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mêmes, à Moscou comme à Minoussinsk, mais ici ils sont particulièrement bien installés. C'est d'abord une longue salle munie d'un long divan central, et de chaque côté de petites cabines fermées d'un rideau. C'est là ou sur le divan qu'on laisse ses vêtements, puis on pénètre dans une grande salle dallée de pierre : de tous côtés des fontaines doubles d'où coulent l'eau bouillante et l'eau froide^ puis des bancs de pierre pour se savonner, et deux baignoires dans un emplacement surélevé d'une marche. Dans cette salle^ les baigneurs mêlent en proportions savantes l'eau froide et l'eau chaude, de plus en plus en bouillante^ et s'en arrosent jusqu'à ce que leur corps prenne la teinte des écrevisses cuites. Ce n'est pas tout. De la salle dallée éclairée de hautes fenêtres, un couloir conduit à une autre salle également dallée, mais plus sombre^ où s'élève un four énorme et où monte un escalier de bois jusqu'au sommet du four. C'est la salle de transpiration : plus on monte^ plus la chaleur est intense, elle est pour moi insupportable; elle est aussi tellement sèche qu'on a pris soin de munir le four d'une cavité dans laquelle on injecte de l'eau qui s'évapore instantanément et rend à l'atmosphère un peu d'humidité. Les premières fois qu'on prend ces bains, ils font l'effet d'un supplice volontaire ; il y a même des verges de roseaux avec leurs feuilles pour activer la circulation du sang dans cette atmosphère de fournaise. Puis on y prend goût peu à peu. On revient dans la salle des douches et l'on se repose dans les baignoires. Les Russes sont là comme chez eux, j'en ai vu qui se lavaient la tête mutuellement.
Certains viennent ici deux fois par jour, cela coûte 30 centimes. Plus l'eau est bouillante, plus le
bain est sain et moins on s'enrhume^ on peut le cons« tater tous les jours.
C'est là un des plaisirs d'Irkoutsk; il y a des bains plus populaÎT'es, ouverts seulement deux fois la semaine et fréqueni ..s parles cosaques et les militaires^ mais la uibtribution intérieure est identique, avec moins de luxe et de propreté.
Un des plaisirs du restaurant Métropole est son grammopbone, qui possède le répertoire des opéras russes de Tcbaïkowsky, Glinka, et surtout Rimski-Korsakof, et sa populaire Fille de neige^ il y a aussi Faust et Lar^ men. Au bout de quelques instants, l'on n'entend plus le frottement de l'index sur le disque qui tourne, et l'on jouit autant que si on entendait le cbanteur et l'orchestre. Dans les duos, les trios^ chaque voix se détache merveilleusement et quand l'orchestre accompagne, on distingue le chant des violons, comme dans la fameuse cavatine de Faust; on ne sait quelle cantilène est la plus belle, celle de Faust ou celle des violons^ enlacées l'une à l'autre comme deux lianes; quelle merveille que cette double impression puisse être rendue par une seule ligne en spirale à peine visible i
Les menus, comme toujours, sont baroques : on y lit en russe, omlete ofinzerhe^ kochondlé alakreme, kotlete sospikane, je me demande comment les Russes s'y reconnaissent. L'hôtel de Russie possède un jardin autour duquel de petites tentes recouvrent des tables à deux places, favorisant l'intimité : l'on y donne des soirées en forme de café-concert, nous y entendîmes une tyrolienne chantée si purement que toute la Suisse déûlait avec ses glaciers dans notre imagination. Enûn il faut citer parmi les distractions d'Irkoutsk, son théâtre, fermé à mon passage, et un cirque en bois, élevé sur
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la place de la cathédrale, mais je n'y suis pas allé. Pourtant, avec toutes ces distractions, je fais observer qu'Irkoutsk, si riche, n'a pas de pont, pas d'éclairage, pas de pavage, pas de canalisation d'eau. Ce peuple de marchands est le même que celui de Moscou, chacun ne voit que ^on intérêt personnel immédiat. Par exemple, on se préoccupe de l'immigration. Chaque année, il vient en Sibérie 150 à 200,000 émigrants : le gouvernement, plein de sollicitude pour eux, a fait installer dans toutes les gares des salles de lavage avec un four toujours allumé et de l'eau bouillante gratuite (Kipiatok bezplatno). Grâce à cela, les paysans russes ont toujours leur thé chaud. En outre, dans les gares principales, il y a un abri fermé et des secours médicaux gratuits. Enfin, comme nous l'avons dit, ils trouvent du lait, des œufs, du poisson, des fruits, etc., et cela fait le compte aussi bien de l'émigrant qui voyage, que de l'émigrant déjà installé qui écoule ses premiers produits. Les terrains voisins de la voie sont toujours accaparés par les premiers qui arrivent dans le pays. Au delà du Baïkal, le problème est plus complexe, il faut lutter contre l'envahissement chinois : aussi la colonisation a-t-elle un caractère officiel, obligatoire. Il y a eu d'abord ej il y a toujours les colonies de cosaques, ces colons militaires dont les femmes s'occupent d'agriculture plus que leurs maris, occupés par le service. Ces soldats laboureurs ont eu le mérite de lutter contre les Chinois^ mais ils ont eu tous les subsides possibles du gouvernement, ce qui facilite la colonisation. Par contre, coîa dispense d'initiative personnelle, l'on n'a pas à s'occuper du lendemain. Les nouveaux venus ont la vie moins facile; ils s'occupent d'élevage, comme les indigènes. Mongols, Boudâtes,
TouDgouzes, Mandchous, etc. En Sibérie occidentale, on observe davantage d'espaces ensemencés de blé, d'avoine et de seigle; peu à peu cependant, toute la Sibérie, du moins toute la partie sud, doit devenir un immense territoire agricole.
Il y a une autre difficulté àlaquelle les Sibériens ont à faire face, c'est le manque d'eau, même d'eau potable; les grands fleuves sibériens et leurs affluents traversent d'immenses étendues planes, et dans leurs intervalles énormes, il n'y a pas d'eau. En outre, le climat en général est continental, c'est-à-dire sec une partie de l'année; il y a des années de disette provenant de la sécheresse. Pour avoir même de faibles quantités d'eau, on a dû foncer en beaucoup d'endroits des puits coûteux, souvent sans succès.
Cependant le résultat est une culture croissante et une natalité croissante chaque année. L'on se marie jeune et les enfants sont vigoureux : les bébés d'un an, qui savent à peine marcher, supportent le froid vif du matin et du soir vêtus d'une petite chemise; l'endurance de ces gens est étonnante : ils passent de la chaleur de leur isba à la fratcheur de l'air sans se couvrir, ils dorment au dehors sans couverture et n'attrapent pas de rhumes.
On prétend que les résultats immédiats du transsibérien sont mauvais au point de vue de la moralité, à cause du grand nombre de gens sans aveu qui ont profité des avantages de l'émigration. Pourtant la population indigène sibérienne, provenant souvent des forçats libérés ou évadés, ne devait pas être à un niveau moral très élevé : quoi qu'en dise Tolstoï,^irest difficile d'admettre que les forçats sont les plus honnêtes gens du monde. Je pense seulement que la religion ortho-
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doxe, toute de formes extérieures, est un frein bien insuffisant contre les mauvaises tendances naturelles de Thomme. Il y a plus d'un point de ressemblance entre le Russe et le Chinois, au point de vue moral : l'un et l'autre se soucient peu de la vérité par exemple. II est vrai qu'il est difficile de définir la vérité; ceci pourrait être la clef de l'entente russo-chinoise; on s'associe pour tromper de conserve avant de se tromper mutuellement. J'ai appris que dans les transactions commerciales le Russe et le Chinois s'accordent leur confiance réciproque; ils ont compris la communauté de leurs intérêts et aussi qu'en affaires^ moins on trompe, plus on garantit l'avenir; peut-être en arriveront-ils à porter la bonne foi entre eux, jusque dans les affaires avec les étrangers.
Irkoutsk a plusieurs écoles industrielles de mécanique, de métiers et de mines; en tout il y a quarante^ cinq établissements d'instruction pour 45 à 50^000 habitants. Je remarque une tendance dans l'instruction que j'ai déjà remarquée aux États-Unis et qui me semble défectueuse. On apprend trop de choses, surtout trop de choses inutiles. Que sert à la fille d'un homme de condition médiocre d'avoir tant de connaissances scientifiques et littéraires ? cela ne servira qu'à la détourner de son milieu. Et pour les jeunes gens, c'est la même chose. Mais en France même, n'avons-nous pas l'exemple du résultat de cette instruction? le prolétariat intellectuel, les villes remplies de déclassés et les campagnes abandonnées. Ne peut-on pas se contenter d'apprendre à l'école les choses usuelles, la ratique d'un métier? l'on aurait tout le temps plus strd de pénétrer dans le domaine des lettres et des ciences pures. Nous n'avons que trop souffert en
France de ce bagage énorme de connaissances versées à tous sans discernement pendant quinze à vingt ans d'écoles, pour ne pas avertir les autres qu'ils entrent dans une fausse voie. Nous avons le résultat de ce succès : des chambres composées de gens qui se gorgent de mots sonores sans correspondance dans le monde des faits, qui ont fait table rase de l'expérience : le règne de la médiocrité.
Je citerai pour mémoire l'Institut d'Irkoutsk, dans lequel se trouve la Société de géographie, c'est un beau monument sur la rive de l'Angara. Il y a enfin quatrevingt-huit usines et fabriques produisant annuellement plus d'un million de roubles : les opérations industrielles sont évaluées à près de 20 millions de roubles par an, dont environ 4 millions pour les marchandises de modes, et manufactures.Les contributions dédouane, surtout les droits d'entrée pour le thé, atteignent 19 millions de roubles. Les revenus réels de la ville, à l'exclusion des intérêts des sommes spéciales, et des legs, dépassent 400,000 roubles (un million) et avec cela la municipalité ne trouve pas le moyen d'avoir l'éclairage, le pavage, un pont et de l'eau. Je dois dire qu'on commençait à mon passage le pavage de la rue principale, Bolchaia Oulitza.
J'ai reçu un jour une invitation à dîner de M. Z..., dans sa villa de la rive gauche de l'Angara; c'est celle où se trouve la gare. Sur cette rive, les riches commerçants et industriels d'Irkoutsk se sont construit de jolies villas entourées de bois et de jardins, au sommet des pentes. La villa de M. Z..., menacée de démolition pour les travaux du chemin de fer, était située à une trentaine de mètres au-dessus de l'Angara; de la véranda spacieuse qui servait en été de salle à manger, la
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vue s'étendait au loin sur la courbe gracieuse du fleuve aux eaux limpides, et sur les clochers, les dômes, et tous les monuments d'Irkoutsk : sur la rive opposée, l'Institut, le palais du gouverneur militaire, le musée étalaient leurs façades blanches et rouges. Derrière, c'étaient les cathédrales blanches aux coupoles dorées. Tout était, au grand soleil, d'une éclatante blancheur, et justiûait bien le surnom d'Irkoutsk la Blanche. Dans cette immense étendue presque plane, il est rare que la roche affleure; aussi construit-on encore la plupart des maisons, en bois revêtu d'une couche] de chaux blanche. Les maisons de couleur, comme à Moscou^ sont rares. Moscou fait la joie de l'œil par sa variété de couleurs, Irkoutsk est blanche comme Tunis, comme les villes turques et arabes : mais au lieu de mosquées et de minarets, ce sont ici de grandes tours carrées et des dômes de toutes dimensions.
En face de cette vue grandiose, on songe à ceux qui ont créé cette ville si loin d'Europe, et à ceux qui continuent d'y prospérer : elle produit une impression moderne^ plus moderne que Moscou. La population me semble plus active que celle des villes russes^ et les rues plus étroites, les maisons plus petites, font moins cette impression d'immobilité massive^ qui frappe tant à Moscou. C'est une ville d'affaires^ un peu une ville champignon comme les cités minières des États-Unis. Elle ne date que de 4652, et ne fut d'abord qu'une forteresse. Mais sa prospérité date de la découverte des champs d'or de la Lena et de l'Amour, surtout des découvertes de 1850 sur les affluents du Vitim, puis sur ceux de l'Olekma, tous deux affluents de la Lena, à 4,200 verstes au nord d'Irkoutsk.
Il est sorti de là-bas des centaines de millions :
c'était un Eldorado minier, comparable à certaines régions de la Californie ou plutôt au Klondyke et à l'Alaska, comme climat, mais avec une différence : les alluvions riches se trouvaient à un niveau beaucoup plus profond en général, et coûtaient plus cher à extraire. Les splendides rendements ont baissé depuis quelques années^ mais tous les marchands d'Irkoutsk ont tiré de là leur fortune, plus ou moins directement. Nous verrons d'autres villes sibériennes dans le même cas, Blagoviestchenk, par exemple; leur ère de prospérité semble passer. Maintenant ce sera peut-être le tour d'autres centres de grandir, comme après les champignons une fois cueillis^ les nouveaux apparaissent à une autre place plus favorable. Il est possible qu'Irkoutsk cède la place à Nijni-Oudinsk, mieux eituée par rapport aux champs d'or de la Léna^ et aux gisements de l'Ouda, ou bien à la station de Verkné-Oudinsk, au delà du Baïkal. Pourtant le chemin de fer circumbaïkalien devant partir d'Irkoutsk, cette ville restera au carrefour du chemin de fer, de l'Angara, de la Lena, et de la direction du Baïkal^ et continuera à posséder une situation avantageuse indépendamment des mines.
C'est qu'en effet tout l'or provenait et provient encore d'alluvions; or les alluvions s'épuisent et les régions nouvelles sont de plus en plus rares et difficiles à découvrir, surtout dans un pays de plus en plus ingrat, à mesure qu'on va vers le nord. Il se passe peu à peu ce qui s'est passé en Californie. A la période des placers ou des alluvions, succède celle des filons aurifères, comme cela s'est produit il y a vingt ou trente ans en Californie. Et l'on m'entretient ici déjà de filons aurifères, dont plusieurs relativement anciens, exploités depuis une quinzaine d'années sur la rivière Onone^
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affluent de rAmour; d'autres sont de découverte toute récente, d'abord sur FOnone^ en aval des premiers, puis sur des affluents de la Chilka, et à la frontière de Mandchourie : mais on parle de prix de vente fabuleux. Il faut se faire au mirage de l'or; il y a des illusions au commencement de toutes les entreprises de mines; on aperçoit les choses comme à travers une loupe ou même un microscope, puis elles se remettent au point peu à peu, à travers quelques désappointements^ mais c'est alors que commencent les entreprises sérieuses.
On m'encourage donc à aller voir les nouvelles découvertes, et à renoncer à mes anciens projets de voir le bas Yitim et le haut Yitim. J'avais cependant toujours désiré voir les placers glaciaires du Yitim et de rOlekma, mais surtout j'aurais voulu les voir de l'œil de ceux qui les ont découverts ; c'est pour cela que je me suis attaché à trouver dans le musée, de vieilles relations de ce qui se passait dans ces mines. J'en ai trouvé une datant de 1880; c'était l'époque des riches découvertes de l'Olekma^ qu'on appelait la Californie sibérienne.
Le voyage actuel est très facile : après quelques jours de tarantasse sur la route postale^ on descend en bateau la Lena jusqu'à Yitimskaia, puis on remonte le Yitim jusqu'au confluent du Bodaïbo^ et de là un chemin de fer conduit aux placers. Il y a plusieurs compagnies de bateaux à vapeur qui ont organisé des services réguliers : la Compagnie des bateaux à vapeur de Léna-Yitim, de Niemtchinof, Basanof et Sibériakof ; puis Glotof, bateaux de la Lena et de l'Angara; Sibérîakof; et la compagnie des mines d'or de Bodaïko. n y a aussi plusieurs bureaux de transport :
ceux de Poliakof , de Chadrine et Pouchnikof, des frères Eouznietzof, etc.
Autrefois^ les bateaux à vapeur n'étaient pas aussi luxueux qu'aujourd'hui, même en 4880, et les premiers chercheurs d'or ont dû se servir surtout de la glace du fleuve en hiver pour revenir des placers. Par contre ils pouvaient descendre la Lena avec des radeaux, comme beaucoup le font encore aujourd'hui. Eux aussi, comme ceux du Mexique, « voyaient monter en un ciel ignoré des étoiles nouvelles, > mais c'étaient les étoiles boréales, et elles ne montaient que du fond d'un fleuve boueux. Les traversées, pour être moins longues que celles de l'Océan, atteignent 1,200 à i,500 kilomètres, et pour les chasseurs de fourrures, qui vont à Iakoutsk et à Yerkhoyonsk, il y a plus de 3,000 verstes en bateau et 5 ou 600 verstes en tarantasse, ce qui équivaut à la traversée de l'Atlantique, du Havre à New York. Sur l'Amour, bien des personnes, comme nous le verrons, font en hiver plus de 3,000 verstes en traîneau sur la glace du fleuve, en allant de Striétinsk à Nikolaievsk par Khabarovsk. Pour certains placers de l'Àmgoune, il y a 4,000 verstes. En été, la traversée dure dix à quinze jours en descendant le fleuve, plus du double en remontant.
Pour cette description des mines de la Lena, je me reporterai donc à une relation d'un voyage qui eut lieu en 1880, tout en revenant de temps à autre à des faits plus récents. Je traduirai très librement, je résumerai même le plus souvent : l'on comprendra mieux la condition des ouvriers, car j'ai passé trop vite pour tout voir en Sibérie.