COMMISSION DE STATISTIQUE
de la 7e région.
La porte était ouverte, un homme veillait. Un
transparent lumineux se détachait à ma gauche et contenait ces mots :
Section de l'hygiène.
— Vous desirez quelque chose? me dit le surveillant nocturne.
— Un simple renseignement, si vous voulez bien me le donner.
— A votre disposition, monsieur.
— Est-ce un hôpital ici ?
— Un hôpital? Oh non ! fit-il d'un ton singulier, c'est la Section centrale d'hygiène.
— Ah!
— Service central des médecins de nuit.
— Ah!
— Vous êtes étranger, monsieur?
Rien ne m'horripilait davantage que de m'entendre, à chaque instant, qualifier d'étranger. Gela seul suffisait à me clore la bouche et à renfoncer dans ma gorge les interrogalions.
Heureusement, et comme pour m'épargner l'hu" miliation de décliner ma nationalité et, avec elle, d'accuser mon ignorance, bruyamment, une sonnerie retentit.
L'homme accourut au téléphone, écouta, répondit.
Puis, prenant un autre appareil, il pressa un bouton, et écouta.
On répondit sans doute, et je l'entendis articuler à son tour sur l'appareil :
— Rue Curiol, 106, madame Romain, un malade pressé.
Ayant terminé, il revint vers moi.
— Je ne pas ce qu'ils ont, cette nuit, fit-il, mai- voilà le troisième malade en péril, depuis trois heures que j'ai pris mon service.
— Ah! c'est donc comme autrefois pour les services d'incendie.
— Bien mieux, monsieur. Le service médical est organisé par la commune; il y a chaque nuit 50 médecins de service. Dès qu'une maladie se déclare, quoiqu'un de la famille téléphone (et chaque maison en possède un) pour prévenir le service central.
— Gomment ! chaque maison a un téléphone!
— Oui, monsieur.
— Gela a dû coûter cher à la commune.
— Oh monsieur! pas du tout! Les moyens de communication, et, en général, tous les travaux d'intérêt collectif sont aux frais de la nation entière. Pour le téléphone de Marseille on a dépensé, je crois, 60 millions ; répartissez cette dépense sur les 20 milliards de mètres cubes bâtis qui étaient le total du cube français, au moment des travaux, et vous verrez que cela a coûté précisément 3 millièmes de franc par mètre cube de cotisation, unité moyenne.
Gela a été l'affaire d'une année, personne ne s'en est aperçu, et l'année suivante le budget a été dégrevé des 60 millions téléphoniques.
— J'ai compris, je vous demande pardon de vous avoir interrompu. Voilà donc le service central prévenu qu'au n° 106 de la rue Guriol un malade a besoin d'un médecin.
— Eh bien, comme le service central a, tous les jours, la liste des médecins de service, de jour et de
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nuit, et comme ceux-ci sont répartis par quartiers, nous prévenons celui qui demeure le plus près du malade... et voilà...
— Alors les hôpitaux?
— Ah bien oui ! les hôpitaux ! on en a heureusement fini avec ce préjugé imbécile, et, du même coup, avec les querelles éternelles de la laïcisation.
— Tiens? comment cela?
— D'abord les hôpitaux, cela a été reconnu, étaient de grossières erreurs scientifiques. Je vous demanrle un peu! cette idée! d'aller accumuler, dans un même centre, tous les foyers pestilentiels. Voyez-vous, monsieur, les hôpitaux étaient une invention du sale capital! Les médecins qui étaient de sacrés capitalistes ne voulaient pas se déranger pour ceux qui n'avaient pas le moyen de payer ; alors on a créé un service officiel contrôlable et payé, et ce qu'on a trompé le public avec les sacrées histoires d'hôpitaux! ce n'est rien de le dire; j'en sais quelque chose, je suis un ancien économe de l'hôpital Saint-Louis.
— Ah... je comprends maintenant l'humour particulière qui perce dans vos souvenirs. Continuez... Vous m'intéressez vivement.
— Je vous remercie, monsieur, me dit-il. Et mon interlocuteur continua :
— Donc, plus d'hôpitaux ; on est soigné chez soi; et comme, plus nous allons, plus chaque maison arrive à ne contenir qu'une seule famille, tout ce qui pourrait être compliqué par la contagion est désormais écarté.
— Pardon ! et la contagion dans la famille même?
— Ah ça! monsieur, reprit-il vivement, voudriez-
su SI...
vous me dire quel principe pourrait exiger que la contagion lût réservée à des malades assemblés par le hasard, plutôt qu'à des malades unis entre eux par les liens de la nature?
— Le fait est... murmurai-je.
— Et puis, continua-t-il en s'animant, est-ce que l'isolement n'est pas mieux obtenu dans la maison particulière? Est-ce que les soins n'y sont pas plus tendrement dévoués? Est-ce que le médecin, qui a son parcours gratuit sur tous les transports, n'est pas plus utilement appelé en cas de danger qu'à l'hôpital, où, les heures de la visite passées, chacun tire de son côté, malgré l'apparente permanence que l'on prétendait jadis avoir imposée?
— Alors, les infirmiers, les infirmières, les sœurs?...
— Tout cela existe en corporations, monsieur; les familles choisissent ce qui leur convient, même au cas où le médecin impose au malade un gardien qui, pour remplir ce rôle, doit posséder des connaissances spéciales; mais nous avons des congrégations d'infirmiers et d infirmières, comme nous avons des corporations d'infirmières et d'infirmiers. Seulement, celles-ci tendent de plus en plus à se dissoudre. Nos journaux, et l'opinion publique avec eux, prétendent que la femme doit se marier et faire des enfants; que, dès lors, son temps doit appartenir d'abord à ses enfants et à son mari, dont elle est l'infirmière naturelle. La même raison s'applique aux pères de famille. Or, comme les corporations laïques ne recevaient que des célibataires^ comme le célibat est une condition anti-naturelle, comme c'est déjà bien assez que la folie religieuse
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soustraye chaque année des jeunes hommes et des jeunes vierges aux fonctions de la reproduction humaine, l'opinion publique et les journaux ont déclaré qu'il ne fallait pas encourager laïquement un abus dont, religieusement, on avait constaté la dangereuse gravité; qu'il fallait, enfin, que l'abus religieux, puisqu'il était toléré, eût une compensation sociale.
— De sorte que les familles?...
— Les familles, quelle que soit leur religion, préfèrent puiser dans les congrégations infirmières... mais cela seulement en cas de nécessité absolue, les membres de la famille se considérant comme les infirmiers naturels de leur malade.
— Et ceux qui n'ont pas de famille?... car enfin il y en a, n'est-ce pas?
— Non, monsieur; car ceux qui n'ont pas de famille ont toujours la famille communale, et celle-ci, après avoir consulté le malade, obéit toujours à ses désirs.
— Ainsi, répliquai-je,plus d'hôpitaux, plus d'hospices...
— Pardon. Les fous, les orphelins, tous ceux, en un mot, qui sont incapables au sens vrai du mot, pour absence d'intelligence ou de discernement, vivent dans ce que vous appelez des hospices, et que nous nommons la communauté hospitalière, aux frais de la nation.
— Mais les vieillards infirmes qui sont sans famille et sans moyens d'existence... les pauvres, en unmot?...
— Dans trois ou quatre ans, il n'y aura plus de pauvres en France. Nous liquidons, ou plutôt la na-
ture liquide pour nous l'héritage que nous a laissé l'ancienne organisation bourgeoise; mais, en dehors de ce stock, — ne prenez pas ce mot en mauvaise part, — il n'est plus possible de voir le paupérisme se reconstituer, puisque tout travail est inséparable de la pleine satisiaction des besoins; puisque toute invalidité, avant, pendant ou après la période de travail, est pourvue d'une retraite proportionnelle, qui permet au retraité de vivre chez lui; puisque, enlinr tout paresseux valide est expulsé comme parasite.
— Et les isolés devenus invalides acceptent volontiers la solitude de la maison seule?
— Le plus ordinairement, ils se groupent par quatre ou cinq dans de petites maisons, et se créent ainsi une petite communauté qui leur remplace la famille. Voyez-vous, monsieur, le comité d'hygiène a répudié systématiquement toutes les agglomérations de plus de quinze à vingt personnes.
— Alors, les couvents?...
— Les grandes constructions anciennes ont, assez généralement, été remplacées par de nombreuses petites maisons entourées de hautes murailles, voilà tout... Et comme les propriétaires, les vautours de jadis, ne sont plus les maîtres de rançonner les locataires ou les acheteurs de maisons, on est passé, très facilement, des anciennes habitudes aux nouvelles, sans avoir à payer aucune rançon au capital désormais privé de toutes ses dents.
— C'est parfait. Je vois que ce qui domine tout, dans l'organisation nouvelle, c'est le souci de l'hygiène.
— Certes! On nous enseigne même, dans nos cours, que le véritable capital d'une nation, c'est le
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nombre de ses habitants; et que sa véritable richesse c'est, outre la conservation et la prolongation de la vie, celle de la période de leur validité travailleuse. Dans vingt ans, nous dit-on, l'amélioration de la validité sera telle, en France, que le coût des pensions de retraite et celui de ses invalidités accidentelles ou naturelles pourra être réduit de plus d'un tiers.
— Alors, on a créé un ministère de l'hygiène?
— Un ministère! des ministres! Monsieur, pour quoi faire? pour fabriquer des poseurs, comme jadis? Allons donc! L'administration nationale a une commission d'hygiène, voilà tout.
— Donc, un service public de l'hygiène.
— Gomme vous dites, monsieur. Oh ! le médecin ! C'est le poste le plus glorieux! c'est la position la plus belle! Et si je réussis au concours!... achevat-il, en soulignant sa pensée par un geste enthousiaste.
— Un concours désigne donc les médecins? demandai-je.
— Pas précisément. La commune choisit parmi les élus du concours. Elle choisit, c'est-à-dire elle fait voter les habitants.
— Ah!
— Oui, monsieur. Dans le rôle du médecin, il y a deux choses : la science et le caractère. La science, le concours la sanctionne; le caractère, le peuple le juge.
— Et c'est la commune qui paie, alors?
— C'est la nation, monsieur. L'intérêt national est, là, de premier ordre.
— Elle paie bien, je suppose.
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— Oh! pour ça oui, les médecins ont la triple journée comme unité de travail.
— Ah oui, trois fois les trois trois.
— Cela lait presque 10 Irancs plus les heures supplémentaires, parce que les malades ne peuvent s'engager à être guéris à jour et à heure fixe, plus une prime proportionnée à l'unité pour chaque guérison, et entin une retraite à 68 ans.
— Calculée sur la moyenne des cinq dernières années.
— C'est cela, monsieur.
— Comment se calculent les heures supplémentaires ?
— La journée normale contient 7 heures, l'année contient 300 journées, chaque heure supplémentaire vaut 1/7 de la journée: art. 2, titre IV.
— Règlement n° 3, dis-je au hasard...
— C'est cela même, monsieur.
— Je vous remercie.
Et tout fier d'avoir, une fois, au moins, évité d'étaler mon ignorance, je me hâtai de retourner à l'hôtel.
Là... seul dans le silence de la nuit, je récapitulais ma journée, l'œil vague et la pensée recueillie, quand j'aperçus tout à coup un papier qu'on avait déposé sur ma table.
C'était le bulletin de mes premières dépenses à l'hôtel, avec cette indication qui lui retirait tout caractère de méfiance dont, tout d'abord, je m'étais senti lroissé :
A conserver pour contrôler au départ « la régularité du service ».
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« MM. les voyageurs sont priés de vérifier chaque jour l'exactitude des notes qui leur sont remises, et de formuler immédiatement leurs réclamations s'il y a lieu ».
J'avais compris.
Les équipes de service de succédaient régulièrement, tandis que les voyageurs pouvaient irrégulièrement prolonger leur séjour.
Les explications du chef des garçons m'avaient fait nettement apparaître la nécessité des notes quotidiennes.
Lui-même serait absent demain, puisque demain je devais aller chez lui; or, c'était lui qui dressait les notes en question, ainsi qu'en témoignait son visa.
Une autre réflexion moins gaie surgit pour moi de cet incident :
Mes ressources s'épuiseraient rapidement si je continuais le même genre de vie.
Il fallait donc chercher du travail.
Lequel?
Je m'endormis au cours de cette difficile enquête !
Le lendemain matin, vers sept heures, je me trouvais, le nez en l'air, devant une immense toile remplie de noms et de chiffres.
J'étais dans la grande salle de la gare de départ pour Lyon, Paris et stations.
Sur un panneau au-dessus de l'horloge, j'avais vu étinceler, en lettres dorées, ces mots :
Service public des voies ferrées.
7e région.
Sur le fond jaune de la grande toile, apparaissait nettement en noir, le nom de toutes les stations de la région.
Une toile plus grande, à fond vert, contenait toutes les stations des régions environnantes, la 6e et la 8e.
Enfin, une troisième toile à fond rouge indiquait les stations frontières et, à côté, sur une dimension plus réduite, la nomenclature des principales stations des autres régions françaises.
Un nom, un chiffre : la distance kilométrique prise
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à vol d'oiseau, du point de départ au lieu de destination.
Mais quand on voulait obtenir les distances entre les diverses localités de l'intérieur, il fallait se reporter à une carte spéciale où des lignes s'entrecroisant sans confusion, grâce à un ingénieux système de coloration et depointillages, indiquaient avec précision le nombre de zones de gare à gare.
La zone était de 10 kilomètres et correspondait à une unité de prix.
Pour la même région l'unité de prix devait être multipliée par le nombre des zones, jusqu'à 10 zones.
Au-dessus de 10, le nombre des zones devait être réduit de 2, avant de servir de multiplicateur.
Ainsi, 11 zones donnent un multiplicateur : 1J — 2 = 9, et ainsi de suite.
D'une région à l'autre, l'unité de prix devait être multipliée par le nombre des zones jusqu'à dix. Audelà le nombre des zones devait être diminué de 3. Ainsi 11 — 3 = 8.
Par suite, plus on allait loin, plus le multiplicateur décroissait.
Je compris alors les mentions suivantes mises en vedette sur un grand tableau :
Tarif régional.
Multiplicateur 10 + n — 2.
Voyageurs. Marchandises. P. V.
(Unité). (Tonne spécifique).
50 centimes. 6 centimes. 10 tonnes.
— 5 — au-dessus.
NX SI.
Tarif extra-régional.
Multiplicateur 10 -f n— 3.
Voyageurs. Marchandises. P. Y.
(Unité). (Tonne spécifique).
30 centimes. 4 centimes 10 tonnes.
— 3 — au-dessus.
— P. V., petite vitesse; mais, dis-je en m'adressant à l'un des agents, qu'est-ce que c'est que la tonne spécifique?
— C est le poids d'un mètre cube d'eau distillée à ï degrés, monsieur, ou mille kilos ou une tonne étalon, base du tarif.
— Comment calcule-t-on, je vous prie?
— Gela dépend, monsieur, que voulez-vous expédier? 1
— Une barrique d'huile d'olive.
— Contenance?
— Dix heciolitres.
— Donc, poids, tare déduite, 915 kilos, le barème nous donnerait le résultat de l'opération suivante :
donc 3 centimes (30 pour les 10 hectolitres et par zone. Nous avons à vol d'oiseau 76 zones de Marseille à Paris, moins trois (larif extra régional] 73 zones ; soit 3,66 X 73 = 2 f'r. 67.
Vous paierez donc 2 fr. G7 pour envoyer 10 hectolitres d'huile à Paris.
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— C'est à peu près ce que je payais autrefois pour expédier 10 kilogrammes.
— Vous ne m'étonnez pas.
— Je vous remercie, monsieur, dis-je au complaisant agent, maintenant il s'agit pour moi d'aller au pas des lanciers.
— Dix-huit kilomètres un franc; la deuxième zone commencée est due tout entière. Ah ! je vous demande pardon, monsieur...
En disant ces mots, l'agent m'avait salué, et, comme si quelqu'un placé derrière moi l'eût appelé, il me dépassa et disparut.
Je me retournai, curieux de connaître le motif de sa brusque retraite et ne pus retenir une exclamation à laquelle, au même instant, une autre répondit :
— Le capitaine!
— Mon passager!
C'était, en effet, le capitaine du paquebot qui m'avait ramené en France.
— Et où. allez-vous donc ainsi, mon cher voyageur?
— Au Pas des Lanciers, capitaine.
— Et moi, un peu plus haut, à Vitrolles.
— Nous ferons route ensemble, capitaine, si vous voulez!
— Très volontiers, mais permettez-moi de vous présenter mon neveu.
Son neveu, c'était le bienveillant agent avec lequel j'avais lié conversation.
— Je vous ai dérangé? reprit le capitaine.
— Ma foi, répondis-je, j'étais en train d'apprendre
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comment on avait réorganisé le service des chemins de fer.
— Hé bien! je continuerai, en route, la conversation que vous avez commencée avec ce luron-là... un particulier qui a préféré le quai de la Gare au quai (te la Joliette.
— Mais, mon cher oncle... tout dépend...
— Tout dépend des goûts! Tu me l'as assez répété: il veut arriver, ce brigand-là, ni plus ni moins, à être directeur de l'exploitation.
— Hé! hé! reprit le jeune homme, en travaillant bien... on peut espérer; savez vous, mon oncle, que cette année nous avons dix-sept agents atteints par la limite d'âge?
— Ah ! diable ! Allons, tant mieux, mon garçon ! A ce moment une cloche retentit.
C'était celle du train qui devait nous emmener.
— Dis donc, garçon, je vais voir ton père 1
— Dites-lui que j'irai la semaine prochaine.
— Ta huitaine de repos? hein!
— Oui, mon oncle.
— C'est bien. Adieu !
Quelques minutes après, nous roulions vers le Pas des Lanciers.
La révolution sociale, dont j'avais déjà mesuré l'étonnante envergure, n'avait pas plus respecté le matériel des chemins de fer que les vieux préjugés capitalistes et bourgeois.
Tout était nouveau dans l'agencement des trains.
Les vvagons spacieux et confortables communiquaient tous, entre eux, par une plate-forme extérieure permettant de circuler autour des salons de repos qui formaient une sorte de massif central.
Le long de la plate-forme était une sorte de balustrade ; mais au moment du départ elle semblait avoir été rabattue sur le quai, et c'était en gravissant les trois marches dont, alors, elle m'était apparue composée, que j'avais eu accès sur la plate-forme.
Au coup de sifflet, l'escalier s'était relevé en se détendant, et c'était lui qui, maintenant, servait de parapet, pendant la marche du train.
Ce système très simple facilitait beaucoup le chargement et le déchargement des voitures, chacun se trouvant à même de descendre, puisque, parle seul rabattement d'une sorte de grille, un escalier se trouvait développé sur toute la longueur du wagon.
Quant aux salons, aux sièges; quant aux cabines particulières, que l'on pouvait obtenir avec un léger supplément de prix, c'étaient de véritables chefsd'œuvre de confortable et de bon goût.
— Hein! fit le capitaine, qui jouissait, en amateur, de mes incessantes stupéfactions, hein! ça vaut un peu mieux que vos vieilles voituresdu P.L.M. d'autrefois!
Et aussitôt, comme il l'avait fait, tantôt dans sa cabine, tantôt sur le pont du transport ne 12,490, l'aimable capitaine me raconta les transformations merveilleuses du régime des chemins de fer.
— Ici, me dit-il, ce n'est pas l'Etat qui administre directement. Ce sont dix-huit compagnies gérantes,
— Des actionnaires ? inlerrompis-je.
— Oh! non... Rassurez- vous, pas d'actionnaires! seulement, voici: les Français ont tellement été habitués à abuser du galon, que le seul fait d'être fonctionnaire « du gour'n'ment, mossieu ! » faisait d'eux les plus insupportables agents que l'on ait pu rêver.
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— Pardon, interrompis-je encore ; pardon, capitaine, niais sur les bateaux...
— Oh ! mon cher, entre les habitudes de la marine et celles de l'employé civil du « gour'n'ment », il y a toujours eu tout un monde. Nous autres, ma rins, qui passons notre vie à lm50 de la mort, — l'épaisseur de la cale et du blindage à peu près — nous avons toujours eu des procédés envers nos passagers. Ceux-ci étaient des hôtes, nos marchant dises des trésors... mais rappelez-vous donc le^ agents de l'octroi, ceux de l'état-civil et les garçon de ministère...
— Et les sergents de ville !
— Je les oubliais ! Hé bien I Avez-vous jamais rien vu de plus insolent, quand ils sont dans l'exercice de leurs fonctions ?
— Et de plus plat quand ils sont devant leurs supérieurs ? ajoutai je.
— Justement ! voilà ce qui a empêché l'administration nationale de diriger directement le grand service des voies ferrées. Mais n'allez pas croire que les compagnies soient des capitalistes et des pro priétaires ? Oh ! non !
Eles sont simplement des collectivités respon saules: 1° envers l'administration, delà perception de l'impôt ; 2° envers les clients de la régularité du service.
Afin d'éviter les procès, les discussions, les chicanes toujours à craindre, en dépit de notre magis-| trature élue, en dépit de la suppression des huissiers, des avoués et des avocats, l'administration s'est réservé le droit de révoquer les gérants, lorsque un certain nombre de fautes de service luii
ont été révélées par les plaintes du public et formulées par les journaux.
— Et les journaux les insèrent ?
— Ils seraient déshonorés si la réclamation de n'importe quel voyageur ou client ne paraissait pas dans les vingt-quatre heures de son envoi.
— Diable ! et la compagnie ne. . .
— Ne les achète pas ! Oh non ! parce que la chose est devenue impossible... Vous pourrez peutêtre vous en rendre compte quand vous étudierez le fonctionnement du journalisme.
— Vous m'émerveillez...
— Bref, les compagnies gérantes sont responsables de la région qu'elles administrent, au triple point de vue : 1° du bon entretien de la voie ; 2° de la régularité du service des trains; 3° des accidents de toute nature.
— Et en échange de cette responsabilité?
— Elles sont soumises à l'article 6 du règlement...
, —Qui dit?
— Ah ! ma foi, vous le lirez.
Je regrettai, à part moi, mon ami Auvertin.
— Tout ce que je puis vous dire, reprit le capiaine, c'est que, comme service d'intérêt national, îlles ne subissent qu'une demi-cotation de la conribution terrienne, laquelle en outre ne figure que somme une sorte d'apport, parce que la nation ne saurait se payer d'impôt à elle-même.
— Juste.
— Les recettes de dix-huit régions sont centralisées entre les mains de l'administration nationale, lui répartit ensuite les indemnités de gérance entre
(.»i si...
chacune des compagnies, au prorata de leur activité kilométrique régionale.
— Diable, mais vuilà une centralisation qui doit bien compliquer les comptes !
— Mais non ! Grâce à la Banque de France.
— Ali ! elle intervient?
— Ici comme partout, puisqu'elle est le réservoir commun, la bourse commune de la nation.
— Oui, oui. Je connais son fonctionnement de change et d'impôt.
— Eh bien, vous devez me comprendre, alors ?
— Parfaitement.
— Je continue. Vous avez quelque notion, je suppose, de ce que sont les tarifs.
— Oui. C'est justement de quoi nous parlions tout à lheure avec votre neveu, mais il ne m'a rien généralisé.
— Bien. Alors je vais généraliser : Quelles que soient les recettes du traQc, il y a des dépenses qui sont invariables ; outre celles que l'on connaît d'avance, par la longue expérience du passé, et qui concernent les travaux de réfection et d'entretien, il y a le personnel... qui a été plus que | doublé.
— Avec le système des équipes se relayant, je sais cela.
— Or, ce personnel a des besoins de vivre, qui sont irréductibles et ont donné lieu au minimum de provision prescrit par notre contrat social, réglementn0...
— Passez, passez, je le lirai.
— Donc, il y a un minimum de dépenses au-dessous duquel il est impossible de descendre.
si...
Le barème fondamental des tarifs de transports a été calculé sur ce minimum ; si, par malheur, les recettes ne le couvraient pas, c'est l'impôt qui comblerait le déficit ; quelques centimes à ajouter provisoirement à la contribution terrienne, et le tour serait joué.
— Très bien.
— Mais c'est là une hypothèse irréalisable en fait. Quoiqu'il en soit, vous comprenez, aisément, que les dépenses, qui sont les frais généraux, étant réparties kilométriquement, diminuent : 1° avec l'extension des réseaux, 2° avec l'accroissement du trafic.
Or il ne serait pas juste que .les compagnies gérantes absorbassent cette plus-value, au préjudice du public. C'est pourquoi les tarifs sont variables.
— Ah !
— Le barème a été calculé pour cinq ans, au bout desquels si les accroissements du trafic ont créé une plus-value, dont la limite a été fixée à l'avance, les tarifs sont immédiatement réduits pour la période suivante de cinq années ; et, de même, les traités de gérance ne sont consentis que pour cinq années.
— Est-ce qu'il a déjà été nécessaire de réduire les tarifs ? demandai-je.
— Oui-dà! ne serait-ce qu'au fur et à mesure de l'extinction de la dette autrefois contractée envers les obligataires.
— Amortie par les remboursements annuels, et par les décès, n'est-ce pas?
— Justement ! mais même en dehors de cet amor-
tissement automatique, le simple accroissement du trafic aurait suffi.
— Est-ce croyable?
— Tenez : vous êtes assez calculateur, je suppose, pour comprendre que, sans toucher aux tarifs par zono, il soit possible, utile, même, de posséder un étalon de la recette kilométrique annuelle, c'est-àdire de diviser le total général des recettes brutes par le total général de kilomètres exploités.
— Parfaitement.
— Eh bien, les anciens tarifs revisés, il y a deux ans, avaient donné 50,000 francs de recette brute kilométrique annuelle.
— Et les nouveaux?
— Les nouveaux produisent actuellement 103,000 francs, avec 4,000 kilomètres de plus livrés à l'exploitation.
— Oh !
— Gela vous étonne?
— Oui.
— Mais regardez donc autour de vous ! Je m'en veux vraiment de vous avoir à ce point absorbé.
En me disant ces mots, le capitaine étendait sa main vers les bords de la route que nous parcourions.
Je demeurai stupéfait :
Tout le long de la quadruple rangée de rails, à environ 100 mètres soit des talus, soit des barrages à niveau, je voyais se succéder sans relâche des maisons et des jardins, une véritable rue ! Là où jadis, je me le rappelais bien ! à peine une habitation se dressait tous les 8 à 10 kilomètres, et encore ! et encore !
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— Regardez, reprit le capitaine, en me penchant avec lui, sur la balustrade, voyez-vous, là-bas, ce poteau recourbé, et le plateau qui se balance?
— Oui ! hé bien ?...
— Regardez, maintenant, la contre-partie de ce poteau à la queue de notre train...
— Oui, lis-je, on dirait un enclanchement préparé.
— C'est la poste : chargement et déchargement automatique, il y en a ainsi tout le long de la route, 10 kilomètres par 10 kilomètres.
— Tenez ! tenez ! fis-je, tout à coup.
Au même moment un bruit sec se faisait entendre.
Le paquet que j'avais vu, en avant, venait d'être enlevé ; alors, passant rapidement de l'autre côté du wagon, j'arrivai à temps pour apercevoir un homme en train de décrocher un autre paquet, qu'en s'éloignant le dernier wagon avait laissé accroché.
Simultanément donc, à droite et à gauche, il y avait eu enlèvement d'une part, dépôt de l'autre.
— Notre train n'est pas un train de marchandises, reprit le capitaine, mais, pour les approvisionnements, il y a un système absolument semblable ; ne vous étonnez donc pas de la multiplication des transports.
Il était clair, continua-t-il, que les populations rurales se masseraient en foule le long des voies ferrées, du moment que les propriétaires du sol ne pourraient plus exiger des sommes invraisemblables sous prétexte d'expropriation. Aussi la culture se multiplie-t-elle, d'une façon étourdissante; la quasi-gratuité du transport des engrais fabrique les terres là où le caillou dominait, et les canaux et les
travaux d'irrigation... Je n'en finirais pas!... si je voulais tout énumérer.
— C'est logique; oui, répétai-je, c'est très logique ! Donnez-moi une idée de ce qu'est le trafic spécial de la 7e région que nous sommes en train de parcourir.
— La 7r région? reprit le capitaine, a 1,285 kilomètres de réseau, et a réalisé Tannée passée des recettes brutes s'élevant à environ 190,000 francs le kilomètre.
— Diable ! Votre neveu a dû toucher une jolie répartition, alors.
— Ma loi, oui! Et souvenez-vous que l'ancien personnel a été plus que doublé; que les équipes se sont entendues de telle sorte qu'en somme chaque agent travaille un tiers de moins et gagne la moitié plus.
— Conséquence du retour à la masse de l'ancien prélèvement attribué aux actionnaires et aux administrateurs? remarquai-je.
— C'est cela môme.
— Un dernier mot, capitaine, car voici le tunnel de la Nerthe et je vais être obligé de vous quitter dès que nous en sortirons : comment se recrutent les compagnies ?
— Comme les médecins ; un concours qui établit les capacités, ouvre la porte aux candidatures ; le suffrage régional désigne ensuite les gérants. .
— Combien de gérants?
— 00 par région ; en tout, 1,620 personnes.
— Pourquoi le mot compagnie ?
— Pour exprimer la solidarité spéciale des 90 gérants.
— A combien s'élève leur minimum provisionnel?
— Au même taux que pour les médecins.
— Les répartitions ?
— Fixées à 3 pour J00 des recettes, après versement de l'impôt.
— C'est peu ! dites donc ?
— Peu? Ça leur a fait, Tan passé, plus de 60,000 francs par tête.
— Bigre ! et quelle autorité sur le personnel ?
— Celle du travail nécessaire, pas plus ; car c'est le personnel qui élit à tous les postes, et parmi les diplômés, bien entendu, choisit ses inspecteurs, ses chefs de gare, ses aiguilleurs, jusqu'à ses simples chefs d'équipe.
Sur ce dernier mot, un flot de lumière inonda notre salon.
Nous arrivions au Pas des Lanciers.
Je serrai la main de l'excellent capitaine qui venait de me faire un véritable cours de chemin de 1er, et je le priai de me voir, à Y Hôtel du Centre, avant mon départ pour la région du nord...
— Faites mieux, m'inlerrompit-il; si vous êtes libre, venez donc demain à Yitrolles, c'est à deux pas d'ici.
Ce disant, il me donna sa carte ; je lui promis ma visite, et quittai le wagon.
Rien de gracieux comme l'aspect du Pas des Lanciers souriant dans la verdure de ses collines, en pente douce, autrefois désertes, aujourd'hui peuplées de jolies maisons, étageant leurs façades blanches et leurs toitures rouges allumées et joyeuses, sous les rayons du soleil provençal, puis, dégringolant en masses dans le vallon où vient mourir doucement un petit col de la chaîne de Vitrolles.
Je n'avais pas fait cent pas, hors de la gare, en relisant la carte du chef des garçons de Y Hôtel du Centre, où étaient écrits ces mots :
Charles Roustan 27, Chemin du Col, 27
(au Pas des Lanciers.)
que je vis devant moi la face riante et fleurie de mon hôte.
— Je pensais bien, me dit il, que vous ne viendriez que par le train de 8 heures, car vous avez dû vous coucher lard, hier?
— En elfet, répliquai-je, je suis allé au théâtre.
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— Je m'en doutais.
Puis m'arrêtant à l'entrée d'un petit chemin qui serpentait vers les collines :
— Voulez-vous donner un coup d'oeil au pays?
— Très volontiers.
— Alors montons par ici, je vais vous faire jouir d'une vue splendide.
Nous prîmes à gauche, et au milieu des vignes plantureuses, des amandiers, des oliviers qui crois" saient partout en abondance, et formaient comme une haie continue au chemin que nous suivions, nous gravîmes la hauteur.
En trois quarts d heure nous étions arrivés.
Mon hôte ne m'avait pas trompé ; la vue était merveilleuse. J'a\ais devant moi l'étang de Berre ; à ma gauche, dans le lointain, apparaissait Martigues ; Berre, à ma droite, plus près ; tout au fond* dans une brume illuminée, Istres; plus loin, à droite, Saint-Chamas.
Martigues attirait l'attention par une forêt de mâts; là, je le savais, était le chenal qui mettait en communication l'étang et la Méditerranée.
— Mais, ûs-je, tout cela est fort peuplé, mon cher monsieur Roustan.
— Certes ! Les salines, service public; les bateaux, service public, et la pêche? Voyez donc ces barques !
— Service public aussi ?
— Non, la pêche est libre, dans les conditions que vous savez et qui n'ont d'autre but que de ne pas nuire à la reproduction ; mais les pêcheurs se sont formés en corporation. Voilà notre usine à gaz.
— Où cela?
— Là-bas, près de Saint- Victoret, un peu en avant
102 si...
vers l'étang de Bolmon. Elle éclaire tout le pays.
— Alors les habitations du Pas des Lanciers?...
— ont toutes le gaz et l'eau.
— 1/eau ?
— Tenez, ditRoustan, en me faisant tourner le dos à l'étang, voyez vous, là-bas, cette chaîne de collines ?
— Oui. - I
— C'est la chaîne principale de Yitrolles ; eh bien, à l'extrémité sud est une dérivation du canal delà Durance qui dessert Saint-Victoret et Marignane; une pompe foulante, actionnée par l'usine à gaz, approvisionne toute la hauteur du Pas des Lanciers, et, de là, toutes les parties basses.
— Combien payez-vous le gaz?
— Un centime les 5 mètres cubes.
— Service public?
— Ma foi, presque; c'est une coopération communale ; et quant à la houille, nous la prenons là...
— Où cela?
— Dans l'étang. Nous nous servons du gaz d'eau.
— Ah oui ! fîs-je, la vapeur projetée sur le coke incandescent?
— C'est cela même; un chauffage excellent du reste, car pour l'éclairage nous avons aussi l'électricité.
— Coopération communale,?
— Coopération communale. L'étang est extrêmement salé ; nous avons donc là une pile immense, où il nous a sufli d'installer nos diaphragmes pour recueillir l'électricité.
— Mais vous avez ici toutes les commodités de la grande Ville !
si... 103
— Ma foi, dit mon hôte, je ne vois guère que le mouvement du port, et peut-être la variété des spectacles dramatiques, qui nous fassent défaut. Mais, il est si facile d'aller les chercher quand on les désire. Un franc ! C'est pour rien !
Je ne suis pas fâché, continua-t-il, que vous ayez bien voulu accepter ma modeste invitation. Il vous sera peut-être ainsi plus aisé de vous rendre compte, comment et pourquoi, j'ai pu vous dire, quand nous causions dans le grand salon de l'hôtel, que j'étais très content de mon sort, malgré la dégringolade de la position sociale, qui me valait les respects, les sollicitations, les...
— Les servilités...
— Ma foi oui, les servilités, vous avez dit le mot. mais nous appelions cela les a hommages ».
— C'était un euphémisme !
— De tous ceux qui s'approchaient de moi, négociant millionnaire et juge au tribunal de commerce ; pensez donc !
— Comment se fait-il, lui dis-je, en le regardant attentivement, que vous n'ayez pas cherché une situation dans les grands services publics : les docks, les chemins de fer, par exemple ?
Roustan fit une légère grimace ; il sembla hésiter un moment, puis, comme s'il venait d'en prendre son parti :
— Ah ! pardieu ! s'écria-t-il, je puis bien l'avouer ! Mon instruction a toujours été des plus sommaires ; il aurait fallu me mettre à compléter, à faire, même, mes études; j'étais trop vieux!
Car, fit-il, en s'animant, on ne se doute pas à quel
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point ce qu'on appelait autrefois la classe commer çante étail ignorante et bête.
l'n peu d'astuce, beaucoup d'àpreté et de l'argent pris, comme on avait pu, cela suflisait amplement à taire un puissant négociant. Quant aux connaissances,— est-ce que, dans l'ancienne organisation, on n'avait pas, moyennant 12 ou 1,500 francs par an, des docteurs es sciences, si on voulait, qui vous servaient de secrétaires, et avaient, pour vous, orthographe et savoir? Vous avouerez donc que puisque la science, ça ne coûtait que 1,500 francs, il nous suffisait d'avoir les moyens de payer 1,500 francs pour être savants! Oh! ce que vous en | avez eus, jadis, de députés et de ministres qui étaient encore plus bêtes que moi! termina-t-il en riant gaiement.
Décidément ce Roustan était un brave homme.
— Vous vous calomniez, lui répondis-je, car vous avez beaucoup d'esprit.
— De l'esprit! fit-il en hochant la tête, alors ça m'est venu depuis que je suis entré à l'Hôtel du Centre... ou plutôt, tenez, ajouta-t-il en me montrant, à une centaine de mètres, à notre droite, un vieillard qui marchait lentement appuyé sur un bâton noueux, — ou plutôt, reprit-il, ça m'est venu depuis que j'ai causé avec ce brave père Bernard, qui vient là, tranquillement, faire sa petite pro- i menade du matin.
— Qui est ce père Bernard?
— Un ancien ouvrier du Greusot en retraite, mon voisin ; nos deux champs sont limitrophes.
— Je voudrais bien faire sa connaissance, dis-je vivement.
si... 105
— Ce sera très facile, je vais l'inviter à déjeuner avec nous.
En effet, nous nous avançâmes vers le vieillard et tout en marchant, Roustan ajouta :
— J'avais, d'ailleurs, l'intention de vous le faire connaître, quand je vous ai invité à venir passer cette journée avec moi, car vous m'aviez posé certaines questions, auxquelles lui, bien mieux que moi, est à même de répondre.
— - Allons.
— D'ailleurs, c'est lui qui donne des leçons de géographie, d'histoire et de mathématiques à mademoiselle ma fille...
— Ah ! vous vivez en famille?
— Certes ! Oh ! je ne pourrais pas vivre seul — et Bernard est très instruit, vous verrez.
Et comme nous étions à quelques pas du vieillard, Roustan l'appela.
— Hé, père Bernard!
— Bonjour, monsieur Roustan, fit le vieillard en me saluant, en même temps que son voisin, je viens justement de rencontrer le professeur de piano de mademoiselle Hélène.
— En etîet, c'est son j our.
— C'est aussi le mien, monsieur Roustan ; à onze heures, leçon de mathématiques.
— Eh bien ! pour aujourd'hui, père Bernard, nous prendrons des vacances, voici un de mes amis qui serait désireux de connaître vos commentaires sur l'organisation à laquelle vous devez votre retraite.
Le vieillard me regarda, en clignant de l'œil, puis tout à coup, et comme interrogeant ses souvenirs :
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— M lis... mais... je crois que je vous connais, monsieur.
— C'est bien possible... si vous avez habité Paris.
— Par. lieu ! fit-il. Votre voix... je... j'y suis... J'ai suivi vos conférences... ah! ma foi, ajouta-t-il tout à coup, je suis bien content de voir qu'on ne vous a
— fusillé.
— Moi aussi, je vous assure.
— Quant à moi, reprit Bernard, j'ai été rudemenl louché, allez !... mais ça ne m'a pas empêché de travailler... Seulement je crois que ça a un peu avancé mes infirmités, et, par suite, l'époque de ma retraite.
— Allons ! interrompit Roustan, cela va tout seul ; puisque vous vous connaissez, la présentation est toute faite et si vous m'en croyez, monsieur, nous allons prendre tout doucement le chemin de la maison; vous voudrez bien déjeuner avec nous, père Bernard, n'est-ce pas?
— Avec plaisir, mon cher voisin.
Les commentaires ou les explications que j'avais
obtenues jusqu'ici avaient été celles de la classe bourgeoise, c'est-à-dire des vaincus de la Révolution. Il était donc, pour moi, du plus haut intérêt de connaître le fond de la pensée de l'un des vainqueurs, à l'heure même de la vie où son jugement devait être, à la fois, le plus désintéressé et le plus éclairé. Roustan, dont la considération pour moi semblait s'être accrue, depuis que le père Bernard avait reconnu en moi l'ancien conférencier socialiste, marchait silencieusement à nos côtés, écoutant religieusement les paroles du vieil ouvrier.
— Que voulez-vous savoir? me dit enfin celui-ci. j
— Ma foi, mon cher citoyen, lui dis-je, je voudrais savoir de vous ce que les ouvriers pensent de l'organisation sociale actuelle ; car enfin, je ne me dissimule pas que ca ne s'est pas réalisé tout à fait comme Marx, et, après lui, Guesde, Lafargue, etc., le leur avait fait espérer.
— Tout à fait? répliqua Bernard, ah bien non ! pas tout à fait, et c'est je crois bien heureux !
— Gomment ça? bien heureux !
— Hé pardi I savez-vous ce qu'ils croyaient, les ouvriers? ils croyaient que l'avènement du quatrième état serait absolument le pendant de ce qu'avait été l'intronisation du Tiers-Etat.
— Le gouvernement du quatrième état, quoi !
— Juste ! or il n'y a pas de gouvernement et pas de quatrième état! Vous jugez delà déception...
— Des ouvriers ?
— Ah non ! des chefs de parti; quant aux ouvriers il ne fallait pas leur demander autre chose que de tout chambarder, et ça, ils l'ont fait; ils l'ont fait môme très consciencieusement, très honnêtement et très loyalement ; il n'y a pas à le nier. Au-delà du chambard voyez- vous, on ne leur avait rien montré, rien, rien, rien ! les marxistes leur avaient bien^parlé de la formule argent-marchandise-argent, du bon de travail calculé sur les heures ; de la limitation, de la consommation, des invalidités à la charge de la collectivité; mais quant à l'instrument, au moyen, à l'expression pratique incarnant la transformation sociale ?... turlututu ! De sorte que s'ils avaient mis la main sur les pourvoirs publics, ils auraient fait exactement ce qu'on a fait en Allemagne. Vous savez ce qu'on a fait, en Allemagne?
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— Oui, répondis-je, on a fait la sottise de mesurer la consommation à la production ralentie, au lieu d'accélérer la production pour satisfaire la consommation décuplée; en d'autres termes, on a rationné tout le monde au lieu de pourvoir tout le monde et on a engendré la disette au lieu de favoriser l'abondance.
— C'est absolument cela ! s'écria le père Bernard. Eh bien, ils auraient fait la môme chose en France. Car, jamais, au grand jamais ils n'ont voulu s'occuper de l'organisation du lendemain de la révolution. Pour eux le fatalisme du processus capitaliste devait forcément conduire le peuple à la révolution communiste, collectiviste, etc. Rien à faire pour hâler cette révolution : Attendre ! voilà tout ! Mais, en attendant, occuper des situations influentes et rémunérées, en plein régime bourgeois, tout en disant aux ventres creux :
« Vous voyez ! ça marche ! puisque nous sommes élus » ! et turlututu !
— Je crois mon cher citoyen Bernard, que vous ne rendez pas assez justice à l'admirable propagande des marxistes. On les a toujours trouvés sur la brèche... et quant à leur chasse aux candidatures, croyez bien qu'elle a été, pour eux, un moyen, non un but... il y avait tant de facilités de circulation pour les députés !
— Je veux bien ! je veux bien ! mais ils faisaient trop de politique ! ... ils exerçaient une tyrannie sans nom! sous le prétexte de maintenir une discipline de parti! Et puis insolents! avec ça. Absolus et insolents !... « L'insolence marxiste » c'était une expression courante... Ah pardi ! s'ils avaient pris le pou-
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voir, ils se seraient quand même dévorés entre eux, comme autrefois les Robespierre et les Danton !
— Vous êtes un peu sévère, mon cher Bernard.
— Non, je suis juste !... Tenez ! c'est comme les possibi/istes !
— Eh bien, qu'ont-ils fait ceux-là ?
— Rien et c'est ce que je leur ai toujours reproché ! c'était comme chez les marxistes, seulement, comme disait cet autre, c'était tout l'opposé : ainsi, même tyrannie, même absolutisme, même insolence, même pourchas des places payées en plein régime bourgeois, et parle régime bourgeois ; cependant au lieu de raconter comment le processus capitaliste aboutirait de lui-même au communisme, ils l'aidaient, par tous les moyens possibles... à se maintenir loin de l'aboutissant, grâce à un tas de petits services intercalés dans l'organisation capitaliste, pouvant y vivre, sans trop la gêner et surtout faisant vivre un petit cénacle soigneusement trié sur le volet.
— Mais non, interrompis-je, ce n'était pas le but de leur campagne. Dans l'impossibilité d'obtenir des améliorations collectives, ils ne négligeaient pas les améliorations partielles : « plus il y en aura, disaientils, moins la misère sera générale, sans compter que si nous tenons beaucoup de fonctions publiques, nous serons mieux postés, au jour du branlebas, pour empêcher la contre-révolution ! »
— Ben oui, ben oui, je veux bien ; mais les intentions ne font pas le fait... ils n'ont pas tenu compte de l'avachissement naturel au travailleur qui ne trime plus... et puis toujours la vue basse pour le lendemain !
Les marxistes, les possibilistes quand nous leur demandions :
« Voyons ! que fjrons-nous si nous sommes vainqueurs
Ils répondaient :
Soyons d'abord vainqueurs ! et nous verrons après » !
Or, VaprèSf on l'avait vu à la Commune de 1871. U après c'était la discussion parlementaire afin « d'interpréter la volonté du peuple ! » Hé bien ! on nous en a f... de la discussion, et la preuve c'est que nous avons eu tout de suite plus de vingt ans de capital renforcé, forcé !
Non ! voyez-vous, si les mécontents, les floués, les affamés, n'avaient pas, dans un concert tacite, jeté à bas la pourriture gouvernante, et si, dans un même consentement, exempt de parti pris et d'esprit de parti, on n'avait pas tout de suite résolu d'appliquer les études scientifiques élaborées isolément, et, pour ce motif, exemptes de passion politique, pouvant par suite, plus puissamment que toutes les coalitions d'intérêts, sïmposer à la masse et à son profit, couper le mal capitaliste à sa racine même, nous n'aurions jamais réalisé l'organisation actuelle, qui, elle, au moins, a le bon sens de se reconnaître constamment perfectible.
Aussi, allez au Greusot et dans toute sa région ï Vous verrez quels changements prodigieux se sont accomplis! Partout, d'ailleurs, partout : à Saint- Etienne, à Carmaux, à Liévin... et sans aller si loin, interrompit-il, en me faisant tourner le dos à l'étang; allez seulement là-bas, à quelques kilomètres devant vous, à Gardanne, à Bouc, à Fuveau, à Si-
si... lil
miane, à Belcodème, à Trets... pour la houille. Maintenant, ici, reprit-il, en dirigeant mes regards ; tenez, voici cent mille hectares au moins remplis de lignite, et contenus entre la petite rivière de l'Arc, vers le nord, l'étang qui est à nos pieds, les chaînes de l'Estaque qui le bornent au midi, celles de l'Etoile qui les prolongent, puis, au sud-est, Gardelabane et la petite rivière de l'Huveaune; ces cent mille hectares, autrefois livrés aux appétits rapaces de la fameuse compagnie des Charbonnages des Buuchesdu-Rhône, sont organisés en services publics... Partout, vous dis-je, au nord comme au midi... pour les carrières de pierre de Rognes, la meulière d'E\ -galières, les grès de Lamanon, la pierre froide de Cassis, partout, vous trouverez ceci :
« Minimum de provision alimentaire à tous les » coopérateurs , depuis l'ingénieur jusqu'au ma- » nœuvre; répartitions périodiques des produits de » l'exploitation, au prorata du temps de travail et » des utilités scientifiques. » Mais n'oubliez pas ceci : « Au prorata aussi du nombre des enfants pro- » créés par chaque ouvrier. »
— A la bonne heure! interrompis-je. Combien de fois, pendant mon exil en Russie, n'ai-je pas souhaité voir s'implanter en France la solidarité que j'avais tant admirée dans le mir russe, où j'ai vu répartir les terres de la commune entre les familles proportionnellement au nombre de leurs membres; ce qui ne les empêchait nullement de travailler ensuite en commun, comme si les lots eussent été parfaitement égaux!
— Eh bien! c'est cela que nous avons fait pour les exploitations industrielles. Seulement, je dois ajou-
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ter que le budget national n'en demeure pas moins chargé de l'entretien des invalidités de l'enfance; mais il n'intervient que si les répartitions sont insuffisantes. Or, cela n'arrive pas; quel qu'il soit, le travail satisfait toujours la consommation des coopérateurs.
— Oui, interrompis-je, je sais; je sais même que le minimum provisionnel paie l'année entière, bien que le temps de travail soit très souvent intérieur à six mois, grâce à la substitution des équipes et au doublement ou au triplement du nombre des coopérateurs. Je sais tout cela. Mais je voudrais avoir votre opinion sur un point.
— Je vous écoute, dit Bernard.
— Pourquoi un minimum provisionnel? Pourquoi ne pas fixer, tout de suite, le total de la rémunération annuelle, aux proratas... que vous avez indiqués?
— Ah! fit Bernard, je vous comprends. Eh bien! il y a deux raisons excellentes pour agir ainsi : d'abord, il a fallu tenir compte de l'atavisme individualiste et remplacer, par un juste ressort, l'ancienne injustice de la concurrence. L'homme a le droit et le devoir de vivre ; mais sa vie est composée de deux sortes de besoins : ceux dont dépend sa vitalité matérielle, et ceux qu'il se crée à lui-même au fur et à mesure qu'il se perfectionne.
L'enfermer dans la seule satisfaction des premiers, c'était le ramener au servage capitaliste; lui fournir empiriquement, avec celle des premiers, la satisfaction des seconds, c'était tenter sa paresse naturelle et considérer comme égaies des facultés qui sont naturellement inégales; par suite, c'était
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léser l'un au profil de l'autre; enfin, vous n'ignorez pas que, dans les usines surtout, c'est de l'ensemble des travaux que résulte la prospérité collective. Or, l'instinct solidaire, nié et même détruit par le capitalisme, ne se développe, chez l'homme, que dans l'heure de la souffrance. En d'autres termes, lhomme a la souffrance communiste, et la jouissance égoïste. Il fallait donc que chaque travailleur sût que sa rémunération ne dépendait pas seulement de son travail isole, mais aussi du travail de son camarade. Le système de répartition était la traduction exacte de cette nécessité.
Aussi, vous ne verrez plus de délateurs, ou de lèche-cul de patrons, comme autrefois. Certes! il y a des vachards parmi les ouvriers, mais les camarades les mettent vivement à la raison. Pourquoi? Parce qu'ils se savent solidaires dans la satisfaction de leurs besoins; ce qui n'existait pas avec le patronat capitaliste, où, au contraire, chacun tirait la couverture de son côté. J'ajoute que parmi eux règne un esprit de justice distributive qui, aujourd'hui, est favorisé dans toutes ses expansions, tandis qu'avec le capital, ce même esprit de justice, outre qu'il était affronté par l'existence du capitalisme même, était aussi réprimé par la tactique du patron.
Voilà la première raison.
La seconde est d'un ordre tout différent.
Quand on fabrique usinièrement, il est absolument nécessaire de pouvoir calculer un prix de revient exact.
Dans le passé, on obtenait le prix de revient en ajoutant aux frais gméraux proprement dits le montant du profit que le patron voulait obtenir; et, en
- de concurrence, ce n'était pas ce profit empirique que le patron réduisait, mais bien le prix de la main-d'œuvre, c'est-à-dire la vie de l'ouvrier.
Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi.
Les frais généraux ne peuvent contenir que les
tiapitres suivants :
1° Le minimum provisionnel fixé par le contrat social;
Les dépenses de matières et autres; L'impôt emphytéotique.
Ce qui est toujours contrôlable parles écritures.
Admettons, pour simplifier mon explication, que l'unité d'objet fabriqué coûte 10 francs, je veux dire que son prix de revient soit 10 francs.
Quel prix devra-t-il être vendu?
Notre contrat social a prévu ce genre de calcul.
Dans le règlement n° 3, titre III, article 13, il indique que le prix de location d'une chose mobilière doit être calculé de façon à amortir le coût de création de l'objet, en trois ans au moins et cinq ans au plus, l'annuité devant comprendre le remboursement et l'usage de l'objet.
Il faut même citer l'article :
Art. 13. — Lorsque le contrat de location portera sur des choses mobilières autres que des constructions, en dehors, par conséquent, de tout acte emphytéotique, le prix de la location annuelle devra contenir l'amortissement de l'objet loué en trois ans au moins et cinq ans au plus, au taux de 2 1/2 0/0 «le sa valeur originelle. Dans ce cas, l'amortissement terminé attribuera de plein droit, à l'usager, la possession de l'objet loué par lui. Toutefois, il est interdit à celui-ci de céder sa location sans l'autorisation du locateur.
— Mes compliments! mon cher citoyen. Vous avez
une admirable mémoire, dis-je en pensant à Auvertin.
— Je n'ai aucun mérite, mon cher conférencier, car j'ai passé mes dernières années de travail à appliquer la formule d'amortissement au contrôle des comptes de répartition, dans l'intérêt de mes camarades. Permettez-moi de continuer.
Donc, tout prix de location contient un amortissement et un usage. Mais — et j'appelle votre attention sur ce point — la location n'est plus qu'une vente différée, puisque, au bout de la période de trois ou cinq ans, l'objet loué devient la propriété de l'usager.
— C'est juste!
— Donc, si, au lieu de louer, on vend, c'est-à-dire si le transfert de la propriété de l'objet a lieu immédiatement, vous devinez aisément que le prix de la vente ne pourra pas excéder celui de la location, parce qu'alors on n'aurait pas d'intérêt à acheter.
— Encore très logique.
— Eh bien, l'annuité pour cinq ans est d'environ 21 fr. 50 pour 100 delà valeur à amortir; celle pour trois ans, 35 pour 100 en chiffres ronds ; appliquons le chiffre de trois ans à la valeur originelle de l'objet fabriqué, que j'ai tout-à-1'heure supposée être 10 francs.
Pour 10 francs, l'annuité est 3 fr. 50. Trois annuités font 10 fr. 50. Donc 10 fr. 50, voilà le prix de la vente immédiate ; 3 fr. 50 étant celui de la vente différée ou location.
Si donc l'usine a produit 10 millions d'unités, elle aura réalisé un boni de 5 millions. Dès lors, le compte s'établit de la façon suivante :
20 pour 100 pour le titulaire de l'emphylôose : 1 million; il reste donc \ raillions pour les ouvriers.
Supposons que ceux-ci soient aU nombre de deux mille ; ils ont déjà reçu comme minimum fixe, à raison de :
3 fr. 33 par journée, soit 1,000 fr. par an. 2 millions. Ils ont à se partager 4 —
Total. . . G millions.
6 millions divisés par 2,000 font : 3,000 francs.
Chacun d'eux a donc reçu une moyenne de 3,000 francs, car je ne suis pas entré dans les détails suivant les emplois, les activités, les productivités.
Or, n'oubliez pas que Tannée maximum n'a que 300 jours de sept heures, et que par le système des équipes, les ouvriers arrivent à ne travailler que 200 jours environ. La répartition précédente équivaut donc à une valeur de 15 Irancs comme représentant la journée effective.
— Voilà qui est bien, répondis-je ; mais admettons que sans travailler davantage, grâce à la trouvaille d'une machine nouvelle, les mêmes ouvriers doublent leur production annuelle, est-ce que dans ce cas le prix de vente ne changera pas?
— Évidemment oui. Les trais étant sensiblement les mômes, dans l'hypothèse où vous vous placez, le coût originel ne sera plus que de 5 francs par exemple; donc, prix de vente, 5 fr. 25. Or, je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ce prix portant sur le double d'objets vendus, laisse, absolument intacts les bonis de 5 millions que je vous ai tout à l'heure indiqués, et les répartitions demeurent par conséquent les mômes.
— Ce n'est pas juste à mon avis.
— Pourquoi?
— Parce que la production doublée doit, malgré la machine, entraîner un peu plus de travail.
— J'ai voulu, répondit Bernard, j'ai voulu m'enfermer exactement dans votre hypothèse ; vous avez dit : sans travailler davantage.
Mais, en effet, il y a toujours un peu plus de travail, même avec une invention mécanique ; mais cette quantité est hors de toute proportion avec le résultat produit. Néanmoins, il est juste d'en tenir compte. C'est pourquoi le prix de vente, 5 fr. 25, que nous étudiions tout à l'heure, peut régulièrement être légèrement augmenté. Sans nous mettre à calculer au millime, admettons que cette augmentation le porte à 5 fr. 35. Le public aura bénéficié d'une large réduction, et les coopérateurs de l'usine également.
— Mais vous semblez oublier les méventes, mon cher citoyen.
— Ah ! fit-il en riant, c'est là que je vous attendais. Les méventes proviennent seulement des objets mis au rancart comme défectueux ; ça, c'est compté dans nos frais généraux, et je vous assure que les camarades se surveillent mutuellement bien mieux, et surtout moins vexatoirement que le faisait l'ancien patronat. Quant au manque à vendre, le comité central de statistique, le comité régional et le comité communal se chargent de vous renseigner exactement, il ri y a pas de surproduction.
— Mais une erreur peut se produire.
— Dans ce cas nous la supportons, en mettant en réserve, pour les comprendre dans la production de
Tannée suivante, les objets fabriqués en trop et non «rendus. Nos répartitions sont un peu plus faibles — voilà tout.
— Bon ! pour le cas d'une erreur relativement considérable, mais les erreurs de détails. „
— Oh ! celles-là, c'est le titulaire de l'emphytéose qui les supporte. Est-ce que vous croyez que c'est pour le seul plaisir de lui être agréable que le contrat social lui alloue une répartition spéciale de 20 pour 100? Il est responsable de l'impôt, des avaries commerciales, des non paiements... et, surtout, de l'exactitude des comptes.
— Et en cas d'incendie?
— La responsabilité est nationale, régionale, communale suivant les cas.
A ce moment, le brave Roustan qui avait continué d'écouter en silence, s'écria :
— Ça vaut mieux que les éternelles chicanes des compagnies d'assurances, allez ! j'en ai su quelque chose !
— Vos commentaires sont très lucides, mon cher citoyen Bernard, il en ressort même cette conséquence très importante que la masse des consommateurs participe à la diminution du coût de création des objets, ce qui supprime absolument le parasitisme industriel; il en ressort aussi que lorsque la nation pourra réduire le taux de la contribution terrienne, elle aura, du même coup, abaissé le coût de création de tous les objets, sans léser aucun intérêt particulier, ce qui était impossible avec le régime capitaliste.
Cependant, j'ai des réserves à formuler. Vous ne m'avez parlé que de la production usinière, de la
fabrication des objets, mais quand il s'agit de Year traction des matières premières, comment opérez-vous ? Car enfin il y a là un élément qui dérange les calculs dont nous venons de parler : l'abondance de la production y dépend beaucoup moins de la volonté des coopérateurs, que du plus ou moins d'obstacles opposés par cette grande mystérieuse qu'est la nature !
— Eh pardieu ! J'allais y arriver, mon cher citoyen. Nous avons aussi étudié cela au Greusot.
Par matières premières, continua-t-il, vous entendez, j'en suis certain, la matière prise avant sa transformation industrielle : la houille, le marbre, les minerais bruts, les arbres coupés, etc.
— Parfaitement.
— Mais l'huile ou la graisse destinées à la saponification, mais la farine destinée à la panification, vous ne les considérez pas comme étant des matières premières?
— Non, matière première ou premier état de la matière avant toute manipulation qui en change la nature, sont pour moi des termes synonymes.
— Nous sommes d'accord. Eh bien, alors, parlons de la houille — pour la France bien entendu.
La houille extraite du sol, comme le sel extrait de l'eau de mer, sont l'objet de services publics, et exemptés de la contribution terrienne — la nation n'ayant pas à se payer un impôt à elle-même.
D'après le règlement annexé au contrat social n° 3, sel ou charbon sont des matières fongibles qui disparaissent par l'usage, et, par conséquent, ne sauraient être louées, mais seulement vendues.
Ce qui signiDe que l'amortissement en doit être égal au coût d'extraction lui-même.
Voyons maintenant le point de départ.
L'outillage est fourni par la nation, comme le sol et l'eau de mer.
Et la nation répond de tous les accidents.
Dès lors le calcul est simple :
Nous avons dit que nul impôt ne chargeait l'extraction. Par suite le coût est composé seulement :
1° De l'entretien de l'outillage.
2° Du minimum provisionnel.
L'unité obtenue, multipliée par 2, vous donne le prix de vente.
Youlez-vous chifTrer?
Actuellement, il y a deux fois plus d'ouvriers mineurs que de votre temps.
Je n'ai pas sous les yeux leur production actuelle, mais prenons l'ancienne, celle qui était obtenue avec la moitié moins d'ouvriers.
Donc :
Pour 200,000 ouvriers, minimum provisionnel : 200 millions de francs.
Entretien de l'outillage, voulez-vous... 5 millions ?
— Soit!
— Donc, en tout, 205 millions. Prenons 20 millions de tonnes extraites ; cela nous donne 10 fr. 50 pour coût de la tonne. Donc, prix de vente 20 fr. 50. C'est à peu près le prix qu'on payait en 1850 et c'est le minimum de ceux réalisés depuis cette époque.
Produit de 20 millions de tonnes : 410 millions de francs.
Retirez l'entretien de l'outillage, 5 millions. 11 restera 405 millions.
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Les ouvriers auront donc reçu, dans leur année, chacun 2,025 francs en moyenne.
Sauf, bien entendu, la répartition au prorata de l'activité et de la productivité individuelles.
Mais, en réalité, ils obtiennent plus encore.
L'administration nationale a décidé que tous les travaux périlleux du fond seraient exécutés par les condamnés pour crime de droit commun, assassinat pour vol; crime de paresse invétérée, etc. — et nous avons eu, au Creusot, dix ex-banquiers ou boursiers ainsi condamnés pour avoir constamment refusé de se livrer à aucune espèce de travail. — Or, leur travail n'est pas rémunéré sur l'exploitation; c'est donc un boni pour les mineurs ; de sorte que le coût, comme la durée du travail, s'en trouvent encore réduits.
Maintenant, admettons que les mineurs que j'ai supposés travaillant 150 jours seulement travaillent 200 jours; leur production pourra s'accroître d'un tiers, sans excès. Soit 30 millions de tonnes — ce qui par parenthèse supprime l'importation des houilles.
Presque rien n'est changé dans les frais ; mais la production a été plus forte, et les ouvriers ont travaillé 1/3 en plus.
L'unité de tonne aura coûté dans ce cas 6 fr. 83, qu'il faut accroître d'un tiers, pour indemniser le travail supplémentaire; soit 9 fr. 10, qui deviennent, comme prix de vente, 18 fr. 20.
Remarquez, tout de suite, une diminution dont l'acheteur bénéficiera.
Quant aux mineurs ils auront eu, avec leur répar-
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tition, 2 700 francs en moyenne, soit 13 fr. 50 par journée effective !
Que dites-vous de ce résultat?
— Il est fort remarquable. Une chose, pourtant, m'inquiète.
— Laquelle?
— Cette promiscuité entre des travailleurs et des condamnés de droit commun !
— Elle n'a pas les inconvénients que vous supposez D'abord, un principe d'intérêt social et collectif s'oppose à ce que la collectivité nourrisse — mal si vous voulez — mais enfin fasse vivre, dans tous les cas, un être qui n'est invalide, c'est-à-dire improductif, que par le fait de sa propre volonté.
Le crime conduirait donc l'individu au parasitisme légal? Vous avouerez que c'était inadmissible. Cétait bien assez des infirmités naturelles incontestables ; depuis les fous jusqu'aux blessés.
Donc l'administration nationale avait commencé par expulser, purement et simplement, les condamnés de droit commun.
Mais les nations voisines les ont expulsées à leur tour; à. la suite de quoi un grand nombre de condamnés ont demandé à être employés à tous les travaux périlleux de la collectivité française. On le leur a accordé, et on leur a même stipulé la possibilité d'une réhabilitation.
Actuellement je sais que les condamnés sollicitent tous leur admission aux travaux des mines. Je sais, en outre, que leur nombre diminue, graduellement, chaque année, et quand nous aurons liquidé le stock des anciennes générations capitalistes, nous n'au-
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rons plus à compter avec cette malheureuse plaie
de notre humanité !
Ce cours de socialisme humanitaire, ainsi traité, sur les hauteurs de la colline, vers laquelle les petites vagues de l'étang projetaient leurs scintillements ensoleillés; à l'ombre des amandiers fleuris, dans les parfums combinés du romarin et de l'olivier, parmi les verdures de la vigne provençale, avait eu un charme inexprimable.
Le vieil ouvrier avait parlé de tout, excepté de lui-même; mais il m'avait donné la notion bien nette de ce que l'instruction était parvenue à jeter de « hauteurs » dans les abîmes de l'ancienne inconscience prolétarienne.
Un peuple qui avait de tels collaborateurs devait rapidement atteindre les plus hauts sommets de la civilisation mondiale, et entraîner, par son exemple, toutes les autres nations dans la voie de la régénération socialiste.
Nous descendions, maintenant.
L'heure du déjeuner était proche, et nous nous dirigions vers la maison de mon hôte.
— Tenez, me dit celui-ci, voici le champ du père Bernard. Bonjour, Jean, bonjour!
Ces dernières paroles étaient adressées à un beau jeune homme, d'une vingtaine d'années, qui travaillait, non loin de la route que nous suivions.
Le jeune homme s'était approché.
— Faut-il vous attendre pour déjeuner, père? ditil en s'adressant à Bernard.
— Non ; mon gars, lui répliqua celui-ci, je déjeune chez le voisin Roustan.
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— Ah! bon ! alors je rentre... seul.
— Est-ce que c'est votre fils, demandai-je à Bernard.
Roustan prit alors la parole :
Ce n'était pas son fils. C'était un orphelin, un de ceux qui, jadis, eussent élé confiés à ce qu'on appelait Y assistance publique.
Le système socialiste avait consisté h distribuer, le plus possible, parmi les familles, les enfants abandonnés et dont l'instruction incombait à la nation.
Bernard avait perdu sa femme, et n'avait pas d'enfants. Il avait donc, tout naturellement, songé à recueillir un des enfants assistés.
On le lui avait accordé. L'administration avait offert de lui verser, à titre de subvention annuelle, le montant de ce que lui aurait coûté, à elle, l'entretien de l'enfant. Mais Bernard avait refusé, estimant qu'avec ses goûts simples, il gagnait assez pourdeux; d'ailleurs il avait eu assez quand sa femme vivait! et Jean pourrait travailler bien plus productivement que ne l'eût pu sa femme.
Et il avait élevé Jean, en avait fait un garçon intelligent, instruit, travailleur.
— Même, ajouta, tout bas, le brave et notable négociant, je crois que ma fille ne le voit pas d'un mauvais œil... héhé! elle est encore bien jeune, Hélène !... mais nous avons le temps et quant à moi, il ne me déplairait pas d'avoir un gendre comme lui.
Sur ce dernier mot, Bernard, qui était allé parler à Jean, se retrouva auprès de nous.
— Oui ! voilà mon champ, dit-il, cinquante ares, I une petite maisonnette... pas chère ! mais elle nous i
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'suffit largement à Jean et à moi... Je l'ai achetée en prenant ma retraite.
— Vous avez pu acheter une maison?
— Bien facilement.
— Expliquez-moi cela.
— Au fait, je comprends, reprit Bernard, que si vous avez dans l'esprit l'ancien fonctionnement de la propriété et de la maison d'usure qu'on avait appelée le Crédit foncier, vous soyez curieux de savoir comment je m'y suis pris.
Hé bien, le voici :
Ma pension, calculée sur la moyenne de mes cinq dernières années, s'élève à 2,500 francs par an. En outre, j'avais, au Greusot, ma petite maison, comme tous les ouvriers.
— Gomment? comme tous les ouvriers !
— Mais oui! la commune nous a cédé à chacun 10 ares.
— Cédé?... cédé gratuitement?
— Gratuitement.
— On a donc dépossédé le ou les propriétaires anciens ?
— Pas du tout, voici ce qui s'est passé. L'impôt unique, vous le savez, se paie au cube pour les maisons, à la surface pour les terrains ; c'est le délenteur qui paie ; or, tant que les propriétaires avaient la faculté de louer leur terre, ils arrivaient à se tirer d'affaire. Mais du jour où leur terre n'a plus pu ni être vendue, comme capital, ni être louée, comme intérêt du capital, il a bien fallu qu'ils priassent leurs concitoyens de les aider à supporter le poids de l'impôt qui les écrasait, en pesant sur eux seuls. C'est ce qui est arrivé.
Les uns ont délaissé, faute de pouvoir ou de vouloir payer l'impôt; les autres ont été exécutés pour relus de paiement; d'autres enfin ont cédé conformément aux prescriptions du contrat social.
— oui sont?
— Le remboursement de l'impôt payé pendant le nombre d'années écoulées depuis le commencement de Temphytéose, mais sans pouvoir excéder 7 annuités.
— Bien.
— Les anciens propriétaires du Greusot ayant tous ou presque tous délaissé les terres, la commune a pu en disposer en faveur du service public dei mines, etc., et nous a réparti 10 ares à chacun. Cela se passait la deuxième année de la création des baux emphytéotiques ; la commune aurait donc pu nous céder les terres contre paiement de deux annuités d'impôt. L'administration nationale nous a exonérés de la première, et comme la deuxième était en cours, nous l'avons acquittée non comme prix de la cession, mais pour satisfaire, comme tout le monde, à la contribution terrienne.
— Yoilà qui est clair pour les terres ; je me rends bien compte de l'intérêt communal à provoquer l'existence de nombreux usagers, et à créer, en môme temps, la certitude de voir rentrer lacontri bution terrienne.
Mais pour les maisons? pour les terres bâties?
— Ah! les terres bâties! turlututu ! autour des usines la révolution y avait mis bon ordre, aux terres bâties !... Il n'y en avait plus! presque partout : terres non bâties ! Aussi avons-nous dû faire bâtir nous-mêmes nos petites maisons : généralement
Si... 127
un rez-de-chaussée sur caves, 10 sur 8 et 7 de haut. La mienne m'a coûté 4,000 francs, j'ai même encore ici le double de son acte de naissance.
— Son acte de naissance ?
— Mais oui ! Toute maison est inscrite comme l'enfant qui naît, avec indication de la date de sa naissance — ou de sa renaissance — (car les vieilles maisons ont été aussi relevées) — et le chiffre exact de son coût de création.
— Bon. Et maintenant pour payer ces 4,000 francs?
— Vous allez voir. Le contrat social n'a fixé nulle part les prix de vente, mais nous venons de voir, en nous occupant du prix des fabrications usinières, qu'en fixant les taux de location, elle avait indirectement limité les valeurs vénales.
— En effet.
— Eh bien, pour la location des maisons, l'annuité est de 6 fr. 50 pour 100 et la durée de l'amortissement vingt-cinq ans — une génération.
Un constructeur, fabriquant des maisons pour les vendre, aurait donc eu le droit de me vendre la mienne 6,500 francs, au maximum, ou de me la louer moyennant 200 francs par an, ce qui, au bout de vingt-cinq ans, m'en aurait rendu propriétaire.
Attendre vingt-cinq ans ! c'était long. Je pressentais que mes blessures me rangeraient prématurément dans la catégorie des invalides; et je voulais, avant de mourir, laisser à Jean une bicoque où il pourrait se souvenir de moi et travailler comme moi.
Alors, je calculai que je pouvais bien distraire 650 francs par an sur le produit de mon travail. En dix années, la maison était mienne. Pas moins, il
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me fallait trouver 6,500 francs pour payer mon constructeur, qui, lui, n'avait pas le droit de recevoir autre chose que l'annuité légale.
Ma promesse de vente, et mon emphytéose terrienne à la main, j'allai à la Banque de France, je lui expliquai ce que je désirais obtenir, en échange de 10 annuités de 650 francs chaque. Elle me versa aussitôt 6,500 francs. Je lui fis des billets et je payai ma maison.
— Qu'est-ce qu'elle est devenue, maintenant? demandai-je, très intéressé par cette petite épopée financière.
— Je l'ai revendue pour venir dans ce pays qui était celui de ma femme, et où je possède quelques amis; et puis, d'ailleurs, elle faisait très bien l'affaire de mon successeur au Greusot, où ma présence eût gêné mes anciens camarades sans profit pour eux, puisque je ne travaillais plus.
— Et combien l'avez-vous revendue?
— Ah! j'ai subi une petite différence, voici pourquoi. Au moment où je fus mis à la retraite je n'avais encore payé que la moitié de ce que la banque m'avait prêté, et d'autre part je n'avais pas le droit de vendre ma maison plus de vingt fois l'annuité fixe, soit 5,200 francs, puisque j'en avais joui pendant cinq années.
Si mon remplaçant ne consentait pas à prendre j ma place envers la banque — ce qui eût été son droit, — il me fallait continuer à prélever sur ma retraite <*>.~)0 francs, diminués des 260 francs que mon usager — car il eût été mon usager — m'aurait payés, soit 390 francs, sans compter que je demeurais responsable des impôts et des réparations. Heureusement il
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consentit; dès lors notre compte devint le suivant:
Je lui vendais ma maison 5.200 fr.
Il prenait ma place envers la banque
pour 3 250 fr.
Il restait donc me devoir 1.950 fr.
qu'il me versa.
— Ainsi, pour avoir joui de votre maison pendant cinq ans vous avez perdu 1,300 francs.
— Je n'ai pas perdu, en réalité, puisque j'ai usé.
— Soit, mais alors si la maison diminue de valeur vénale au fur et à mesure qu'elle approche de sa vingt-cinquième année, combien peut se vendre une maison plus âgée, une maison de vingt-huit ans, par exemple?
— Notre contrat social a estimé que les réparations de toute nature qui peuvent être nécessaires dans les périodes qui suivent la première génération, sont assez importantes pour que le fait d'en aliéner la responsabilité soit largement compensé au moyen d'une indemnité égale à sept fois le montant annuel des frais de gestion fixés à 3 pour 100 du coût origine inscrit sur l'acte de naissance, plus le remboursement de l'impôt afférent à l'année en cours.
— De sorte que, observai-je, au bout de vingt-cinq ans votre maison du Greusot ne pourra plus se vendre que sept fois 120 francs, soit 840 francs, plus l'année d'impôt qui alors sera?...
— Nous n'en savons rien, repartit Bernard, actuellement, l'impôt serait, je crois, si mes souvenirs sont exacts :
130 si...
Pour la maison i9 fr. 30
Et pour les 10 ares 15 fr. 50
Total Ci fr. 80
— Cela ne lerait donc jamais que 908 fr. 40. Ça n'est pas cher. Avez-vous eu une aubaine pareille pour votre maison d'ici?
— Je l'ai môme cherchée. Ma maison, que vous voyez, portait sur son acte de naissance 8,000 francs, son âge était 31 ans, son cube 7 X 8 X 8 ou 448 m3.
J'avais donc à payer (31 — 25 = G) six fois 24(1 trancs ( 3 pour 100 sur 8,000 francs) plus une année d'impôt, cube et surlace ensemble : 22 fr. 12.
— Ce qui fait en tout 1,440 francs plus 22 fr. 12, soit enfin 1,402 fr. 12.
— Et il me restait presque 500 francs pour le déménagement et l'achat de quelques meubles.
— Bref, vous êtes chez vous avec 22 fr. 12 d'impôt annuel, l'eau, le gaz, l'électricité, un champ, une maison et 2,500 francs de pension viagère? Ma foi, si j'étais sûr de trouver ici, en travaillant, 2,500 francs par an, je m'y installerais tout de suite! dis-je en riant.
— Voilà ma fille ! s'était écrié triomphalement l'excellent M. Roustan, au moment où nous entrions dans une élégante cour, au fond de laquelle, gaie, proprette et coquette, se dressait son habitation.
Du perron, en effet, une jeune fille d'une quinzaine d'années environ, aux cheveux d'or, aux yeux bleus, venait de s'élancer vers nous.
— Prends donc garde, Hélène ! petite folle ! s'écriat-il effrayé, en la voyant bondir comme une jeune biche.
— Oh! fit la gentille enfant, ce n'est rien, came connaît; puis, ayant embrassé son père, m'ayant salué à mon tour, avec cette réserve interrogative dont l'aspect d'un nouveau venu éteint toujours le regard curieux des fillettes, mademoiselle Hélène tendit son front au père Bernard.
— Vous êtes gentil, vous! fit-elle avec une jolie petite moue ; et notre leçon de mathématiques, monsieur Bernard !
— On te la remplacera, mademoiselle, dit Roustan ; pour le moment va dire à ta mère que nous mourons littéralement de faim.
— Elle vous a vu venir, répondit Hélène, je l'ai laissée en train de tremper la bouillabaisse.
— La vraie ! insista Roustan, en se tournant vers moi ; pas celle des étrangers, pas celle qu'on nous force à servir à Y hôtel du Centre! la vraie bouillabaisse marseillaise... Oh! nous avons ici du poisson ! ... allez...
Nous entrâmes.
La salle à manger réunissait tous les confortables issus des plus récents perfectionnements.
Une vieille bonne venait de poser sur la table les deux plats traditionnels, l'un contenant les tranches délicieusement humectées, l'autre les quatre espèces de poisson au savoureux arôme.
Derrière elle apparaissait madame Roustan.
C'était une véritable Marseillaise : brune au teint coloré, à la gorge opulente, s'exprimanthaut et avec volubilité.
— A table ! messieurs à table ! le poisson n'attend pas, dit-elle en nous apercevant.
— Ah ! Charles, poursuivit-elle en s'adressant à son mari, tiens là, sur la cheminée, une lettre pour toi. Ce sont les « Olive » qui nous invitent pour demain ; ils ont une loge au Gymnase.
Au milieu de ce flux de paroles, nous avions pris nos places et nous avions commencé à déguster le plat marseillais.
Mais tout en nous servant, la dame du logis s'adressait à moi :
— Vous arrivez de Russie, monsieur ?
— Oui, madame.
— C'est drôle ! tout le monde était donc allé en Russie? mon mari en a découvert un tas !... Nous,
nous sommes restés. Oh ! courageusement ! nous avons avalé toutes les pilules. Au commencement, c'a été dur ! Songez donc ! Charles avait des ennemis ! il avait jugé tant d'affaires au tribunal de commerce ; et puis ce n'était pas seulement ça ; nous étions ruinés ! Heureusement, moi, j'avais conservé cette petite maison, celle où nous sommes, qui me venait de ma mère... et nous avons pu nous y réfugier. Vous êtes socialiste, monsieur?
— Oui, madame !
— Ah ! ils ont joliment marché, vos amis, allez !... Au commencement, j'en avais une peur ! des partageux ! des assassins ! on me les avait toujours dépeints comme ça. Hé bien non ! ils n'ont pas touché à ma maison. Et les femmes !... ma foi ! les femmes ! ils disent que nous sommes les égales des hommes. Je m'en étais bien un peu douté, et j'en avais dit un mot à mon mari, quand il ne voulait pas suivre mes conseils ; je lui disais : Vois-tu, Charles, nous avons plus de flair que vous autres, nous, les femmes ! 11 ne me croyait pas. Non, monsieur ! il ne me croyait pas ! Et quand la révolution est venue, est-ce que je ne la lui avais pas prédite? Bah! il ne me croyait pas non plus ! puis au moment du grand tralala, il a voulu fuir. « Reste donc, lui ai-je dit, ils ne nous mangeront pas, va ! » et de fait, ils ne nous ont pas mangés. Même ils nous laissent aller à la messe. J'y vais moi, monsieur, le dimanche, et j'y mène ma fille. Hé bien, ils ne me disent rien du tout, rien du tout ! Qu'est-ce que vous voulez ? j'ai été élevée comme ça ! ça me ferait quelque chose de ne pas aller le dimanche à la messe. Mais à propos, puisque
vous êtes socialiste, pourquoi étiez-vous parti, vous, monsieur ?
C'était une brave femme que madame Roustan ; mais son « à propos » mesurait la logique de sa conversation. N'importe ! ce n'était pas une bourgeoise bête... Un moment j'en avais eu peur.
— Mon Dieu, madame, lui répondis-je, j'ai fui pour ne pas être fusillé.
Elle se renversa sur sa chaise en éclatant de rire :
— Oh ! c'est bien ça ! c'est encore une des surprises que vos amis nous ont faites... ils ont fusillé bien plus de gens de leur parti que de ceux qu'ils appelaient les réactionnaires ! J'avais bien remarqué cela, allez ! quand j'ai dit à Charles : restons.
Bientôt j'en ai compris la raison, toute bête que je sois î... C'est que, dans le premier moment, tout le monde, — le monde des vainqueurs, — voulait avoir l'assiette au beurre, et ils étaient bien certains que sur ce terrain-là, ils n'auraient pas à craindre la popularité, c'est-à-dire : la concurrence de la réaction vaincue.
Puis, me regardant avec une tranquille malice :
— Vous vouliez donc être à l'assiette au beurre, vous?
— Non, madame, non, je trouve, comme vous, que la révolution a peut-être bien fait de se débarrasser de ceux qui avaient des appétits. C'est le soupçon d'avoir moi-même un appétit, une ambition, que j'ai cru devoir fuir, et non pas le danger d'en être châtié.
Elle me regarda, alors, plus attentivement.
— Tiens ! tiens ! fit-elle. Çà c'est du bon ! c'est
du genre de ceux qui ont organisé les choses de la ■vie comme elles sont actuellement.
Charles est très content de la situation qu'il a pu obtenir. Elle est bien payée, elle n'est pas fatigante... et puis, dame ! il n'est pas tout jeune, Charles, bien que le moment de sa retraite ne soit pas encore près d'arriver, et son genre d'occupation a, ma foi, quelque rapport avec le commerce. — Voyons, Hélène, ! tiens-toi droite, mon chat.
Voilà notre seule gaieté, tenez, monsieur ! c'est la chanson de notre nid. Je n'ai qu'un chagrin, c'est de ne pas être à la hauteur du rôle que l'administration nationale veut faire remplir par la mère de famille. Charles et moi, nous ne sommes pas des savants; et il nous faut recourir à des professeurs.
J'ai été au pensionnat, moi, et je n'en ai pas conservé un souvenir... un souvenir... un souvenir tranquille, enfin ! et je suis d'accord avec ceux qui affirment que les enfants doivent être élevés chez leurs parents, par leurs parents. Non ! pas même l'externat ! Ça ne vaut rien. C'est l'éducation de la famille qu'il faut à la jeune fille comme au jeune homme, parce que la famille c'est la première solidarité que révèle la nature. Ho! ne vous, étonnez pas, messieurs, j'ai lu ça dans le journal, je ne l'aurais pas trouvé toute seule. .
Et puis avec l'ancien système de pensions, de cours publics, de lycées de filles, à quoi avaient-ils abouti? A peupler les grands magasins, les télé" graphes, les téléphones, et comme ni les uns ni les autres n'avaient l'estomac assez vaste pour dévorer toute la jeunesse féminine, le reste, le très grand reste n'avait plus que le trottoir. Ah oui ! la
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dot ! Voilà une bonne histoire ! Tu n'auras pas de dot, Hélène, et tu n'en seras que plus heureuse ! tu seras certaine que ce ne sera pas « pour ta laine » que ton mari t'aura prise !
Voyez-vous monsieur, le socialisme c'est la vérité. Ainsi encore une preuve :
Tout en constatant le martyre des jeunes filles employées dans les grands magasins, je n'y allais pas moins faire toutes mes emplettes, croyant que je ne trouverais ni mieux, ni meilleur marché ailleurs, surtout dans les petits, à cause des patentes !
Quand la Révolution les a supprimés, j'ai eu un moment d'ennui! Ah! bien! comme j'étais bête! n'est-ce pas, Charles ? Maintenant nous avons tout sous la main, les rues I voilà les grands magasins, et ça tient toute la ville! Ici, nous avons de tout ! et pas cher, pourquoi? Plus de patente, monsieur, et plus d'impôt qui écrase le commerce, un petit morceau, un tout petit morceau de la contribution terrienne, cubique ou surface, mais si petit, qu'il n'est pas la peine d'en faire mention. Les grandes usines produisent à des prix fabuleux, et les innombrables petits magasins sont devenus en quelque sorte leur débit naturel, comme pour les tabacs. Nous autres, ici, nous payons tout presque rien, l'impôt môme ! Nous avons 1,280 mètres cubes sur un hectare, hé bien, nous ne payons pas tout à fait 57 francs par an pour tout ça.! Charles gagne de 4,000 à 5,000. Nous cultivons notre jardin'. Nous sommes très heureux !
— Alors, madame, hasardai-je, vous ne regrette pas de ne plus pouvoir vendre votre terre, m emprunter dessus, comme autrefois ?
— Emprunter ? mais on emprunte mieux que jamais, à la banque !
— Je le sais ! mais je faisais allusion aux hypothèques; au Crédit Foncier, par exemple.
— Ah bien non ! l'intérêt? ah non, pour sûr! l'intérêt? A-t-on idée que, pendant une bonne partie de ma vie, j'ai cru que c'était le fondement même de la richesse ? — de la ruine! plulôi . ! oh oui ! de la ruine! et quant à vendre ma terre, qu'est-ce que nous ferions alors ? puisqu'il n'y a plus rentes ! Non, monsieur! j'estime, moi, ancienne millionnaire, ancienne « madame la négociante, présidente du tribunal de commerce », j'estime que de ma terre je jouis bien plus sûrement que si elle était ma propriété à l'ancienne mode.
Voyons ! ma jouissance est perpétuelle, n'est-ce pas? elle m'est assurée, moyennant une somme minime, bien inférieure à celle que je payais autrefois si je compte la masse des anciens impôts. Or, comme, même si j'en avais envie, je ne puis plus hypothéquer ; pourvu que je paie mes 56 à 57 francs par an, personne, au monde, ne peut supprimer ma jouissance, ni m'empêcher de la transmettre à mi fille, et celle-ci à la sienne, qui sera peut-être un garçon... et tout cela! sans droit d'enreg strement, sans avoués, sans notaires, sans timbre, sans rien du tout, quoi ! Hé bien, j'aime beaucoup mieux ça ! n'est-ce, pas Charles? Tu ne dis rien ! tu me laisses parler toute seule. — Ah! voyez-vous, il n'est pas encore devenu aussi socialiste que moi, lui, Charles.
Elle se retourna vers lui :
— Va donc chercher notre emphythéose, pour montrer à monsieur comment elle est rédigée.
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Le brave Roustan ahuri, mais sans doute habitué aux flots d'éloquence de sa femme, se leva, sans mot dire, sortit, et revint au bout d'un moment tenant deux parchemins.
Il me les tendit, avec son sourire tranquille :
— Voici leur façon de dresser les actes de propriété, me dit-il, en reprenant son pluriel ironique. Tenez : d'abord pour la terre :
Je pris l'un des parchemins et je lus ce qui suit :
t'nllectivité nationale française