquante-cinq ans pour les femmes.

— Ainsi, murmurai-je, moralité dans la vie, liberté dans les sentiments, et repos assuré dans la vieillesse !

— Et l'épanouissement du talent, le culte de l'art; vous irez à Paris? n'est-ce pas?

— Certes I

— Eh bien, vous verrez ce que l'on a fait pour les peintres.

Là-dessus, et comme je devinais qu'Auvertin avait quelque désir de contempler de plus près les diamants de mademoiselle Lucia, je prétextai la fatigue de ma journée d'études et d'enquêtes et je l'abandonnai à ses admirations passionnées.

76 si...

Une nuit aussi belle que la journée avait été radieuse m'invitait au noctambulisme.

Je cédai presque sans résistance ; au hasard, je marchai devant moi, ce qui, tout d'abord, eut pour résultat de me mettre en face de l'hôtel du Centre.

La Canebière était ruisselante de clartés électriques, les cafés bruyants et combles.

Voyant cette tranquillité dans la joie et le bruit, je ne pus m'empôcher de songer que je n'avais pas encore aperçu l'ombre du gouvernement.

Les « services de circulation » avaient un bâton noir à la main et un simple brassard ; leur uniforme dépourvu de galon ne comportait aucune arme. Ils étaient polis, remplis de sollicitude pour les « distractions » des passants, et veillaient surtout à prévenir les accidents.

Lentement je remontai vers la rue Saint-Ferréol, où j'entrai aussitôt, me souvenant qu'à son extrémité, jadis, il y avait la Préfecture.

J'allais donc voir la maison du Gouvernement.

La Préfecture était bien là. Visiblement raccommodée, comme pour attester qu'elle avait subi un rude assaut révolutionnaire.

Gomme partout, malgré la nuit, les incandescences électriques brillaient superbement.

A leur lumière je lus sur le fronton, au-dessus de la grande porte :

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