IRKOUTSK
M. Perchine^ qui me reçoit avec la plus aimable bonhomie. Celui-là ne parle que russe, mais il fait comme si je le parlais très bien, répète dix fois la même chose en termes différents (la langue russe est si riche en synonymes!) et me donne Tillusion d'être aussi Russe que lui. Il habite une petite maison à côté du musée, dont le parc lui sert dejardin privé, car il est le seul à le fréquenter. Là, sous les arbres, il fait apporter le samovar sur une table rustique, et nous devisons avec un officier anglais que j'ai rencontré, et l'aide de M. Perchine,en dégustant une demi-douzaine de verres de thé. Ceci me donne envie d'un samovar^ et je me promets bien, à mon retour, d'en rapporter un avec moi en France. Quant au musée, il intéresse à la fois l'ingénieur, l'antiquaire, le naturaliste, l'ethnographe; M. F... nous fait une vraie conférence sur les dieux et les diables chinois; il a visité le nord de la Chine et en a rapporté de curieuses reliques : je remarque des berceaux d'enfants bouriates percés d'un trou pour l'écoulement de certains liquides et éviter trop de lavages, je suppose.
Ailleurs, c'est un commerçant à son comptoir, dans un vaste magasin de porcelaines, qui me fait servir des verres de thé en causant d'une mine de graphite dont il est propriétaire. Puis c'est M. K..., directeur d'une grande compagnie de lavages d'or, qui me reçoit de façon plutôt brusque, tout en désirant être aimable. 11 me rappelle que celui qui m'a donné une carte pour lui parle très bien le russe, oh! étonnamment, et il insiste si complaisamment que je lui demande si cela veut dire que je le parle abominablement mal. Mais il se récrie, et veut arranger cela en m'offrant une série de documents sur ses mines. Je le remercie, sachant
bien où trouver cartes et renseignements. La grande compagnie des mines d'or Bodaïbo a fait faillite cette année, le directeur est en fuite; ce sont faits fréquents dans les petites mines, plus rares dans les grandes. La compagnie de Bodaïbo a fait trop de dépenses, et trop peu de travaux de recherche^ de sorte que la production d'or a fait défaut, il y a des millions de déficit. Cette compagnie, il y a dix ans faisait encore 100 pouds d'or par an, 5 millions. La rivière Bodaïbo a donné jusqu'à 25 millions d'or par an.
Cependant j'avais découvert des parasites dans mon lit de l'hôtel Deko, et le restaurant de l'hôtel Métropole me plaisant davantage que celui du Deko, je résolus de déménager^ ce qui fut l'alTaire d'un instant. L'hôtel Métropole est une jolie construction avec deux ailes, en bois; on dirait un chalet suisse, dont il a la propreté. La salle à manger est extrêmement coquette^ avec des palmiers verts au milieu et aux angles, des rideaux de soie bleue séparant une salle plus petite, et un grammophone excellent. Un dîner dans cette salle est un plaisir^ et on me laisse rarement seul. Il faut se faire aux zakouski et au vodka, au caviar et au fromage pour prendre patience en attendant l'heure tardive des repas. C'est un spectacle de voir cette foule de gens pressés au buffet des zakouski^ piquant de leur fourchette une série de bouchées pimentées en avalant d'un trait un verre de vodka à chaque bouchée : je n'ai pu m'y faire entièrement, préférant l'excellent thé russe bouillant au meilleur vodka. On peut prendre ce qu'on veut aux zakouski : le prix est le même.
Naturellement, je fis une visite aux bains pour essuyer les poussières des routes et des tarantasses, et je retrouvai à Irkoutsk les bains russes partout les