AU NOM DU CONTRAT SOCIAL
Consenti par la Collectivité nationale française.
L'administration nationale,
Vu le rapport des chambres syndicales des entrepreneurs de bâtiments,
Vu les conclusions conformes du comité communal de statistique.
Certifie que la maison n° 147,427 6?'s contenant 1,280 m3 située sur la parcelle territoriale no 147,427, série G, cadastrée Au Pas des Lanciers. . .
1° Est âgée de 35 ans cejourd'hui V6 octobre.
2° Qup sa création initiale à coûté : 14,000 francs.
Le présent certificat a été dressé conformément aux règlements du contrat social.
Fait en double le 15 octobre 18...
La chambre syndicale du bâtiment.
Le délégué, Vu :
Le comité communal de statistique.
— De façon, observa Roustan, que nous ne pourdons aliéner notre maison que pour un prix de 2,940 francs, plus l'impôt 56, au total 2,996 francs.
— Ho ! fis je tout à coup, mais voici, pour un juif, une excellente opération ! Ecoutez : j'achète votre maison 2,996 francs.
— Bien.
— Si je puis la louer 3 pour 100 sur le coût originel, soit 420 francs, mes 2,996 francs vont me rapporter environ 14 pour 100 ? Je puis donc vivre en parasite!
— Ah mais non ! répliqua vivement Bernard, passée la première emphytéose, le coût sur lequel la location peut être calculée c'est le dernier prix d'acquisition. Vous ne pourriez donc tirer comme loyer
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que G francs 50 pour 100, soit l(.»r> francs par an, environ ; or les réparations seules vous dévoreraient votre loyer ! Je n'ai pas compté le cube que représente l'épaisseur des murailles, et qui est toujours à la charge du locateur. La spéculation serait ruineuse! Et c'est justement ce qu'a voulu réaliser le contrat social.
Et puis, continua Bernard, après 25 ans il est probable que chacun aura sa maison!
— Sapristi, comme vous y allez ! s'écria Roustan, chacun sa maison ! Mais alors que resterait-il pour l'agriculture?
Bernard sourit, en regardant Hélène.
— Hélène, poursuivit-il, dites doncà votre père l'espace qu'occuperait toute la population française, si elle était logée comme l'était celle de Paris il y a 10 ans.
Sans hésiter, mademoiselle Hélène répliqua:
— Un peu plus de 127 mille hectares.
— Yous voyez ! triompha Roustan.
— Soit un peu plus du quart du département des Bouches-du-Rhône, continua Hélène.
— Comment? dans le quart du département des Bouches-du-Rhône?...
— Ou bien si tu veux, papa, dans un peu plus de la moitié de l'arrondissement d'Aix, qui a 215 mille hectares environ.
— Et maintenant, dit à son tour Bernard, donnez à chacun, en moyenne, 420 mètres cubes (10X7X^) et logez tout le monde au rez-de-chaussée, toute la population française, très largement à l'aise, pourra tenir dans 267 mille hectares, à peu près. Un peu plus que l'arrondissement d'Aix. Yous voyez donc, mon cher Roustan, que nous avons encore devant
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nous beaucoup plus de 48 millions d'hectares, pour nous livrer à tous les travaux agricoles, miniers, industriels, etc.
J'ajoute, même, que, selon moi, il faudrait que chaque maison fût entourée d'au moins quelques centaines de mètres carrés, de telle sorte que la population, bienhygiéniquement à son aise, occupât, environ, la valeur d'un département... Vous voyez qu'il resterait encore de la marge !
— C'est vrai, murmura Roustan.
— Eh bien, dans ces conditions-là, que voulezvous que deviennent les locateurs de maisons?
Je ne leur vois, comme clients possibles, que les étrangers, parce que ceux-ci ne peuvent, en aucun cas, devenir titulaires d'une emphytéose. Mais n'oubliez pas que le détenteur de plusieurs maisons vides doit en payer l'imposition cubique, absolument comme si elles étaient habitées.
Non, voyez-vous, dans l'avenir, et un avenir qui me paraît maintenant très prochain, le parasitisme locatif sera tout à fait impossib'e : les ventes ellesmêmes ne serontguère provoquées que par la variation des goûts, le besoin de changer de climat, ou encore par des différences de position, comme moi, par exemple, qui ai dû quitter Saône-et-Loire, ou, comme on dit, aujourd'hui, la cinquième région, pour venir habiter dans la septième ; les ventes seront donc de véritables échanges, et souvent de simples trocs.
Mademoiselle Hélène, qui depuis un moment paraissait méditer profondément, lança tout à coup son hypothèse personnelle.
— C'est comme moi, dit-elle, avec sa petite voix
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gentille, quand je me marierai, il est probable que j'irai habiter Paris, et alors, il me faudra bien y acheter une maison puisque je n'habiterai plus celle de maman, et que je n'en ai pas moi-môme.
— Hé; pourquoi penses-tu à Paris, dit madame Roustan, qui semblait avoir épuisé sa faconde dans les premiers épanchements du déjeuner, et depuis lors, se bornait à écouter; pourquoi diable Paris? que vient faire Paris avec tes hypothèses de mariage?
Hélène rougit beaucoup, et subitement déconcertée, continua :
— Dame ! moi ! je fais des suppositions. . . enfin, si mon mari était employé à Paris, dans.... dans.... les service* publics des Beaux Arts.... par exemple !
Tout le monde éclata.
« Les services publics des Beaux-Arts » était une véritable trouvaille...
Pauvre mignonne !
La vérité, je l'appris bientôt du père Bernard lui-même.
Jean voulait être peintre ! il avait déjà beaucoup travaillé; il voulait fréquenter les ateliers célèbres... et... un jour de promenade, il l'avait dit à Hélène.
Entre temps, M. Roustan était devenu songeur, et sa femme avait pris un air sévère.
— Ah bien oui ! s'écria-telle, la peinture ! Paris !.. voilà qui est du vieux jeu ! Elle n'a pourtant pas lu de roman, cette petite ! qu'est-ce donc qui lui prend? Puis se tournant vers moi :
— Est-ce que la peinture est clans le socialisme aussi? dites, monsieur?
Ma soirée de la veille, les enthousiasmes d'Auvertin, revinrent subitement à ma mémoire.
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— Hé! pourquoi pas, madame? répondis-je.
— La peinture! Mais c'est un métier de crève-lafaim !
Du coup, ma bourgeoise perçait sous la ménagère.
— Sous l'ancienne organisation, peut-être, madame; mais pourquoi voudriez-vous que le socialisme n'ait pas aussi arraché l'art aux mortelles étreintes du capital?
— Pourquoi!... pourquoi!... pourquoi!... Enfin quelle est, dans le monde, l'utilité d'un tableau, d'une statue? de... que sais-je? Excepté les «ex-voto» qui tapissent les murs de Notre-Dame delà Garde, je ne vois pas... non, je ne vois pas à quoi peut servir la peinture : la sculpture, passe encore ! Il faut bien orner un peu les colonnes et les balcons, ce serait trop nu sans ça ! mais la peinture ! Quand une fois on a mis du vert à mes persiennes et du gris aux portes du salon!... tout le reste!... hum!...
Et madame Roustan compléta, avec la main, la manifestation dédaigneuse que ses lèvres avaient esquissée...
Je pris un air grave, et, àla bonne dame qui venait de plaider, contre sa fille, l'éternel procès de l'art incompris, je posai subitement cette question:
— Avez-vous jamais rêvé, madame?
— Moi?... fit-elle interdite, oui, quelquefois, n'estce pas, Charles... et je parle même en rêvant.
I Charles, interpellé, crut devoir intervenir : — Mais oui!... Te rappelles-tu, ma bonne, ce jardin enchanté, ce paradis, où tu vivais si heureuse! si heureuse! que lorsque, t'entendant gémir, je t'é-
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veillai, tu me fis une scène terrible parce que je t'avais arrachée à un séjour de délices...
— Oh! une scène!... murraura-t-elle gênée, pas tout à fait une scène, Charles...
— Soit ! ma bonne; mais presque...
— Hé bien, madame, dis-je, pour couper court à l'explication conjugale, n'auriez-vous pas souhaité voir votre rêve survivre à votre sommeil?...
— Oui; oh! oui, certes!
— Et qu'eussiez-vous l'ait d'une toile où ce rêve vivant, palpitant, et désormais fixé par le génie du peintre, eût, sans cesse, rayonné dans vos yeu\ ouverts et vibré dans votre âme consciente, sans que nul réveil brutal ne puisse le faire évanouir?
Qu'eussiez-vous fait de la toile, où, à votre souvenir d'exilé, le peintre eût tous les jours restitué la présence du sol natal devenu lointain et de la famille devenue absente?
Sans le pinceau, plume ou burin, est-ce que vous auriez jamais revêtu d'une apparence saisissable l'ombre de cette légendaire divinité en qui vous croyez, et l'image humaine et vivante de cette jeune mère demeurée vierge, qui, dans la simplicité des premières poésies, fut le symbole du travail fécond, sans fatigue, et du résultat obtenu sans eiîorts, vers lequel le penseur qui aime l'humanité a toujours attiré les regards et dirigé les espérances des gêné rations esclaves, puis serves, puis salariées !
L'idée de l'immatériel, la conception de l'audelà, le souvenir du là-bas, là-bas; le corps de l'espérance et la marche de l'avenir, voilà ce que fait vibrer aux yeux, à l'oreille et au cœur, l'interprète de l'art... et pour cela que lui faut-il? un peu de
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couleur que, du bout d'un faisceau de poils, il étale sur un coin de toile!
» Oui, madame, oui ! le socialisme est dans l'art comme l'art est dans le socialisme; ce sont des frères issus d'un môme baiser, et le bonheur dont l'un matérialise seulement le rêve, l'autre veut l'incarner dans la réalité!
— Oh! monsieur! monsieur! continuez, je vous en prie!
C'était mademoiselle Hélène qui, émue, haletante, avait écouté du regard, des oreilles et du cœur l'éternelle chanson que je venais de fredonner sur le mode grave et qu'elle avait dû, pour sûr, entendre moduler, plus mélodieusement, par la bouche de l'être aimé!
Le lendemain j'étais à Vitrolles, à l'entrée d'une grande et belle maison, demandant à une petite blondinette qui venait de m'ouvrir la porte :
— Le capitaine Jouques, s'il vous plaît, ma gentille enfant?
— Mon oncle? 11 est ici, monsieur, depuis hier. Et, s'élançant dans le vaste corridor qui s'allongeait derrière elle :
— Mon oncle! mon oncle! c'est un monsieur qui te demande.
— Fais-le entrer dans le salon, voyons, Georgette, et ne crie pas si fort! — Je suis à vous... Je descends... Oh! je vous attendais!
C'était le capitaine.
Quelques instants après, entouré de quatre autres bambins, sans compter mademoiselle Georgette, le capitaine faisait son entrée dans le salon où je l'attendais.
— Vous voyez, me dit-il en désignant son jeune entourage, voilà comment les petits bandits traitent leur oncle... Allez leur dire que je suis le capitaine l
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Bah! ils prennent mes jambes pour des mâts et y grimpent toute la journée... quand je les laisse faire, bien entendu!...
Puis changeant de ton :
— Vous êtes bien aimable ne ne pas m'avoir oublié... Hier je voulais vous dire quelque chose, mais ce diable de train ne m'en a pas laissé le loisir... Allons, Eugène, allons!... laisse ma jambe... Va chercher ton père... il est au fond du jardin! Allons va... accompagnez-le vous autres.
C'était une tentative de diversion. Elle réussit, et la joyeuse troupe disparut dans le corridor.
Le capitaine, en costume de ville, fraîchement rasé, soigné, parfumé, m'apparut, soudainement, tout autre que sur le pont de son navire.
Je l'avais pris pour un vieux loup de mer ; combien j'avais mal vu !
Loup de mer, certes! mais vieux : c'était une autre affaire, et, certainement, je l'eusse rencontré dans un salon, sans le reconnaître, tant il était différent de lui-même. Je reconnaissais bien, maintenant, le regard vif de ses yeux noirs, sa voix sonore; mais son allure était plus jeune, avec quelque chose de plus en dehors qui me frappa.
Il avait à peine trente-huit ans; à bord je lui en avais donné presque cinquante.
Le calme sang-froid que ses fonctions lui imposaient, et dont il ne s'était un instant départi que seul à seul avec moi, à l'occasion de mademoiselle Diane de La Rochetaillée, il semblait qu'avec son uniforme il l'eût laissé au vestiaire.
Ce n'était plus le marin; c'était l'homme du monde, aimable, souriant, ayant pour ses tour-
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menteurs de neveux et ses capricieuses nièces, la patiente bonté du gros chien auquel Bébé tire impunément les oreilles, et malgré cela, je ne sais quoi de plus incisif dans le regard et de plus mystérieux dans le maintien.
— Voyons, lui dis-je, en remarquant que depuis un instant il regardait attentivement la porte où s'était engouffrée la troupe des enfants, et semblait chercher comme une entrée en matière, voyons, répétai-je, que vouliez-vous me dire hier, mon capitaine?
Il me regarda de ses yeux pétillants, mais s'apercevant que dans ma question je n'avais mis aucune malice, subitement son regard se voila.
— Oui, dit-il enfin, hier je voulais vous dire autre chose... mais vous m'avez lancé sur ces diables de chemins de fer et... vous n'allez pas recommencer, au moins? je vous préviens que j'ai averti mon frère que vous faisiez une enquête économique, et je l'ai prié de vous donner satisfaction, à ma place. Ainsi...
— Alors, dis-je en souriant, il ne m'est pas permis de vous adresser aucune question?
-— Non, si vous tenez à m'être agréable.
— Certes! si j'y tiens. Alors, parlons d'autre chose. Qu'avez-vous fait du vieux duc... et de sa famille, vous ne les avez pas quittés, j'espère, aussitôt qu'ils ont été sur le quai.
Il sourit :
— Non, j'ai rempli ma mission jusqu'au bout, me répondit-il lentement; j'avais, il est vrai, un moment espéré que je pourrais moi-même les accompagner, jusqu'à Paris; mais j'ai réfléchi et il m'a semblé
préférable de les remettre aux bons soins de mon «second» qui lui, sur ma prière, a bien voulu se charger de réaliser complètement les intentions du consul d'Odessa mon excellent ami.
— Alors ils sont partis?
— Ils doivent même être arrivés.
— Allons, dis-je en prenant la main du capitaine, vous avez eu du courage, jusqu'au bout.
— Ah! fit-il d'un ton étrange, vous croyez?
— Et pourquoi ne le croirais-je pas?
— Parce que, — et c'est cela, tenez, que je voulais vous dire hier, — parce que je vais commettre une folie, peut-être, mais j'y suis bien résolu. Non, je n'ai pas le courage que vous croyez; non, je ne puis pas renoncer à toute espérance... Je l'adore ! Je veux voir, je veux savoir. S'aiment-ils? L'aime-t-il, lui, votre ami? Peut-être a-t-il pris d'autres engagements... Il y a longtemps que lui et Diane ne se sont plus vus!... Et puis, qui sait? l'imprévu! le vieux duc aux prises avec les mœurs nouvelles... des complications, des accidents dont j'essaierai de le tirer... au péril de ma vie, s'il le faut... et alors... et puis, c'est fait! j'ai envoyé ma démission hier... et je vais à Paris tâcher de travailler dans son atmosphère, autour d'elle... à portée de sa voix si c'est possible, dussé-je... Ah! voyez-vous, je suis fou! mais, à tout prix, je veux la revoir!
— Mais enfin, mon cher capitaine, puisque vous savez que je suis l'ami de Santeny, pourquoi persistez-vous à me faire vos confidences?
— Justement! C'est justement parce que vous êtes son ami, et que je vous crois tous deux hommes d'honneur... que je désire qu'il sache tout! Moi, je
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ne puis le lui dire, ni le lui écrire! Mais ce que je vous ;ii dit à bord, vous en ai-je demandé le secret?
— Oh! capitaine! était-ce nécessaire?
— Je vous demande pardon, je ne sais où j'avais la tête. Il est évident que vous n'auriez rien dit, à moins que je ne vous en eusse prié.. .A quel propos, d'ailleurs, vous en aurais-je prié? Vous n'êtes pas mon ami, à moi! Donc, si je souffre, qu'est-ce que cela vous fait?
— A mon tour, je vous demande pardon, capitaine. Le jour où vous m'avez fait l'honneur de m'interroger et de me donner ce haut témoignage de votre confiance, de ce jour je me suis senti votre ami. Maintenant, achevez... Pourquoi voulez-vous que Santeny connaisse vos sentiments?
— Parce que, peut-être, il se considère comme lié par des promesses antérieures, échangées sans doute à une époque où les intérêts de famille faisaient et défaisaient les mariages. ..parce que, peutêtre, est-ce par dévouement qu'il épouserait Diane... la croyant abandonnée s'il ne lui donnait pas son nom... Or, s'il apprenait qu'un homme d'honneur est là, qui s'offre, ne désirant qu'une chose : lui épargner un sacrifice... inutile, peut-être, alors, se sentira-t-il loyalement dégagé... et un mariage doublement funeste pourra être évité! Voilà ce que j'aurais dû vous dire tout d'abord... Mais il faut avouer que vous ne m'y avez guère encouragé.
— C'est vrai! Que voulez-vous... cette révélation de vos sentiments... soudains...
— Soudains! Oh! non! ne croyez pas cela! Il y a longtemps que, durant son exil, et sans jamais avoir
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rien fait pour être deviné, j'ai étendu ma sollicitude sur Diane et sur tous ceux qui l'entouraient; aussi, vous devez comprendre à quel point m'a atterré votre révélation d'un mariage convenu d'avance, et vers la célébration duquel moi, je 1 a conduisais, sur mon navire!
— Eh bien! soit, dis-je au capitaine. Soit, je saurai ce qui en est... Mais si ce que j'apprendrai venait à briser toutes vos espérances...
— Oh! alors!... fît-il avec un ton saccadé, que complétait la fulguration de son regard.
Il se tut un instant.
Puis, calmé, résolu, et mettant sa main dans la mienne :
— Foi de marin, fit-il, dans ce cas, tout sera mort! je vous le jure!
— Foi de socialiste, répliquai-je, vous saurez la vérité.
Du coup, sa figure rayonna.
— Merci. Maintenant, parlez. Que puis-je faire pour vous être agréable? Voulez-vous que je continue mes conférences sur les chemins de fer?
J'éclatai de rire, à cette modulation si loyalement naïve de sa joie d'amoureux, qu'un peu d'espérance venait de ranimer, et je ne sais trop ce que je lui ; aurais demandé si M. Jouques, l'aîné, n'avait presque aussitôt fait son entrée, précédé de sa petite famille.
Avec lui, la conversation prit rapidement un autre tour, où, naturellement, les arrangements de la vie familiale, sous le nouvel ordre de choses, encore trop récent pour ne pas être l'objet des préoccupa-
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tions et des commentaires de chaque jour, prirent bientôt le premier rang.
— Nous vivons bien tranquilles ici, me dit M.Antoine Jouques, qu'on appelait plus ordinairement M. Antoine; Yitrolles s'est beaucoup peuplée; elle est devenue, — est-ce par hasard? je ne saurais l'expliquer, — elle est devenue la ville des rentiers.
— Gomment, des rentiers?
— Mais oui! Tous les anciens rentiers qui habitaient Arles et surtout Aix, ainsi que quelques Marseillais, mais en moins grand nombre (car ceux-là sont allés vivre de préférence du côté d'Aubagne et de Roquevaire), ont élu domicile à Yitrolles. Il faut vous dire que la révolution n'a pas voulu « liquider » tout le monde, comme on l'avait tant crié dans les dernières années du régime pourri...
— Du régime pourri?
— Mais oui... C'est comme cela que l'on désigne couramment l'ancien gouvernement.
— Justice posthume! murmurai-je.
— Et elle a fait un calcul, continua M. Antoine, qui, ma foi, ne manque pas d'ingéniosité. Elle a converti en rentes viagères toutes les rentes qui étaient inscrites sur le grand-livre de la dette publique.
— Et elle vous a conservé les vôtres, sans doute?
— Pas tout à fait; vous allez voir. Quand la révolution est arrivée, j'habitais Paris, ayant, outre mes rentes sur l'Etat, deux maisons (la dot de ma femme), ce qui me faisait en tout cinquante-cinq mille francs de revenu. Quant à mes deux frères, j'en ai deux outre Albert, — et il désignait le capitaine, — dont
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je vous parlerai tout à l'heure, ils avaient déjà mangé leur patrimoine; Albert était au diable.
— Aux Antilles, rectifia le capitaine.
— C'est toujours au diable, poursuivit M. Antoine ; mais Louis et Gaston étaient venus se rétugier chez moi. Les événements devenaient tragiques ; la guerre d'abord! on se battait partout; puis l'émeute. Paris à feu et à sang. J'avais ici une vieille tante; mon parti fut vite pris : nous quittâmes Paris et nous vînmes nous blottir ici.
Quand les passions furent un peu calmées, je me hasardai à faire un voyage à Paris pour savoir ce qu'étaient devenues nos deux maisons. Ah bien oui ! il n'en restait pas trace... si! le terrain. Elles avaient été dynamitées, bombardées, je ne sais plus! Vingtcinq mille francs de rentes perdues ! 11 ne me restait plus qu'une inscription au grand-livre : trente mille francs de rentes.
Je voulus vendre le terrain ! Bast ! Oh ! le terrain m'appartenait toujours! Ou, du moins, la jouissance ne m'en était pas enlevée, mais le vendre? Non. Ça ne se faisait plus ; et il fallait payer un impôt calculé sur la surface, monsieur; j'étais libre, cependant, de faire bâtir si je voulais ; d'habiter lune des maisons et de louer l'autre !
Mais quelle affaire ! D'abord où prendre l'argent?
— A la banque, interrompis-je.
— Oui, mais, il fallait rendre...
— Ce n'était pas absolument nécessaire, objectai-je.
— On m'a encore dit cela ! Mais je ne suis pas un rastaquouère... moi, et puis j'étais inquiet sur le
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sort de mes inscriptions de rente. S'il l'eût fallu absolument, j'aurais fait bâtir ; mais si l'on me payait mes revenus, je préférais, de beaucoup, venir me terrer ici comme je l'ai fait.
Est-ce que je savais, moi ! si on ne me démolirait pas encore mes maisons? et puis le tracas de louer... je voulais être tranquille. Brel, je pris mes renseignements.
— Et on vous a maintenu vos rentes, un peu réduites peut-être?
— Sans réduction, parce que je n'avais pas 51,000 francs de revenu, 50 étant le maximum. Seulement ma rente ne sera pas transmissible à mes héritiers. Moi mort, tout sera uni, ou du moins, pardon ! il faut être juste : j'ai une femme et cinq enfants...
— Six ! interrompit le capitaine, tu oublies Paul qui doit venir passer huit jours auprès de toi la semaine prochaine.
— Je ne l'oubliais pas, mais lui n'aura besoin de rien, il est majeur et il est pourvu.
Puis se tournant vers moi, M. Antoine ajouta:
— Paul est d'un premier lit ; je puis mourir sans qu'il en subisse un préjudice. Il n'en est pas de même des cinq autres ; je reprends donc mes explications :
J'ai une femme et cinq enfants. A ma mort, ma femme recevra, à ma place, la moitié de ma rente : 15,000 francs et réciproquement.
Mais que nous vivions tous deux, ou que l'un des deux meure, à chaque enfant devenu majeur, c'est 1,000 francs de moins que nous recevrons.
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— Et si le père et la mère meurent tous les deux avant la majorité des enfants? demandai-je.
— Alors, répliqua M. Antoine, les enfants recevront double pension ; ci : 2,000 francs chacun jusqu'à leur majorité.
— C'est très bien organisé cela!
— Dites donc que c'est très malin! Parce que c'est très acceptable!... Surtout quand on ne peut pas faire autrement !
— Allons ! allons ! Antoine... Avoue donc que c'est juste ! interrompit le capitaine.
M. Antoine souligna un geste de condescendance.
— Mais ce qui est bien plus malin encore, poursuivit-il, c'est l'aventure de la vieille bonne de ma tante. La brave fille avait mis de côté 600 francs de rente 3 pour 100 ; eh bien, savez-vous pour combien elle a été pensionnée? Pour 1,000 francs, oui, monsieur, 1,000 francs !
— Gomme invalide? demandai-je.
— Non pas ! non pas! Soixante-trois ans ! Elle avait encore deux ans à attendre. Ainsi vous comprenez le système ?
— Parfaitement, on a rogné les gros et on a augmenté les petits ; mais au milieu de tout cela que sont devenus vos terrains de Paris?
— Je ne m'en suis plus occupé. Eh! pourquoi faire? Matante nous a laissé cette maison-ci... Bâtir? Louer? C'était du tracas, et admettez que j'aie fait bâtir? Rendement 6 1/2 pour 100.
Au bout de vingt-cinq ans, la maison cessait ou de m'appartenir ou de me rapporter suffisamment. Ah! si j'étais constructeur de mon métier? je ne
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dis pas ! Mais rien que pour tirer un loyer! Le jeu n'en vaut plus la chandelle, comme on dit !
— Et finalement, vous mangez vos 30,000 francs de rentes ?
— Ce n'est pas sans peine, allez, quoique nous vivions très largement, quoique plusieurs professeurs s'occupent de l'instruction de mes enfants, concurremment avec leur mère, et que nous les payions très bien. Mais la vie est devenue très peu coûteuse, et comme il est impossible de capitaliser, même à l'étranger, car mes rentes sont payées en papier d'Etat...
— En bons d'impôt?
— Précisément, je me suis fait « la banque » de mes deux frères Louis et Gaston, car Albert, lui, n'a besoin de rien, et je leur consacre le surplus du non consommé de mon revenu.
Ainsi Louis avait besoin d'argent pour l'élevage de ses bestiaux, en Camargue, je lui en ai donné; je lui en donne toutes les fois que cela est nécessaire...
— Et si plus tard, interrompit le capitaine, tes enfants avaient besoin de lui, ils le trouveront.
— Naturellement ! Quant à Gaston, lui, c'est un garçon à l'humeur voyageuse ; un fouilleur, un chercheur, il a voulu étudier les terrains du versant sud de V Atlas, et ceux des hauts plateaux entre Methllli et Ouargla; les premiers, un peu au-dessus du 32e degré de latitude au sud de l'ancienne province d'Oran; les seconds un peu au-dessous, au sud de l'ancienne province d'Alger, prétendant qu'ils sont favorables à la culture du thé chinois, qui, comme on sait, se complaît particulièrement dans les pays
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montueux et sur le versant des collines où l'eau ne séjourne pas, quand ces pays et ces collines sont situés entre le 25e et le 33e degré de latitude, ce qui est le cas des endroits que je vous ai nommés. Il est donc parti pour cette expédition, avec une troupe de pionniers qu'il a réunie avec les fonds que je lui ai remis.
— Est-ce une excursion périlleuse? demandai-je en regardant le capitaine.
— Hum ! fit-il, cela dépend î Le chemin de fer le mène bien jusqu'à Méchéria, presque au pied du versant nord de l'Atlas oranais ; mais là, il lui faudra gravir et traverser la montagne pour explorer le versant sud.
— Et pour les hauts plateaux d'Ouargla ?
— Là, le chemin de fer qui va jusqu'à/?/ Goléah le conduirait trop loin. 11 devra nécessairement s'arrêter en route et prendre, pour base de ses opérations, Yoasis des Chambas, d'où il pourra diriger plusieurs excursions sur le versant des plateaux.
— Vous comprenez, reprit M. Antoine, que si mon frère réussissait à approvisionner la France, qui en est encore réduite à payer le thé bien plus avec de l'or qu'avec des marchandises, il aurait rendu un grand service, et mériterait certainement la célébrité qui s'attacherait à son nom — à notre nom par conséquent...
— Oui, certes, car il aurait augmenté la richesse collective, et créé un travail qui serait assurément la source de nouveaux échanges à l'intérieur et augmenterait d'autant la prospérité de l'individu.
Mais, involontairement, en moi-même, je me demandais si tous ces périls courus, toutes ces activités
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dépensées ne constituaient pas un élément indispensable au progrès humain, et si, quand la socialisation mondiale aurait supprimé toutes les frontières, jusqu'à relies de la Chine, quand l'échange libre et universel n'aurait plus, pour unique terme, que la gratuité des transports, l'esprit humain ne sentirait pas comme une roue se casser dans l'engrenage intime du mécanisme cérébral, où s'élaborent et d'où s'échappent incessamment les ondes de ses pensées, toujours plus larges, toujours plus lumineuses, à mesure qu'elles s'élèvent vers l'infini.
Heureusement, je fus tiré de mes réflexions par cette exclamation de M. Antoine :
— Hé bien soit ! monsieur, soit ! la prospérité de l'individu, la richesse de la collectivité, mais convenez que ce n'est pas le socialisme qui a inventé les créateurs et les chercheurs.
Cette sorte d'attaque directe me secoua brusquement.
— Non certes ! m'écriai-je, toutefois permettez-moi d'ajouter que cela ne prouverait rien en faveur du passé, mais seulement en faveur du cerveau humain.
Et savez- vous ce que dira l'avenir?
Il dira que quelques créateurs ont pu surgir malgré le capitalisme, semant de leurs cadavres la route du progrès; tandis que, favorisés par le socialisme, ils se seront montrés en phalanges nombreuses, n'ayant à affronter désormais que les dangers de la nature, ceux de l'ogre capitaliste étant à jamais conjurés.
Et vous-même en conviendrez peut-être, quand vous aurez bien voulu vous rappeler et me faire connaître le concours qu'inévitablement votre frère
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a dû trouver auprès des mandataires de la collectivité nationale.
Vivement, mais loyalement, M. Antoine répliqua:
— C'est vrai ! oh c'est vrai ! D'ailleurs les colonies îsont admirablement outillées. A l'aller comme au retour, marchandises et passagers ont les transports gratuits ; pas d'impôt, sauf le strict nécessaire à la
I colonie elle-même. Un comité de statistique, un consul : ainsi sont administrés Tunis, Gonstantine, Alger, Oran et la Corse.
— Comment la Corse ?
— Oui, la Corse est sous le régime colonial que je viens de résumer en quelques mots. Il en est ainsi de toutes les autres colonies, du peu qui nous reste — bien malgré nous — du Tonkin, où le souvenir des fonctionnaires de l'époque pourrie est demeuré en exécration et où il a fallu toute l'aménité possible pour ramener un peu de tranquillité sans recourir à aucune violence. Seulement, ce sont les habitants eux-mêmes qui pourvoient à la sécurité de leurs frontières; et, justement parce que la métropole ne leur fournit aucune troupe, les agressions sont devenues, pour ainsi dire, une légende d'autrefois. Et puis nos colonies sont toutes extrêmement peuplées. Il en a été pour elles comme pour la zone neutre établie autour de la France. Partout où un plus grand abaissement du coût de vivre a été installé, partout les populations se sont serré les coudes.
Qu'on essaie donc d'envahir nos frontières françaises ! Il n'y a pas, à l'heure actuelle, un seul point accessible dont chaque kilomètre carré ne soit gardé par 500 hommes au moins, toujours pourvus
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d'armes et de munitions ; sans compter les fortinstorpilles espacés de telle façon que le terrain peut sauter sous les pieds mêmes des envahisseurs, au lieu et à la seconde indiqués...
Du coup, les enfants, que le père avait eu d'abord quelque peine à réduire au silence, étaient devenus attentifs, surtout mademoiselle Georgette, l'aînée.
Aussi, lorsque M. Antoine eut fini de parler, elle éleva sa petite voix.
— Alors papa, dit-elle, alors il n'y a plus besoin de soldats... pour se battre?...
— Il faut espérer que non, mon enfant !
— Oh ! quel bonheur ! quel bonheur ! on ne se battra plus ! on ne se battra plus.
Et ce cri spontané de la virginale fillette vint chanter à mon oreille comme une voix d'ange appor-, tant d'outre-ciel, en écho adouci, la plainte éternelle de toutes les maternités brisées.
A ce moment, comme dix heures sonnaient, madame Jacques entra :
— A l'étude, mes chéris, dit-elle aux enfants. Et en effet madame Jacques préparait, le matin,
les classes que, dans l'après-midi, les divers professeurs venaient tenir dans la grande maison de la tante de Yitrolles.
En nous promenant, après le déjeuner, à travers les coteaux et les champs cultivés, en compagnie du capitaine et de son frère, nous fîmes la rencontre du père Fouras — un paysan, ancien fermier, maintenant, travaillant pour lui-même.
— Pas bête! me disait M. Antoine, un peu effaré du changement, qu'il trouve bon, d'ailleurs, mais ne décolérant pas depuis qu'il a été forcé d'apprendre à lire les chiffres !
Tenez, observez-le, il vient là-bas son bulletin à la main.
— Quel est ce bulletin?
— Celui que publie, tous les jours, le comité de statistique, et qui le renseigne sur les approvisionnements, l'état des récoltes, les quantités, etc. Il y a, du reste, un bulletin quotidien pour chaque branche de production et de consommation.
— Gratuit?
— Presque ! 50 centimes par mois.
— C'est abordable ; et, alors, dites-vous, le père Fouras ?...
— Serait complètement heureux, sans cette mau-
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dite lecture des chiffres, et aussi sans l'éparpillement de ses champs.
Mais laissez-moi faire, nous allons tâcher de le mettre en train... s'il veut, toutefois I
Pendant que M. Antoine me donnait ces indica-j tions éthologiques, le père Fouras était arrivé tout! près de nous.
— Bonjour, père Fouras ! lui dit M. Antoine.
— Tiens! lit le paysan, en repliant, d'un geste i rageur, la feuille qu'il lisait, en marchant, c'est: vous, monsieur Antoine ! bien le bonjour et la compagnie.
— Qu'est-ce que vous lisiez donc là, de si intéressant? reprit malicieusement M. Antoine.
— Ah ! m'en parlez pas ! m'en parlez pas ; que c'est à devenir fou... Leurs chiffres, c'est trop gros ! c'est trop gros !... ça peut pas entrer !
— Bah ! bah ! vous êtes bien assez malin pour vous y retrouver, père Fouras...
— Hum ! encore, si tout se tenait, je pourrais, peut-être, voir si je peux... mais voilà! ça se tient pas... y faut que je courre ici, puis là... Je i cerche » bien à troquer lot pour lot, mais j'ai affaire à des petits qui travaillent là, pour eux... et qui m'entourent et qui me... Ah ! c'est pas facile, allez !...
— Heureusement que ça ne vous empêche pas de faire vos affaires... hein?
— Oh ! si, un peu ! pas trop... mais un peu !
— Enfin ça va-t-il, voyons; ça va-t-il?
— Hé ! dire que ça va... ? ça dépend : y a pas assez d'eau... mais dire que ça va pas ?... ça va !... seulement avec leurs sacrés chiffres... y me font rager... Est-ce que je viens pas de voir que dans le cinquième
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y font du blé tant qu'y veulent... C'est pas les hypothèques qui me gênent, ou les fermages qui m'écrasent, au jour d'aujourd'hui... c'est pas ça! et j'ai chiffré, chiffré... j'arrive pas... y z'ont un secret pour sûr !
— Ils ont du fumier peut-être !
Fouras haussa les épaules.
— Du fumier? moi aussi... J'ai celui de Paris si je veux : 2 fr. 31 la tonne rendu en gare. C'est le meilleur ! j'ai celui de Lyon à 0 fr. 00 centimes, ou celui de Marseille à 0 fr. 15 centimes la tonne.
— Prix d'achat? demandai-je.
— Le prix d'achat c'est le remboursement du transport, voilà tout. C'est pas le fumier qui me chicane... c'est que mes terres sont cassées en morceaux, et les morceaux trop loin les uns des autres !
— Combien d'hectares cultivez-vous, père Fouras?
— Dans les environs de dix hectares, monsieur, mais j'ai pas deux hectares qui se tiennent, et c'est ça qui doit faire leur compte, là, dans la cinquième, parce que, vous comprenez? monsieur! si ça se tenait... eh bien, avec moins de travail et moins de bras... je produirais plus.
— Et vous gagneriez davantage?
— Té ! pour sûr !
— Comment cela? hasardai-je, excusez-moi, père Fouras, mais je suis un peu ignorant en culture... Vous seriez bien aimable...
— Bon ! bon ! je vois c'que c'est, vous êtes un ancien monsieur, qu'a pas décroché de rentes, comme lui, là!... — et il désignait en riant M. Antoine. — Ah ben! ça ne fait rien... Je vais vous dire ça.
J'ai essayé, dans chaque pièce de terre séparée, de
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faire des cultures différente^.. Ça a marché; mais j'ai j bien vite compris que le même homme pourrait travailler sur plusieurs cultures, sans employer plus de temps et sans plus de fatigues; et alors, ce qui me détraque, c'est le temps perdu pour aller d'ici, de là...
Pardi ! reprit-il, avec deux hectares et un bœuf, ma femme et moi, nous aurions pu vivre pour nous deux ; mais avec mes dix hectares à hue et à dia, j'ai été forcé de prendre deux gas...
— Vous n'avez donc pas d'enfant? demandai-je. Fouras s'arrêta subitement, baissant les yeux et
froissant convulsivement le journal qu'il avait à la main.
Je n'avais pas aperçu les signes désespérés de M. Antoine, au moment où j'avais posé ma question imprudente, paraît-il, car ces signes signifiaient clairement :
— Ah ! si vous le mettez sur ce chapitre, nous n'en avons pas fini...
Mais le capitaine intervint, avec un rare à-propos :
— Le brave père Fouras, dit-il avec émotion, a eu ses deux fils tués au Tonkin... C'étaient deux beauf gas... bien dignes de leur père... allez... et nous partageons tous sa douleur comme sa colère au souvej nir des misérables qui...
— Ah ! capitaine ! Ah! capitaine !
Ce fut tout ce que le père Fouras put articuler. Enfin, après un assez long silence, il reprit :
— Donc, comme je disais, ça faisait quatre bouches, pas vrai?
— Oui; vous, votre femme, et les deux gas engagés à l'année.
— Eh bien, voyez-vous, si j'avais mes dix hectares collés ensemble, avec un gas et un peu de
|i machine — ça irait tout seul. — Je produirais « pus » et je pourrais vendre « pus »... et j'aurais les moyens E de faire un peu la fête pour consoler ma vieille... et f d'avoir « pus » de commodités dans la cambuse! i Vous comprenez, monsieur?
— Parfaitement.
— Et puis, y a encore autre chose : quand j'arrêterai de travailler, quand je prendrai ma retraite, faut-y pas avoir un peu plus d'aise? hé! c'est du juste ça, pas vrai?
— Très juste.
— Eh bien, pour que ma retraite soit de 3,000 francs, y faudrait que pendant les cinq dernières années de travail, mes pièces de terre m'aient produit en brut 12,000 francs.
— Tiens, pourquoi?
— Parce que c'est comme ça ! Nous sommes quatre « coopérateurs » comme on dit aujourd'hui; eh bien, on coupe la recette brute de l'année moyenne en quatre, et c'est ça qui fixe la retraite.
— Sans distinguer la quantité de travail de chacun?
— Sans rien distinguer...
— Est-ce que vousêtes encore loin des 12,000francs, père Fouras?
— Té! pardi! à un peu plus de la moitié; vous voyez ! y a de la distance... comme entre mes sacrées pièces !
— Est-ce que vous faites du blé?
— Ah « voui » ! du blé ! je serais un joli coco, si j'avais fait du blé.
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— Comment donc ?
— Té ! vous savez compter, vous? Alors écoulez :
L'impôt de ma maison de 480 mètres
cubes 15 IV. s:>
L'impôt sur dix hectares 145 70
Minimum réglementaire pour quatre. 4.000 »
Dépenses diverses 145 »
Total 4.306 fr. 55
Si j'avais fait du blé dans ce sacré pays de mistral... (car allez donc vous amuser à arroser le blé!) il m'aurait coûté, à moi, 2i fr. 53 l'hectolitre; comment le vendre 12 ou 15 francs comme ceux de la cinquième?
— C'est vrai, ça.
— Pardi! 10 hectares à 20 hectolitres, ça fait 200 hectolitres qui m'auraient coûté plus de 4,000 francs.
— Et alors, comment vous êtes-vous arrangé?
— J'ai « cerché », j'ai panaché l'olive, la viande, le vin; j'ai produit 1,750 kilogrammes de viande que j'ai vendus 1,050 francs ; 168 hectolitres d'olives que j'ai vendus 1,680 francs; et enfin 07 hectolitres et demi de bon vin, — ah! il est bon, allez! — que j'ai vendus 4,306 francs.
— Ça le met à?...
— Quarante-quatre francs l'hectolitre, à peu près. Mais y a pus d'octroi!
— C'est vrai. Et les olives?
— A dix francs l'hectolitre.
— Et la viande?
— A douze sous le kilo.
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— Tiens! tiens!...
— Yoilà toute mon année dernière : 7,036 francs. C'est trop court de 5,000 francs, vous voyez.
— Et à vous, père Fouras, qu'est-ce qui vous est revenu, à vous personnellement?
— Oh ! ça c'est facile à calculer avec le règlement national.
Après avoir mis de côté les avances, les réserves
et les frais, il est resté 3,000 francs : un tiers pour
[moi, deux tiers pour mes « coopérateurs » à Tannée.
— De sorte que vous avez ajouté à vos 2,000 francs de minimum, 1,000 francs de répartition — et votre femme ?
— Ma femme compte pour le minimum, mais pas pour la répartition.
— Alors les gas ont mille francs chacun outre les mille francs de minimum, ce qui leur fait deux mille francs.
— Yoilà !
— Au fond vous n'êtes pas trop à plaindre, père Fouras !
— Té ! je dis pas, je dis pas... mais avec leurs sacrés chiffres... et mes sacrées terres qui sont aux quatre coins du pays !
— Allons, allons, vous finirez bien par trouver à les échanger, ne vous découragez pas !
— Le père Fouras découragé ! ah ! ça ne serait pas à faire, allez ; j'ai de ça ! fit-il en se cognant le front, avec sa large main brune et calleuse... c'est seulement leurs sacrés chiffres !... leurs sacrés chiffres!.-
Et après une vigoureuse poignée de main il nous quitta en grommelant encore :
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— Les morceaux trop loin... et leurs sacrés chiffres!... Voilà tout...
— Jamais content! le paysan, murmura M. Antoine.
— Hé ! il a bien raison, répliqua le capitaine. Ne comprends-tu pas que la répartition des terres n'est pas encore tout à fait ce qu'elle devrait être ? Je conviens que la réfection complète du cadastre est un gros travail et j'avoue que le temps qu'on a pu lui consacrer a été bien employé; mais tout cela ne me prouve pas que le père Fouras ait tort de se plaindre!
— On a supprimé la dette hypothécaire, on a supprimé le fermage et la rente; on a ouvert, à deux battants, les portes delà banque à tous les besoins, sans intérêt ni simple ni composé.... on a simplifié l'impôt, on l'a rendu unique...
Après tout cela, il est vrai, on n'a pas pu faire que les lots de terrain du père Fouras fussent contigus ! ! ! Que faire à cela?
— Il faut amener les détenteurs à échanger entre eux les emplacements suivant la logique et non sui-j vant les caprices, et il faut faire cela par la persua-| sion, non parla violence. Ainsi, voici le père Fouras. Le voilà tout prédisposé à l'échange de ses lots? Si on avait essayé de lui parler de cela, le premier jour,1 il aurait envoyé au diable l'enragé novateur! D'autres1 doivent, évidemment, avoir, comme lui, mesuré les inconvénients, et, comme lui, être disposés à l'échange. Eh bien, tout est là! et sais-tu ce qui adviendra de ce mouvement ?
La population, si diversement répartie entre les anciens départements, groupés en régions, s'égalisera;
par suite, l'impôt unique sera partout le même, puisque partout les densités seront égales; il restera alors à compter, seulement, avec les distances et les différences de climat, les premières devant servir à utiliser les secondes.
Le climat est un auxiliaire quand on sait s'en servir; il favorise les cultures qui lui sont appropriées ; d'où moins de fatigue humaine et plus de produits ! c'est la réalisation de l'idéal.
Grande ou petite culture sont deux termes iden tiques aux différences de climat. Telle culture pouvant aisément se passer de la surveillance minutieuse de l'homme, veut l'immensité des terres et les grandes plaines. Telle autre veut, au contraire^ la minutie des soins et, dès lors, un espace restreint pour ne pas alourdir la fatigue de l'homme : le coteau par exemple... Tu hoches la tête? est-ce que notre frère, l'explorateur de l'Atlas, ne t'a pas cent fois développé cette théorie ?
Déjà, continua le capitaine, tu reconnais que la vie est moins chère ; tu l'as avoué à notre hôte, en lui expliquant qu'il te restait toujours 15,000 francs de trop... Eh bien, la vie peut coûter moins encore... Une répartition plus égale des populations, à proportion, bien entendu, des nécessités naturelles du travail, amènerait, rapidement, une plus grande recette pour les transports et les échanges ; or, tu le sais, toute élévation des recettes nationales est de nature à amener l'abaissement du tarif de l'impôt unique. C'est lui qui sert de base au coût primordial des choses, c'est lui qui peut diminuer le taux du minimum provisionnel accordé à tout travailleur; eh bien ! l'impôt, le minimum et les frais de matières
entrant seuls dans le coût de création des choses, et ces trois éléments diminuant, le coût de vivre baisse^ et avec lui l'usure causée par l'elîort humain.
Alors on pourra entrevoir une plus grande période de validité, d'où : recul des retraites peut-être à 75 ans au lieu de 65 ans ; d'où : nouvelle diminution des charges collectives... nouvel abaissement du coût de vivre, nouvelle extension de la virilité et de la longévité humaine !
Comprends-tu? bourgeoi
Le capitaine «Touques avait décidément fait, comme Auvertin, des études particulières sur le nouveau contrat social et ses conséquences pratiques.
Aussi m'étais-je promis de pousser à fond, avec lui, la question du travail, dans le double but de m'éclairer, d'abord, sur les moyens de gagner ma vie, et, ensuite, de posséder, dans une vue d'ensemble plus nette, les différents aspects des prescriptions dontj'avais si fréquemment entendu parler, depuis que j'avais mis le pied sur le transport qui m'avait ramené en France.
C'est pourquoi, dès que nous fûmes rentrés chez M. Antoine, je réalisai mon désir.
— Ah! me dit le capitaine, vous éprouvez le besoiD de mettre un peu d'ordre dans vos idées ? Je comprends cela I Tout est si nouveau dans les arrangements pris, entre les individus et la collectivité, quei pour s'y retrouver et pouvoir prendre, sur le fait, la haine de l'arbitraire qui a été l'inspiratrice de nosi
contrats, il est indispensable de faire des rapproche ments.
— Hé bien ! écoutez-moi, continua-t-il en ouvrant une bibliothèque et y prenant un petit livre relié en maroquin rouge ; j'ai là, justement, les trois principales conventions qui forment la base actuelle de l'organisation sociale et collective.
Tout ce qui, dans les anciens codes, dans les anciennes lois, dans les anciens règlements, n'était pas conciliable avec les trois conventions fondamentales, a été aboli.
En me disant ces mots, il me tendit le petit livre rouge.
— Le premier contrat est intitulé : Socialisation de la propriété.
Il fallait par conséquent définir les mots, maintenant, lisez :
Art. 1er. — La propriété est le droit de jouir du sol français ; de jouir et de disposer des choses mobiles ou fongibles, en se conformant aux règlements nationaux.
— G'estl'usufruitperpétuelet transmissible, donc, échangeable, qui, sauf l'abus capitaliste, contient la satisfaction de toutes les aspirations humaines. — Continuez :
Art. 2. — Le sol seul est qualifié immeuble ; est qualifié meuble tout ce qui n'est pas le sol.
Art. 3. — Les titres de propriété existant au moment de la promulgation du présent contrat social seront échangés contre des baux emphytéotiques d'une durée de vingt-cinq ans, toujours renouvelables.
Art. 4. — La possession d'un bail emphytéotique entraîne, pour la nation, l'obligation de garantir au titulaire,
la libre jouissance des terres y mentionnées, moyennant le paiement annuel de l'impôt y attaché.
— Voilà qui est net, interrompit le capitaine. Paiement de l'impôt, garantie de la jouissance. Voilà le contrat.
— Pourquoi la génération a-t-elle été fixée à vingt-cinq ans plutôt qu'à trente?
— C'a été une question de convenance; le contrat social a voulu que les hommes de vingt-cinq ans, qui étaient des enfants au moment de sa promulgation, pussent le modifier dans ses détails, sans qu'il fût nécessaire de toucher au fond. Il est évident qu'on pouvait stipuler vingt ans ou trente ans, sans que, pour cela, la transformation de la propriété en usufruit subît la moindre atteinte ; vingt-cinq a été une moyenne. Continuons.
Art. 5. — L'impôt stipulé par chaque bail emphytéotique ne peut pas être augmenté pendant toute sa durée, mais il pourra être diminué tous les cinq ans.
Art. 6. — Les catégories et les séries suivant lesquelles les terres seront subdivisées et la quotité d'impôt qu'elles auront à supporter, seront déterminées par un règlement spécial.
Art. 7. — Les baux sont cessibles et transmissibles, comme il est dit au contrat social n° 3 ; toute valeur capitale attribuée au sol est interdite ; toute cession ou transmission, qui en mentionnerait une, serait nulle de plein droit, et emporterait déchéance du bail à l'égard des deux contractants.
Art. 8. — Sont abrogées toutes les dispositions du Code civil, toutes les lois et tous les règlements qui seraient contraires au présent contrat social.
— Ah ! ça, m'écriai-je, pourquoi diable avoir employé le vieux jargon du code I Est-ce qu'il n'était
| pas plus simple de dire : « On jouit de la terre qui » n'est plus capitalisable et ne peut être vendue. »
— Ah oui ! fit en riant le capitaine, mais il faut compter avec les vieilles habitudes. Toute disposition qui, généralisée aux citoyens d'une nation, ne serait pas rédigée en un style ennuyeux, broussailleux, épineux, indigeste, ne paraîtrait pas être obligatoire, parce qu'elle n'aurait pas l'air d'être une loi... Or, la lôâ a été injectée dans nos veines par trois ou quatre générations de farceurs, légitimes successeurs de ces autre saltimbanques qui ont fait le code et qui, suivant les cas, prouvaient au « manant » qu'il lui suffirait d'être citoyen, pour être l'égal des gentilshommes, alors que, pendant ce temps, ils fourraient leurs mains dans son escarcelle, et lui constituaient la propriété capitaliste plus féroce, si c'est possible, que la propriété féodale !
— En avez-vous assez?
— Non pas. Laissons de côté, si vous voulez, le contrat n° 2, qui concerne les détails de l'impôt et que j'étudierai à loisir, parce qu'il y a des chiffres à rendre fous d'autres que la père Fouras, et parlezmoi de ce qui concerne les locations, les rapports des ouvriers et des titulaires d'emphytéose, dont j'ai été assourdi, hier, par un ancien ouvrier du Greusot.
— Eh bien, répliqua le capitaine Jouques, puisque je suis professeur de droit... je continue :
— Je dois vous prévenir, interrompis-je,que mon éducation de droit a commencé à votre bord; vous aviez là un quartier-maître...
— Auvertin! Ah! oui, il connaît bien les contrats sociaux, lui aussi, et quel charmant garçon! Vous
avez bien fait de me dire cela. Je vous épargnerai certaines redites.
— Contrat social n° III.