‹ Si, étude sociale d'après demainChapitre 8 sur 22 · fr. à 28 rédacteurs 140.000 fr · texte numérisé non relu

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Et il est resté 6.141 fr.

que nous avons versés à la banque pour les besoins imprévus de notre collectivité.

Total égal 740. 141 fr.

— Or, continua l'aimable camarade qui me donnait ces explications, le besoin imprévu qui nous fût le plus agréable à satisfaire, c'était de vous compter parmi nous, mon cher Dalbret ; et vous voyez que

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votre place était marquée d'avance, qu'elle ne diminue la situation de personne et au contraire nous estimons que vos articles amèneront un plus fort tirage à cause de leur très grand intérêt. Tout le monde ici est avide de connaître les impressions d'un revenant qui, hostile à Y ancienne pourriture, appréciera impartialement les progrès et les changements accomplis.

J'étais ému à ne pas pouvoir dissimuler mes impressions.

Mes camarades le comprirent, car chacun d'eux vint me tendre affectueusement la main.

A ce moment le gérant s'avança :

— Je prends maintenant la parole, mon cher collaborateur, pour vous dire que les excursions, les voyages, les imprévus d'administration sont à ma charge personnelle jusqu'à concurrence de 50.000 francs par an. Je suis loin d'avoir épuisé mon chiffre, permettez-moi de vous offrir ce petit portefeuille qui alimentera vos premières dépenses.

Enfin ! ma vie était assurée, et cette heureuse aventure m'était échue de la façon la plus consolante et la plus capable de me faire espérer dans l'avenir de ce pauvre pays que j'avais dû fuir, alors qu'il se débattait parmi les horreurs de la plus horrible guerre civile !

Il y avait donc eu comme une soif générale de probité, d'honneur, de fraternité, de socialisme en un mot ; non pas de ce faux socialisme qui pleurait tout haut les douleurs de l'humanité et tout bas les

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activait par le sournois et le féroce égoïsme individuel! mais du vrai socialisme, de celui qui resplendit dans la fraternité pure et dans le lumineux honneur!

Le capitaine Jouques avait donc eu raison de me dire, alors que nous roulions ensemble, à toute vapeur, vers les ombres du souterrain de la Nerthe, que les mœurs du journalisme étaient maintenant faites de clartés !

Le journaliste se considérait donc, désormais, comme une sentinelle avancée qui, postée sur les hauteurs de l'humanité, pouvait mieux voir les défaillances isolées, les prévenir, les arrêter et, par là, empêcher le retour des infamies d'antan avec lesquelles le gouvernement avait dévirilisé les générations !

Il avait donc compris que son rôle était un sacerdoce ; que, jamais, un intérêt personnel ne devait inspirer ni ses informations ni ses appréciations ; et il avait contracté l'horreur de se rappeler qu'au temps jadis on payait ses prédécesseurs pour fomenter des opinions fausses, créer un état d'esprit maladif dans lequel les ogres de Moloch Baal pouvaient, plus sûrement, jeter les ferments de la tempête, afin de mieux « encadavrer » les plaines et les coteaux !

On allait donc être libre de penser tout haut, sans qu'une chiourme capitaliste vienne poser sa griffe à la fois insolente et crasseuse sur votre épaule d'honnête homme. !

On pourrait donc arracher de leur piédestal forain les statues des faux grands hommes ! écrire Y histoire vraie des Rothschild, âesCaimot, des Freycinet, des Houvier, des Constans des Bardeau ! balayer aux

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quatre vents, avec les trois ponts de leur casquette, toute leur clientèle aux yeux louches et aux doigts! crochus ; les appeler voleurs, traîtres, fripons, ban-I dits, sans que ces mômes bandits, fripons, traîtres! et voleurs, ayant à leur service les porteurs de rou-l ges simarres à bord d'hermine, aient la possibilité! de puiser, dans la réserve de leurs propres ordures,! un océan « cambronesque » assez épais pour em-\ brenner l'oseur, le franc parleur, et faire hurler,! ensuite, par leur meute d'esclaves, payés à tant le 1 cri :

— Yoyez donc ! mais voyez donc ! comme il senti mauvais le justicier ! j

Hé! par la mordieu! drôles ! il vous suffisait dej nous frôler la nuit, en passant près de nous I

Dailleurs, avoir été pur, pendant que vous étiez! sales, c'était sûrement s'exposer à vos morsures] pendant que vous étiez enragés !

a petits serpents à tête folle » !!!

Mais par bonheur le journalisme n'avait plus à compter avec les intrigues malpropres de la politique.

Les grandes préoccupations régionales et communales étaient uniquement concentrées sur le bon choix des fonctionnaires publics ;

L'élection des membres du comité régional statistique, renouvelable par tiers chaque année ;

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Celle des membres des comités communaux, renouvelable aussi chaque année, mais par moitié ;

L'élection des magistrats chargés de donner la sanction de la volonté nationale à l'exécution des contrats sociaux et des règlements qui y avaient été annexés.

Ces magistrats étaient toujours élus par la commune et pour une année seulement.

Tel était l'objet des discussions et des polémiques au point de vue des intérêts collectifs.

Mais ce n'était pas tout.

Dans chaque industrie, ou publique ou privée, dans chaque groupe agricole ou usinier, il y avait des petites élections partielles ; il y avait les syndicats de corporations, dont le rôle, en matière de différends personnels, était considérable.

Toutes les occasions de consulter l'opinion d'un plus ou moins grand nombre de citoyens, alimentaient les articles des journaux :

L'hygiène, les communications, les transports, la révélation publique des moindres désaccords pouvant s'élever entre les fonctionnaires et les citoyens".

L'état des approvisionnements, les récoltes, les arrivages ;

La sécurité publique, les services médicaux.

Je n'en finirais pas si je voulais énumérer l'innombrable quantité de sujets dont les journaux régionaux avaient à s'occuper.

La presse avait un rôle d'autant plus nécessaire que la multiplicité des services publics avait engendré celle des fonctionnaires, et que « l'ancien esprit fonctionnaire », « l'ancien amour du galon » qu'on avait si souvent critiqué, dont on avait fait, même,

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un épouvantail, quand il s'agissait de combattre les projets de réformes socialistes, n'avait pas encore entièrement disparu de la masse des citoyens, malgré l'évolution morale, incontestable, que le succès de la révolution avait engendrée.

Signaler les attitudes vexatoires des agents; tan-i cer les exigences déraisonnables du public; voilà quel était le rôle de la presse régionale et communale.

Ce n'était pas tout encore.

Les rapports de communes à communes, les rapports de régions à régions, fournissaient encore ample matière aux journalistes.

Les questions internationales ;

La situation de la zone neutre;

Les congrès triennaux des comités de statistique;

L'élection du conseil général de la nation.

A toutes ces questions se rattachaient une foule d'études et de détails ayant tous pour but la plus grande somme de bien-être avec le moins d'usure vitale.

C'était là, qu'au sommet des conceptions humaines apparaissaient les inventeurs, véritables favoris de la nation entière.

A côté d'eux les arts, la musique, la peinture, la littérature, non moins choyés, non moins acclamés.

Et au milieu de cette activité intense du cerveau, que venaient accroître, sans cesse, le perfectionnement de la vie, la fréquence des loisirs, le décuplement des fêtes et des réjouissances publiques, non empoisonnées par le spectacle des misères de l'ancien temps, venaient çà et là, éclater les drames passionnels de l'amour et de la jalousie, éternelles plaies

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— faut-il dire éternelles? — plaies, dans tous les cas, issues de la sensitivité, de la nervosité ataviques dont rien, pas même la répudiation des antiques marchandages — vrais commerces de chairs humaines — codifiés par les vieilles mœurs bourgeoises sous le titre du mariage ! n'était parvenu à guérir l'humaine génération alors vivante.

Par où donc aurait pu pénétrer la vénalité de l'écrivain? Et de cette vénalité quel profit aurait-il pu retirer?

Quoi? pour avoir à dépenser, de temps en temps, plus que lui rapporte son travail ; pour éveiller, par suite, les étonnements de ses camarades, qui, tous, connaissent ses moyens d'existence, comme lui connaît les leurs, un écrivain s'exposerait au mépris, à la honte, en défendant une cause injuste, en taisant un procès scandaleux?

Et, d'ailleurs, où donc les payeurs puiseraient-ils les ressources pour de telles subventions?

Croit-on que les grandes industries, les chemins de fer, les docks, auraient besoin de recourir à ce système?

Pourquoi faire? pour empiler inutilement ? Dépend-il d'un journal que la Banque de France consente adonner de l'or à ceux qui, sans autre motif que celui de capitaliser, voudraient l'envoyer à l'étranger?

Dépend-il d'un journal que le comité élu qui, placé dans chaque commune, à côté des bureaux de la Banque de France, accorde ou refuse les crédits gratuits, modifie sa façon d'apprécier ?

Rien au monde ne saurait permettre à ce comité

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d'accorder un nouveau crédit à ceux qui n'ont pas remboursé le premier.

La Banque ne les poursuit pas, voilà tout; et ce sont ceux-là, justement, qui seraient le plus disposés à recourir à la corruption.

Quant aux autres ? Rien ne saurait mieux les servir que leurs actes précédents, et vaines seraient toutes sollicitations !

Ce sont les citoyens qui en tout ont le dernier mol. Ce dernier mot procède tout entier des rapports échangés, précédemment, avec ceux qu'ils ont à réélire.

Aucun article de journal ne serait capable de faire accroire, par exemple, au personnel des chemins de fer, que ses gérants ont bien agi envers lui, alors qu'ils auraient mal agi; au personnel d'une mine ou d'une usine ou d'une administration quelconque, que les agents qu'il a choisis sont excellents, alors qu'il aurait précédemment éprouvé leur insuffisance ou leur mauvais caractère?

Voudrait-on admettre que les magistrats cherchent à obtenir leur élection par des corruptions?

Quel intérêt auraient-ils à cela ?

Leurs fonctions sont gratuites, et annuelles !

Et si, dans leur année d'exercice, la masse, qui a toujours l'instinct du juste, les a pris en flagrant délit d'injustice, il n'y a pas de journal au monde capable d'obtenir leur réélection!

Dans tous les cas, le grand moteur de la corruption manque.

Il est désormais impossible de faire un mauvais coup produisant cent mille francs ou un million, et de porter ce million ou ces cent mille francs à un

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trésor public, qui s'empressera de verser, anonymement et à perpétuité, au malfaiteur et à ses descendants, l'intérêt annuel du produit de son crime.

Le mauvais coup ne pourrait avoir une utilité que pour l'or, qui est valeur internationale.

Mais là, encore, il y a impossibilité de faire un coup qui vaille la peine.

Les gros stocks ne sont pas abordables, étant gardés à la banque. Il faudrait pour avoir mille louis dévaliser mille passants. Est-ce pratique? Restent le billet de banque et le bon d'impôt. Ah bien! on peut essayer! Ce bon d'impôt n'a qu'une utilité provisoire; c'est de la monnaie que douze mois et un jour, environ, font disparaître de la main, comme en soufflant sur un duvet. ' Et les billets de banque? ils ne sont échangeables, certainement, que contre le métal blanc ; si on veut de l'or? la banque se charge de payer directement elle-même !

De tous les côtés la thésaurisation est inutile ou impossible, qu'elle soit née d'avarice, ou quelle soit le fruit du vol!

Dois-je en être réduit à la honte de convenir que la masse des citoyens sera honnête, parce qu'elle ne pourra pas faire autrement?

Eh bien, soit ! l'histoire du passé autorise cette douloureuse déclaration.

Mais l'histoire du passé est celle de l'atavisme ; or l'atavisme qu'est en train de créer la nouvelle organisation sociale, resplendira, dans un demi-siècle, à peu près, et, alors les étonnements d'escarpes, familiers à ceux de la période pourrie, seront tout à fait incompréhensibles à nos petits-enfants !

Mes souvenirs de Russie m'assuraient une série d'articles pouvant durer, environ, trois mois.

Pendant ce temps, je comptais voyager en France et noter mes impressions, de telle sorte que, mes matériaux une fois réunis, il me suffirait de feuilleter mon portefeuille pour, du fond de la retraite que j'aurais choisie, envoyer, au journal, les travaux qu'il m'avait demandés.

Mais par où commencer ?

La région lyonnaise, la 6e région, pour parler selon la classification nouvelle, m'attirait invinciblement.

Composée de cinq départements anciens : les deux Savoies, Y Isère, V Ain, et le Rhône; très populeuse, puisque la densité qui était de 52 environ par kilomètre carré, dans 7e région, montait brusquement, chez elle, à plus de 84, elle devait offrir un champ d'étude spécialement attrayant.

Ma décision fut prise aussitôt.

Auvertin, Roustan, Bernard, Jouques et mes camarades du journal, ayant tous été mis à contribution, j'avais les poches pleines de recommandations

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dont je devais me servir au cours du voyage que j'allais entreprendre.

Ce jour-là j'étais au milieu de mes préparatifs de départ. Auvertin, le bon et dévoué Auvertin, venait de me quitter, en me donnant rendez-vous, le soir, à la gare, où nous devions dîner ensemble, quand on me remit une carte où je lus ces mots :

L'abbé J. Cabriès Curé de Saint-Joseph.

— Cabriès? J.? Jean Cabriès, probablement! mon ancien camarade de classe?... Alors !... pourquoi diable?... — Faites entrer, dis-je au garçon.

L'abbé entra.

C'était bien celui que je m'attendais à voir.

Mais surpris, il s'arrêtait au seuil.

— Comment, tu te disposes déjà à quitter Marseille ? s'écria-t-il ; puis nr ouvrant ses bras. . . — Estce que tu craindrais de te compromettre en donnant à un curé la fraternelle accolade ?

— Tu me calomnies, mon cher Cabriès... quoique prêtre, tu n'en es pas moins mon frère !

— Quoique ! fît-il en riant gaiement, quoique est véritablement à encadrer ! Allons ! l'exil ne t'a pas converti, grand mécréant !

— Et la sociale, comme tu disais jadis, ne t'a pas amaigri, répliquai-je, en admirant sa face ronde où la santé luisait à fleur de peau.

Mais, continuai-je, àquoidois-je le plaisir de ta visite?

— C'est tout simple; j'ai lu, dernièrement, dans la Septième région, que tu arrivais de Russie, et, ce

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matin, le môme journal annonçait, à ses lecteurs, que tu devenais son collaborateur. Ces deux mentions, les années nombreuses qui se sont écoulées, pendant lesquelles personne n'avait su ce que lu étais devenu, voilà, tu en conviendras, mon cher Maurice, assez de raisons pour que l'ancien camarade qui, tu le sais, t'a toujours conservé son affection, vienne te serrer la main, et se mette à ta disposition si tu as besoin de lui.

— Merci, Jean ! merci ! Je suis heureux de te revoir en santé, et, il me semble, satisfait. Quant à ce que je suis devenu... tu le liras dans le journal ; mais, comme je n'espère pas pouvoir, de môme y lire ton histoire, dis-moi d'abord comment tu as traversé les mouvements révolutionnaires, et comment je te retrouve curé de Saint- Joseph, alors que je t'ai laissé, je crois, simple vicaire à...

— A La Palud.

— C'est cela même ! et alors que, je le sais, on a, enfin, réalisé la séparation de l'Église et de l'État?

— Hé ! hé ! fit Jean, dans un sourire, je suis devenu socialiste !

— Bah !

— Socialiste priant Dieu, voilà tout. Mais j'ai trouvé tout à l'ait admirable la suppression du parasitisme capitaliste... Et j'ai prêché dans ce sens.

— Bigre ! qu'a dit ton évoque?...

— D'abord il a tonné... Puis il a été supprimé avec les autres...

— Gomment, avec les autres !

— Évoques, archevêques, cardinaux... Tout cela maintenant est à Rome ; en France il n'y en a plus. C'est Drumont qui nous en a débarrassés... Nous lui

'devons une fière chandelle... que nous lui brûlons, I dévotement, du reste... Si on l'avait laissé faire il [nous aurait aussi débarrassés du pape. Mais ça, | c'aurait été une grosse faute ! Nous avons besoin du pape qui est notre seul lien avec les autres catholiques de l'univers... et comme les curés se sont mis en tête, prenant au sérieux leur ministère de paix, de créer une véritable ligue contre les guerres éventuelles... le pape, revenu aux saines conceptions de la politique chrétienne, nous est d'un puissant secours.

— Ta ! ta ! ta ! ta ! fis-je émerveillé, tu me contes des fables !

— Pas du tout ! des faits.

— Mais enfin comment parvenez-vous à vivre sans le budget? vous, les curés... Je sais que les congrégations travaillent et produisent, mais vous autres : diseurs de messes et chanteurs de vêpres?

— Et les mariages ! Et les naissances, et les décès, et les malades?...

— Gomment! vous prélevez encore sur les pauvres diables?...

— Nous ne prélevons rien! Mais nous avons un budget mi-partie fourni par nos paroissiens et mipartie par les congrégations productrices — et elles le sont toutes — qui nous permet de remplir notre ministère sans taxer aucune cérémonie.

— Bon ! et le recrutement du clergé ?

— Ah ! le recrutement ! Voilà où le bât nous blesse. Nos séminaires se vident...

Et ils ne se remplissent pas ! Que veux-tu ! « Les ordres » ne sont plus une carrière. Nous n'avons pas droit à la retraite civile, parce que le contrat social

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ne considère pas notre « travail » comme créant une utilité sociale... Nos congrégations productrices essayent bien de combler cette lacune, mais elles ne tarderont pas à être débordées, parce que leur productivité n'a pas l'élasticité du budget de la nation... Aussi les retraites servies se rétrécissent à vue d'oeil; chaque « retraitable » s'attarde autant qu'il le peut... Il attend l'invalidité matérielle née des infirmités... Alors la collectivité nationale s'occupe de lui. Plusieurs profitent des dernières années de leur virilité pour cultiver, avec plus d'assiduité, le jardin qui entoure la maisonnette — qu'ils possèdent, grâce à la révolution, je le reconnais et, alors, si peu aidés qu'ils soient par les paysans d'alentour, ils ont la perspective d'y mourir en paix... D'autres, comme moi, par exemple, ayant été assez heureux pour être désignés à l'inspection des ateliers congréganistes, sont payés comme tels, non comme prêtres... bien entendu! et peu, parce que la besogne est rare et courte... d'où une retraite illusoire... Mais enfin c'est plus que rien ! Aussi nos rangs sont-ils d'autant plus éclaircis, qu'un très grand nombre d'entre nous ont échangé leur costume ecclésiastique contre la longue redingote qui leur permet d'entrer dans les services de l'hygiène ; il y a beaucoup de médecins qui sont d'anciens abbés... Ceux-là sont retraités par la nation...

— Hé 1 hé ! mon pauvre ami ! Vous voilà presque revenus aux temps évangéliques...

— Il est certain que chacun des apôtres avait un métier...

— Et que Pierre n'était pas né pape ! Mais, dans le temps, n'aviez-vous pas des établissements d'édu-

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cation, où Ton vous remisait : professeurs, économes, surveillants, supérieurs, etc.?...

— Ah! bien oui, nos établissements d'éducation!... D'abord, il n'y en a plus !

— Pas même de laïques?

— Pas même. Prohibés : maisons d'éducation, collèges catholiques, lycées, etc. Les professeurs vont à domicile... Il est vrai, nous sommes, très souvent, choisis comme professeurs, et là encore nous pouvons espérer une retraite... mais...

— Pardon!... professeur de quoi? de théologie?

— Non. Le programme général nous étreint... Les enfants étudient dans leurs familles... mais il y a des cours publics nationaux, régionaux, communaux, où ils doivent, de temps en temps, paraître et répondre aux examens... Si nous leur donnons des notions religieuses, c'est en dehors, et sur la demande des familles.

— Qui vous choisissent pour cela, naturellement. Et le programme général comprend?...

— Histoire, géographie, toutes les langues vivantes; sciences mathématiques, physiques et naturelles; arts industriels et spéculatifs, théorie et pratique.

— Gratuits, les cours nationaux, régionaux, communaux?

— Entièrement gratuits.

— Et plus aucune espèce d'internat ou de pensionnat fermé?

— Aucune espèce... La famille... seule...

— Et tu ne trouves pas cela très bien?

— Oui! au fond, c'est très bien! parce que rien ne vaut l'éducation de la famille, première épreuve de

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la solidarité des êtres. Il y aura, il est vrai, pendant quelque temps, des inégalités, des trous... car toutes les familles n'étaient pas préparées à ce rôle, faute de savoir et d'avoir; mais ce dernier obstacle n'existe plus, et, les professeurs aidant, tout cela se tassera, s'équilibrera. Seulement...

— Seulement?...

— Gela ne faisait pas l'affaire du haut clergé, et c'est de quoi il est mort; car les établissements d'éducation avaient deux utilités : ils produisaient pour le diocèse — l'évoque — et ils servaient à maintenir la domination religieuse... à recruter le clergé... a . . .

— Bref, interrompis-je, à conserver, en les aggravant, tous les abus du cléricalisme, tous les ferments des guerres religieuses...

— Ma foi! répliqua Jean, devenant tout à coup songeur, tu pourrais bien avoir raison!

— Et des vaillantes filles de Vincent de Paul, qu'en a-t-on fait?

— Elles soignent toujours ceux qui les appellent, surtout quand il s'agit de maladies contagieuses.

— Je savais cela, répondis-je, en pensant aux renseignements si intéressants de l'agent nocturne du service public de V hygiène, que je revoyais encore, en pensée, avec son téléphone et « madame Romain, 106, rue Guriol! »

Je sais aussi, repris-je, que l'opinion est de plus en plus hostile à l'emploi de la femme épouse ou mère aux fonctions d'infirmière.

Je sais qu'il n'y a plus d'hôpitaux, mais seulement des communautés hospitalières pour, les sansfamille.

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—-Et encore! reprit Jean. Nous contribuons, de tout notre pouvoir, à faire recueillir les enfants ou les infirmes de cette catégorie dans les maisons aisées que nous avons le bonheur de pouvoir fréquenter et convaincre.

— Et les cloîtres de femmes?

— Couture, machines à coudre, grande industrie de vêtements féminins (le linge de corps, bien entendu, pas les modes)... et de soutanes pour nous autres.

— Concurrence aux laïques, alors?

— La concurrence ne peut plus exister. Voyons, dit vivement mon brave curé, ne me fais pas t'expliquer ce que tu sais aussi bien que moi! Le cloître s'ouvre pour les inspecteurs; seulement, par égard et courtoisie, l'administration nationale nous a choisis, nous, les curés, pour effectuer cette inspection.

— Et vous trichez tant que vous pouvez, hein?

— Belle malice! Les matières à ouvrer entrent, et on les voit entrer; puis elles sortent pour être vendues, et on les voit sortir. Le prix normal est toujours indiqué parles ateliers-modèles de l'administration nationale. Que reste-t-il? à compter les ouvrières, — car les enfants ne peuvent être admis dans les cloîtres, ni dans aucune congrégation, comme je te l'ai dit tantôt. Or, le recensement se fait tous les cinq ans, avec nous, mais pas par nous. Quoi encore? l'impôt emphytéotique et le minimum provisionnel, et les frais divers?... Est-ce qu'on peut tricher là-dessus, voyons?

— Bien. Et les femmes non cloîtrées?

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— Celles-là se partagent entre les travaux industriels et les malades.

— Quels travaux industriels?

— Outre la couture, comme les cloîtrées, elles ont adopté la reliure, les cartonnages, les sculptures à la main; d'autres, même, font de l'horlogerie — (les assemblages seulement et les réparations); — et puis, j'oubliais les broderies, les dentelles avec ou sans machines... la chasublerie, etc. Tu vois que la matière est vaste.

— Et les hommes?

— Même système; seulement, il y a toujours les compilateurs, chercheurs, commentateurs, « genre dominicain ». Ils exercent, aussi, l'industrie des liqueurs de toutes sortes, la menuiserie fine, et plus généralement la culture grande et petite, et la culture maraîchère.

— Alors c'est sur leur produit annuel, calculé suivant les contrats sociaux et le règlement annexé qu'ils prélèvent de quoi solder le budget du clergé séculier...

— Et le denier de Saint-Pierre...

— Ah oui !... en marchandise quand le maximum des exportations d'or, fixé par le conseil général de statistique, a été atteint?

— C'est cela !

— Je m'explique très bien, à présent, la culbute des évoques, des archevêques, des aristocrates du clergé, en un mot... Les besoins du pape suffisant, à eux seuls, à écorner fortement les répartitions de vos congrégations productives...

Jean lit une grimace expressive.

— Mais, repris-je, comment s'y prend-on pour êlre nommé curé?

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— On est nommé par ses paroissiens.

— Ou on se fait nommer ! Alors on vote dans les églises maintenant?

— Très assidûment, je t'assure.

— C'est très amusant !

— Ce n'est pas neuf! les premiers chrétiens...

— Ah oui ! Ce n'est pas malheureux que vous y reveniez un peu, aux premiers chrétiens I car vous vous en êtes bigrement éloignés... Mais c'est égal, il faut que vos paroissiens, vos congrégations, que tous enfin ! vous ayez le diable au corps, pour vous donner tant de mal à subventionner le pape... et môme les curés...

— Le diable au corps ! lit Jean interloqué, mais c'est justement par crainte du diable...

— Ah non! Jean, non! je t'en supplie... Dis-moi que le spiritualisme atavique, que la terreur de l'au-delà, que le besoin d'idéal, que la superstition... tout ce que tu voudras enfin, rallie autour de vous, la meute des fidèles — comme vous dites — mais laissons le diable tranquille, hein?...

— Enfin, voyons, Maurice, quel mal vois-tu donc à ce que la croyance en Dieu, ravivée par nous dans les cœurs, inspire le dévouement, la bonté, la fraternité, adoucisse les affres de l'agonie et console les mourants qui tremblent au seuil du terrible passage !...

— Aucun, mon ami, aucun, à la condition que l'influence que vous acquérez ainsi sur les esprits timorés et les âmes faibles, ne serve pas à reconstruire les vieilles tyrannies du servage d'antan, ou du salariat d'hier ! A condition enfin, ajoutai-je, en pensant, tout à coup, au mariage de mademoiselle de

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La Rochetaillée, que votre prosélytisme outré ne sème pas la discorde dans les familles, quand pour se marier, le fiancé refuse d'employer votre ministère... En un mot, mon bon abbé, consolez! calmez tant que vous voudrez les souffrances humaines auxquelles ni le bien-être social, ni la science du médecin, ne peuvent porter remède, quant à présent; adoucissez les agonies, soufflez la véritable fraternité... Mais ne troublez jamais la paix des familles, afin que du giron de celles-ci, cette paix aille naturellement dans les collectivités sociales, et, de là, s'étende, manteau bienfaisant, sur l'humanité tout entière..

— Parbleu ! fit Jean après un silence, quel beau dominicain tu aurais fait !

— Tu as juré ! je crois, mon confrère ! Ah ça maintenant, dis-moi — c'est Drumont qui me revient en mémoire — qu'a-t-on fait des synagogues?

— Plus de budget des cultes !... plus de millionnaires israélites ! plus de parti judaïque ! puisque: plus de rentes, plus d'intérêt, plus d'usure... Pius de nation dans la nation ! A quoi pouvaient servir désormais ces « bourses à coalitions » dont le cérémonial religieux ne servait qu'à cacher les conspirations incessantes ? — Morte ! la synagogue, mon cher ! Morte, en France, bien entendu ; le rabbin n'ayant jamais eu le rôle consolateur qu'a toujours conservé le prêtre catholique.

— Si tu nommais le curé de campagne, tu serais beaucoup plus dans le vrai !

— Oh ! en cela, tu as cent fois raison, Maurice, et je l'avoue, si j'ai une ambition, c'est celle de mou- | rir dans la peau d'un curé de village!... La ville,

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vois-tu, la ville, a trop d'hypocrisies... et c'est l'hypocrisie qui a éloigné de nous la masse des travailleurs urbains !

— Le mal — si mal il y a — est fait, mon pauvre Jean... et je ne pense pas qu'il soit possible de le défaire... Je sais, même, que des efforts ont été tentés par le clergé protestant, pour remplir la place que nous avons autrefois occupée, et je crois qu'ils ont été tout à fait perdus.

— Oui, perdus! et plus que jamais inutiles, dit vivement l'abbé Cabries... parce que l'opposition dite libérale, dont ce clergé était la plus complète expression, n'a plus aucune raison d'être dans une organisation où le capital est désarmé. Ah ! de ce côté, c'est aussi bien fini, vois-tu ! que du côté des israélites !...

Auvertin entra.

— Tiens, fit-il, tu es avec l'abbé Cabriès !

— Gomme tu vois ! Mais tu le connais donc ?

— Parbleu, fit Auvertin, feignant de ne pas apercevoir les gestes désespérés du brave Jean, parbleu ! nous avons soigné et débarqué ensemble, il y a deux ans, un lot de cholériques dans un moment où, je vous assure, mon cher d'Albret, on crevait ferme à bord du transport 12,490.

Et mon pauvre Jean, tout confus, murmura à voix basse :

— C'est pour ça qu'on m'a élu curé !

— Sur le rapport du capitaine Jouques ! acheva Aubertin

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Et le soir de cette mémorable conversation qui s'était épanouie dans l'imprévu des plus consolantes révélations, Jean et Aubertin, qui avaient dîné avec moi au restaurant de la gare, m'ayant, une dernière fois, serré dans leurs bras, tristement regardaient démarrer la locomotive qui allait m'emporter vers; Lyon.

J'avais besoin de subir cette brisure ; d'ouïr le sifflet aigu de la locomotive ; de me sentir entraîné vite... loin... loin..., car, en s'emparant du cœur, l'attendrissement voile le regard et assoupit la pensée.

Or, au contraire, j'avais besoin de voir, de savoir; et vite... vite !

A ma pensée, éparse, égarée dans les multiplicités nouvelles, il fallait la concentration et le recueillement.

En cinq ou six jours, à peine, tout un monde inconnu s'était déroulé devant mes yeux, secouant mon cerveau et débordant toutes mes conjectures.

Partout je le voyais surgir,: de l'infime détail, comme des touts gigantesques ! des humbles 9 fr. 90 que m'avait coûtés mon ticket pour Lyon, des cinq francs supplémentaires, qu'on m'eût demandés, si j'avais voulu dormir dans une cabine isolée; comme de cet emballement de vapeur et de fer dans lequel, enfiévré, je dévorais l'espace.

Le train où j'étais monté marchait à toute vitesse ; deux fois seulement il devait s'arrêter avant de toucher à Lyon.

Et j'étais là, tantôt tournant dans le promenoir,

tantôt penché sur la balustrade, regardant au loin, en avant... et, sous les clartés d'une lune brillante et pure, voyant venir à moi puis s'écarter soudain comme des branches de compas, les bordures de maisons blanches, qui se ressoudaient, ensuite, làbas, derrière moi, dans la fuite du train, semblant ne s'être, un moment, entr'ouvertes, que pour laisser passer la machine affolée...

Et toujours... et toujours...

Nous avions égrené sur la route : Vitrolles, Arles, Avignon, Valence.

Et, toujours, j'avais cette sensation des masses blanches, lancées vers moi, s'ouvrant tout à coup, et se rapprochant ensuite pour se fondre, là-bas, dans une nuit baignée de lune !

J'eus comme une vision de la France tout entière !

Toutes les campagnes étaient venues aligner leurs maisons aux deux rives du fleuve de fer, les égayant du sourire de leurs fenêtres, d'où elles semblaient regarder filer et disparaître la succession interminable des trains ! y accrochant, ici, y décrochant, là, périodiquement, méthodiquement, à distances égales, les sacs de dépêches, tenus prêts au départ : y puisant les provisions, y jetant les réserves, y trouvant la vie ; pendant que, derrière elles, la verdure des champs et la fécondité des sillons s'allongeaient, silencieuses, jusqu'à la rencontre d'une autre agglomération, au centre de l'espace, que bordaient, à l'horizon, d'autres rangées de maisons encadrant, elles aussi, d'autres fleuves de fer.

Et, ainsi, du nord au midi, de l'orient àl'occident, la vie intense, abondante et joyeuse; au sein des géologies étonnantes, des percées, des croisements,

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des carrefours immenses, reliés à d'autres immensités : plaines, vallons, collines; puis, s'efîondrant, tout à coup, dans les massifs des bois, ou s'épanouissant en d'innombrables bouquets de toitures rouges ou noires.

Puis c'était la majesté des fleuves, les capricieuses sinuosités |des rivières... puis, encore, tout disparaissait : fleuves, maisons, collines, grandes cités,

petites villes... Vienne avait fui derrière moi la

machine entrant, tout à coup, dans la nuit, avait éventré la montagne, pour, ensuite, comme ivre de granit, se jeter, de nouveau, brusquement, parmi les étincellements de l'électricité asservie, au seuil des autres villes, qui, brillantes, se dressaient au delà!...

Enfin voilà Lyon !

Là, de nouveau, comme à Marseille, à la descente du navire, l'enchantement de Tordre méthodique el rapide m'empoigna dans la sortie des voyageu dans le déchargement des bagages.

Un treuil gigantesque avait enlevé les deux fourgons placés en queue et, d'un seul tour de son bras d'acier, les avait déposés au centre d'une grande salle, où, subitement démantelés, ils laissèrent échapper de tous côtés les colis numérotés qui glis saient doucement de leurs cases sur des tables de fer, autour desquelles se pressaient les voyageurs

Nulle inquisition, nulle formalité; un simple rap prochement des numéros.

Aussitôt un agent de service happait sur son cha riotle colis désigné, qui était, en un clin d'œil rechargé sur une voiture.

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Là, le service public des transports urbains commençait ses fonctions.

Un mot, un chiffre, une pièce glissée dans une rainure, une formule de politesse...

Et dix minutes après, comme à Marseille, un hôtel du Centre, à Lyon, ouvrait devant moi ses portes hospitalières.

C'était dans un magnifique palais que j'avais dormi ma première nuit lyonnaise.

Gomme à Marseille, d'ailleurs, et, certainement, comme dans toutes les grandes cités, la révolution avait, d'une même façon, ou grandiose ou terrible, exprimé sa haine de la pourriture écrasée et son mépris de la finance abhorrée.

Au centre, donc, c'est-à-dire non loin du terreplein formé par la Saône et le Rhône, entre la double fuite desquels les hauteurs de la Croix-Rousse semblent avoir poussé comme un dard gigantesque, la presqu'île en pointe aiguë, qui va piquer un pont dans les rives de la Mulatière; là, dans cette rue vaniteuse et féroce qui, de Bellecour, où j'avais vu jadis piaffer un Louis XIV, aboutissait à la comédie où tant de préfets avaient tripoté; là se dressait encore, presque en face de la Banque de France, détruite mais rénovée, un palais qui dans le temps s'était appelé : « le Palais de la Bourse » .

Il portait aujourd'hui, le nom beaucoup plus modeste, & Hôtel du Centre, parce que, comme la bourse , de Marseille, comme toutes les bourses des bour-

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geois qui voulaient avoir leur temple sous la main, il était, véritablement, situé au centre de la ville.

De semblables transformations s'étaient opérées aussi aux quatre points cardinaux.

Les casernes d'artillerie de la Part-Dieu avaient fourni leurs débris à la construction d'un hôtel du Midi; Y archevêché était devenu un hôtel du Noi*d... et il en était ainsi de tous les repaires oui' époque pourrie avait dorloté ses parasites.

Inutile, le tribunal de commerce avait livré ses salles aux aménagements hospitaliers des chambres, des salons, des cuisines.

Le musée industriel était, maintenant, au rez-dechaussée, et offrait les charmes de ses collections aux nombreux voyageurs qui fréquentaient l'hôtel.

Gela, même, lui avait communiqué comme un caractère particulier et avait inspiré, au comité régional de statistique (6e région), l'idée de l'organiser en service public et d'en employer les produits à servir, plus particulièrement, les pensions viagères attribuées aux canuts entrés dans la période de l'invalidité.

Et ce n'était pas la seule transformation 1

Rasées, les hautes maisons de l'échiquier des Brotteaux! Gomme celle des quais Saint-Clair, la Guillotière ou Fulchiron !

La ville des empilés n'était plus; partout des maisons à un ou deux étages, où chacun était chez soi ; partout la force motrice gratuite au domicile des travailleurs ; partout les téléphones, l'électricité, le gaz... le gaz comme à Vitrolles, comme au Pas des Lanciers à un centime les cinq mètres cubes ! et le syndicat des gaziers prospérait !

Partout le service public de l hygiène: partout les prévoyances déjà vues à Marseille!

Des magasins partout ! dépôt des manufactures, dépôt des ateliers particuliers ; des circulations électriques sur rail, portaient les acheteurs au sein des spécialités encombrantes, tandis que celles qui, facilement, pouvaient s'étaler dans les magasins en bordure et de plain-pied, se groupaient, intelligemment, à portée de la consommation.

Et les petites voies de fer! elles aussi avaient subi la grande transformation sociale : depuis la ficelle de Sathonay jusqu'au funiculaire de Fourvière !

Car Fourvière souriait encore aux canuts, comme La Garde souriait aux marins.

Seulement ces derniers lui rendaient mieux son sourire.

Toutefois un apaisement s'était fait, grâce au travail réellement devenu prière, pour ceux-là mêmes qui, toujours platoniquement, avaient chanté ce refrain aux ouvriers d'autrefois.

Mais il était impossible de le méconnaître : la tempête révolutionnaire avait soufflé terrible.

Toutes les revanches des sanglants passés ayant couvé leurs colères, la « besogne » avait été bien plus rapide à Lyon, où le socialisme avait toujours été comprimé, qu'à Marseille, où il avait pu, môme avant l'heure décisive, conquérir sans violence la haute direction communale.

D'où de plus grandes destructions ; d'où aussi des reconstitutions plus immédiates, ayant presque aussitôt donné à la ville une forme socialisée qui lui avait rendu la paix avec la prospérité et l'abondance.

Tout cela, je le lisais clairement clans l'attitude des passants, dans l'enfilade des rues aussi claires aujourd'hui qu'elles étaient sombres autrefois et dans cette vie intense qui, de tous les côtés, se révélait, au fur et à mesure que la matinée avançait.

Depuis un moment, je m'étais arrêté devant un magasin de lingerie, au rez-de-chaussée d'une jolie maison à deux étages.

Avais-je besoin de cols ? Oui, je crois, mais, aussi j'avais, comme toujours, besoin de voir et de savoir.

Une vieille dame était là, assise dans un joli comptoir en acajou. Une jeune fille allait, venait autour d'elle, arrangeant les cartons, étalant les marchandises.

J'avais à choisir parmi diverses formes, et tout en regardant, choisissant, mesurant, je cherchais à engager la conversation que, plus encore que mes faux-cols, j'étais venu chercher.

— Yous n'avez pas de gants ? avais-je demandé.

— Non monsieur, m'avait répondu la vieille dame, mais vous en trouverez à droite en descendant sur Bellecour, la quatrième maison après la nôtre.

— Autrefois, repris-je, la lingerie allait avec la ganterie et les cravates.

La vieille dame me regarda :

— Monsieur est étranger ?

— Non, fis-je impatienté au souvenir de mes enquêtes marseillaises, non, mais j'ai quitté la France depuis près de huit ans !

— Ah ! dit la vieille dame. Alors je comprends ! et vous devez trouver de très grands changements ?

— Ma foi oui ! clans les grandes et les petites

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choses, et il me semble que le commerce est tout à fait transformé.

— C'est le mot! monsieur... transformé, et moimême qui suis Lyonnaise et vieille. . . je n'aurais jamais cru que les choses pussent marcher comme elles marchent maintenant.

— Alors les affaires vont ?

— Elles vont très bien ; seulement les chiffres ne sont plus les mômes.

— Gomment cela?

— Je veux dire que le total de nos ventes s'additionne avec des chiffres plus bas qu'autrefois, mais aussi nos frais sont beaucoup moins considérables.

La glace était rompue, et la bonne dame, amusée sans doute des étonnements que je ne pouvais manquer de manifester, puisque j'étais un des revenants de l'époque disparue, me raconta complaisamment son odyssée commerciale.

D'abord, la maison qu'elle occupait avait été bâtie après les troubles, sur l'emplacement de celle où elle tenait, aussi, un magasin à peu près pareil.

Le propriétaire avait disparu, abandonnant son terrain couvert des ruines de son immeuble.

Involontairement, je songeai à M. Antoine.

La bonne dame continua :

— Que faire ? attendre ? Ne valait-il pas mieux s'enquérir... et savoir si, désormais, personne ne relèverait la maison effondrée ?

Décidément personne ne se présentait.

La commune, informée de cette vacance, n'avait fait aucune difficulté à lui concéder l'emphytéose.

Alors, elle avait tenu conseil avec son mari. Fallait-il aller à la banque, comme tant d'autres?...

C'était commencer par une dette... et comme ils voulaient refaire du commerce, il valait mieux réserver, aux besoins commerciaux, la faculté d'emprunt.

— Vous pensez, monsieur!... se charger d'une dette rien que pour bâtir... et après?

Nous allâmes donc au syndicat des entrepreneurs... et là, nous exposâmes notre situation.

Ce fut tout de suite fait, monsieur ! On a bâti la maison sur mes indications, et l'entrepreneur nous l'a louée... Seulement dans vingt-cinq ans, c'est-àdire à présent dans dix-neuf ans, elle appartiendra à Amélie... parce que tout sera payé...

Oh I ce n'est pas cher,., nous payons par an 2,000 francs pour six pièces au premier étage, huit plus petites au second, sans compter les combles ; et ce magasin... oh! ce magasin! à lui seul, savezvous ? je le payais le double avant les événements...., et sans espérer jamais en devenir propriétaire !

Ça se comprend ! on payait le loyer de la terre. . . et dans la rue de la République!... la terre... ça coûtait presque plus cher que le logis... maintenant, nous ne payons plus que l'impôt de l'emphytéose terrienne et cubique.

Ga nous coûte 607 fr. 50 pour le rez-de-chaussée, qui est local de travail, et 1,660 fr. 20 pour les étages qui sont locaux d% habitation, en tout 2,270 fr. 70.

Mais nous ne payons plus de contributions, directes ou indirectes, ni patentes, ni impôts sur le mobilier, les portes et fenêtres, ni cote foncière, ni centimes additionnels, ni octroi, ni aucune taxe comme autrefois.

— Ainsi, interrompis-je, avec 2,600 francs d'une

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part et 2,270 fr. 70 de l'autre, soit 4,870 fr. 70, vous avez un grand magasin, et deux étages formant quatorze pièces.

— Pardon, il y a encore deux pièces, là derrière. Et l'excellente dame me désignait le fond du

magasin.

— Donc 10 pièces?

— L'eau, le gaz, l'électricité d'éclairage et le téléphone.

— Compris dans le total?

— Non ; on paie à part le gaz et l'électricité, mais l'eau et le téléphone sont gratuits; pour le téléphone, chacun achète son appareil, voilà tout!...

Cette exception du gaz et de l'électricité avait sa raison, que je discernais sans peine, la houille étant dans les deux cas, la matière première ; et la matière première se consommant par l'usage entraînait nécessairement une reconstitution de la dépense laite.

— Je vous prie de me pardonner ma curiosité, madame, mais je voudrais savoir, maintenant, comment se comporte le côté des recettes.

Mon interlocutrice sourit.

— Il n'y a aucune curiosité, ni aucune indiscrétion à cela, monsieur; heureusement, nous n'avons plus, dans le commerce, à dissimuler ce que nous recevons et ce que nous dépensons ; le crédit consiste, maintenant, dans l'exactitude du va-etvient de l'argent... entre la Banque et nous, et non dans l'art de jeter de la poudre aux yeux des fournisseurs, ou des clients; d'ailleurs nos fournisseurs n'ont plus à nous conquérir par des « faveurs exceptionnelles », il n'y a de faveur possible pour personne; vous pouvez aller dans un autre quartier,

la lingerie s'y paie absolument le même prix qu'ici.

— Pourtant l'impôt et la location ne sont pas les mêmes dans tous les quartiers?

— Evidemment, parce que toutes les maisons ne coûtent pas le même prix, et parce que jusqu'à présent, les populations ne sont pas également réparties entre les circonscriptions, c'est à nous de savoir mesurer nos débouchés.

... Le comité de statistique nous renseigne très exactement à cet égard... et alors nous nous eiTorçons de nous grouper, suivant les besoins de la consommation, et, comme nous offrons tous les avantages que monopolisaient, autrefois, les grands magasins, il nous suffit de nous entendre, pour concentrer la variété des produits, sous la main du consommateur, qui, lui, n'a plus à se préoccuper que de la distance à parcourir pour aller s'approvisionner !

Quant à nous, nous recevons, directement, nos produits des usines, manufactures ou ateliers, dont nous sommes, en quelque sorte, les agents vendeurs.

Les prix publiés par les bulletins et mercuriales du comité sont les prix de vente extérieurs, c'est-àdire que c'est en dedans de ces prix que les fabricants nous livrent leur marchandise.

Nous sommes tous des participants à la masse des fabrications ou productions, à peu près, comme les coopérateurs ouvriers, car les ouvriers aussi...

— Je sais, dis-je à ma complaisante interlocutrice, je connais le système des répartitions...

— Hé bien ! pour nous, c'est cela, à peu près, sauf des proportions différentes.

Or, ici, danscetterue, dans macirconscription commerciale, j'ai un débouché déplus de cent mille francs

par an, et, cent mille francs de lingerie, c'est peu!... pensez donc ! il suffirait de cent clients qui useraient pour mille francs par an chacun... mais les femmes usent beaucoup, et leurs fanfreluches font vivement monter les dépenses... Sur ces cent mille francs, les fabriques nous allouent suivant" le genre des marchandises et le courant de leur consommation générale 10 ou 15 pour 100.

— Gomment vous arrangez-vous, alors, pour observer le minimum provisionnel?

— En pratique, nous n'y avons jamais recours. Théoriquement, la Banque nous les avancerait si nous en avions besoin ; en réalité, notre minimum est compté à part des 10 ou 15 pour 100. Voilà tout.

— En sorte que le magasin vous produit?

— 15 à 17,000 francs, suivant les circonstances.

— Ce n'est pas assez eu égard à vos charges ! répliquai-je.

— Vous auriez raison si nous n'avions que notre commerce; et, en effet, s'il en était ainsi, nous aurions une maison beaucoup trop grande ! Mais je ne vous ai pas dit que mon mari est dans les chemins de fer, mon fils aîné dans les transports fluviaux, mon cadet dans le service de l'hygiène et, enfin, mon dernier, ouvrier dans une usine de papiers peints.

Nous aimons la vie de famille, nous n'avons pas voulu nous séparer ; ma fille et moi pouvons, sans grande peine, nous consacrer au magasin. Nous nous remplaçons mutuellement ; ma bru, la femme de mon fils aîné, a pris sa période de repos hier; elle me remplacera la semaine prochaine ; mon cadet, marié aussi, me laisse également sa femme.

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