VI. — Question polonaise
J’avais résolu de garder le silence sur la Pologne jusqu’à son entier apaisement. Mais puisque c’est à son intention qu’on déclare les traités de 1815 abrogés et que l’on rassemble un Congrès, puisque la Pologne est devenue la pierre d’achoppement de la diplomatie, du droit des nations et de la paix du monde ; puisqu’il y va de la générosité française, mise en demeure de se montrer, de remplir ses promesses et de payer ses dettes, le moment me semble venu de soumettre cette affaire à une discussion sérieuse. En exprimant mon opinion, peu favorable, je regrette de le dire, aux prétentions des Polonais, j’ai mon excuse dans les circonstances.
Tout le monde a remarqué le tissu de contradictions qui obscurcit cet affligeant débat. D’un côté, c’est en
vertu des traités de 1815 que la diplomatie est intervenue en faveur de la Pologne, qu’elle a encouragé la révolte et exercé sur le cabinet de Saint-Pétersbourg une pression; d’autre part, c’est en vertu des mêmes traités et de son droit de conquête, que la Russie revendique la suzeraineté du royaume de Pologne et la propriété des provinces qu’elle en avait antérieurement détachées. Mais c’est justement contre les traités de Vienne que les Polonais, qui les ont longtemps invoqués, se lèvent aujourd’hui, et que, faisant appel à des principes supérieurs selon eux, à des considérations tirées tantôt du traité de Westphalie et du principe même d’équilibre, tantôt de l’inviolabilité des nations, ils réclament leur affranchissement. Enfin, c’est pour faire droit autant que possible à cette pétition, que l’on vient de déclarer in globo les traités de 1815 abrogés et que l’on s’occupe de réunir un congrès. C’est-à-dire que le droit public européen promulgué au congrès de Vienne est déclaré non avenu, la paix de l’Europe sacrifiée, l’équilibre compromis, toutes les libertés des peuples exposées à une suspension, parce que les traités de 1815, acceptant la chose jugée, n’ont pas cru devoir revenir sur l’exécution prononcée en 1772, 1794 et 1796, contre les Polonais. 11 y a quelque chose de tellement exorbitant dans ce sacrifice des intérêts de tout un continent aux satisfactions demandées par une nationalité abrogée depuis plus d’un siècle, que le sens commun se tient en méfiance, et qu’on se dit par avance qu’une telle requête ne peut être admise.
Examinons donc une fois, dans ses vrais termes, cette question polonaise jusqu’à ce jour livrée au sentimentalisme; texte de déclamation facile pour les rhéteurs qui,