‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 14 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Je partis au mois de mai, dit notre voyageur» de la ville d'Irkoutsk, pour visiter les alluvions de la rivière Olekma, dont on parlait tant, comme d'une nouvelle Californie. J'avais à parcourir une distance de plus de 2^000 verstes sur la route d'Iakoutsk^ parVerkholensk et Kirensk, jusqu'à la résidence de Matcha, sur la Lena.

Passant d'abord lesVesioli Gori (Montagnes joyeuses), qui dominent de loin Irkoutsk, à travers un vallon encaissé que parcourt l'Angara, nous arrivâmes bientôt à la station de Kbomontovoï, où commence le voyage habituel en troïka; c'est la tar an tasse à trois chevaux de front, celui du milieu seul guidé à droite et à gauche, les deux autres guidés seulement d'un côté, de sorte que, vu de face, l'attelage présente un cheval filant droit, et deux autres chevaux qui ont l'air de filer, l'un à droite, l'autre à gauche. L'avantage pour le cocher est de n'avoir à tenir que quatre rênes.

Aux stations de poste, je suis l'objet de la curiosité de tout le monde; le long de la route, à droite et à gauche, ce sont des huttes de Bouriates couverts de peaux de bètes, été comme hiver. Le second jour, nous arrivons à Gigalovoï, première station sur la Lena, où nous échangeons les chevaux contre les chaloupes

postales. Voici la plus grande des rivières sibériennes, déjà large, se frayant puissamment un passage à travers les montagnes, les étroites vallées et les ravins encore remplis de neige. C'est le moment des hautes eaux; aussi sommes-nous entraînés irrésistiblement vers le nord, nous et notre chargement. Le fleuve entraîne aussi des radeaux flottants chargés de toutes espèces de marchandises pour les riverains de la Lena et pour les mines, comme cela se pratique chaque année; le transport ne coûte que la nourriture des pilotes.

Nous avons à peu près cinq jours de chaloupe jusqu'à Kirensk, en voguant jour et nuit. Déjà nous avons laissé derrière nous la petite ville de Yerkholensk, dans une brume grisâtre. Sur les rives se pressent d'épaisses forêts de pins le long des pentes escarpées^ et de temps à autre des huttes basses de paysans et bûcherons. Les villages ont presque tous des églises. aux façades blanches, des maisons avec des fenêtres encadrées de poutres noires ; les coupoles dorées se réfléchissent dans la rivière, étincellent à l'éclatant soleil de mai, tandis que la chaloupe, avec ses hautes voiles goudronnées, coupe le fleuve en y traçant de longues rides.

Ce soir, le paysage change brusquement : devant nous le ciel est rouge, le vent chasse sur nous des nuages de fumée, on respire une atmosphère d'incendie, puis on entend le craquement des arbres qui brûlent et le bruit de leur chute. Nous approchons du foyer, le feu apparaît enveloppant des massifs de pins et montant au sommet de leurs branches. Le spectacle devient grandiose : on croit entendre la forêt gémir sousTétreinte de son ennemi silencieux ; les troncs noircis lancent

des fusées d'étincelles. De pareils incendies détruisent parfois des villages^ quand le vent est violent, et les paysans, impuissants à lutter, abandonnent au feu leur maison et leur bétail. En Californie^ on combat ces incendies par un contre-feu, profitant de la direction du vent et des obstacles naturels à son développement, route, cours d'eau.

Nous ne sortons des forêts brûlées qu'au bout de trois jours, après un spectacle ininterrompu d'arbres détruits. La largeur de la rivière a augmenté, la vitesse du courant s'est affaiblie; voici Rirensk. sur la rive droite.

Près de la pente opposée, le long du quai, fume, prêt à partir, le vapeur Rabotnik (le Travailleur). Aux premières lueurs de l'aube, nous partons, installés dans ses cabines, traînant à la remorque deux barges chargées. Nous traversons ce qu'on appelle les c joues > de la Léna^ des montagnes qui plongent directement dans le fleuve. C'est une chaîne véritable à travers laquelle Teau écume en se frayant un passage. Les rochers des rives se dressent, hauts de plus de 30 mètres, presque à pic; parfois le fleuve tourne brusquement à angle droit, et nous livrons en écharpe à toute la force du courant les deux barges qui s'enfoncent lourdement dans l'eau; heureusement elles ont des pilotes et des gouvernails. Voici un roc gigantesque au milieu de l'eau, qui nous mettrait en pièces si le pilote ne nous faisait rapidement virer de bord, et ceux des barges imitent sa manœuvre. Il faut de l'expérience, du sang-froid et pas de distraction;! le capitaine dort quand il peut; il veille parfois toute la nuit.

Bientôt nous arrivons au confluent du Yitim, le principal affluent de droite de la Lena ; sur la gauche.

s'étend le grand village de Yitimkaîa, qui a joué un si grand rôle dans la vie des mineurs du Boda'i'bo et du Yitim. Non loin, en aval^ deux stations de poste s'appellent Paris et Londres.

Quel peut avoir été le motif de deux noms si originaux? Peut-être n'était-ce que le but d'attirer les mineurs par l'appât des festins et des bijoux, pour les dévaliser plus sûrement en les enivrant. Nous voyageons avec un directeur de mines, il cède à une invitation des gens riches du village et cette soirée se passe en danses et quadrilles, dans des salons luxueux à se croire dans une grande ville. Le jour suivant, assis dans le bateau et poursuivant son voyage, ce même directeur remarque la physionomie d'un marinier qui ne lui est pas inconnue.

— Qui es-tu, mon ami. Je ne puis me rappeler où je t'ai vu.

— J'ai dansé un quadrille hier soir vis-à-vis de Votre Excellence.

Ces mœurs rappellent la démocratie américaine et sont un des caractères de la Sibérie. Dans les écoles, les ûls du moujik coudoient ceux du haut fonctionnaire et du riche commerçant : la démarcation entre les classes sociales est beaucoup moins tranchée qu'en Russie

Voici les premiers bâtiments de la résidence de Matcha : tout le long du rivage ce sont de jolis chalets et de vastes magasins d'entrepôt. Les matelots jettent les câbles d'amarrage, et hissent un drapeau qui porte le nom du bateau en grandes lettres bleues. A notre rencontre, faisant jaillir l'eau à grand bruit de ses roues d'arrière, arrive le bateau Innokenti, qui appartient à la compagnie de la Lena. Les deux bateaux se saluent de sifflements aigus.

Il me reste maintenant 400 verstes à faire, et je vais sur la rive m'informer des moyens d'accomplir ce voyage. Je ne pourrai le faire qu'à cheval, par une route boueuse, ou même par un sentier, à travers des montagnes, des marais, et le long des rivières.

Le jour suivant, accompagné d'un guide, je pars à travers la taïga; la route, sinueuse, se glisse le long de petites collines, tantôt passant un ravin peu profond, tantôt traversant une forêt de jeunes arbres, tantôt à découvert à travers la plaine. Devant nous, vivement éclairées du soleil, ce sont les hauteurs sans fin de la chaîne des ïablonovoï (monts des Pommiers).

Plus nous nous éloignons de la rivière, plus la chaleur augmente. Les pentes deviennent plus raides, mais les chevaux des mines en ont l'habitude, ils font plus de quatre heures à travers les rochers, sans prendre de repos. Voici le sommet, la chaleur diminue, il souffle un vent frais, l'air des montagnes. Nous regardons autour de nous. Le paysage est grandiose de ce point élevé. De tous côtés, des montagnes, des vallées sinueuses, des rivières d'argent entre des forêts de pins.

Le petit sentier que nous suivons est à peine visible; il disparaît sous des entassements de blocs amoncelés comme par la main d'un Titan. Le soleil est si éclatant qu'on distingue mal à distance; personne autour de nous, silence jpartout, seul un aigle agite ses ailes en volant très haut.

Nous commençons à descendre; de crainte de voir buter mon cheval, je tire la bride, il secoue la tête.

— Lâchez la bride, me dit le guide, il ira bien tout seul. Il est prudent et tranquille.

Disant cela, le guide est assis sur sa selle, les pieds ballants; il souffle dans sa pipe.

— Comment vous servez-vous de cette bride? lui dis-je.

— Il a l'habitude d'aller du côté où je le frappe. C'est comme pour les hommes : on les élève tout jeunes. On leur montre la direction, et on les frappe de ce côté. Le vôtre est habitué à entendre les coups de fusil.

Je lui montre mon arme, je tire^ il ne bouge pas plus qu'une pierre.

Il y a un relais, mais pas toujours muni de chevaux, toutes les trente verstes. Ce n'est qu'une isba avec des lits de camp. La propreté ne paraît pas régner ici, les parasites abondent.

L'employé de la résidence où je couche est un Toungouze ; en fait de nourriture il n'a que du gibier à nous offrir : chevreuil, écureuil^ ours même, qu'il faut être adroit et hardi pour attaquer.

Encore une magnifique journée le lendemain, mais il fait moins chaud^ il y a plus d'air^ le paysage est plus gai, toujours les collines, les forêts et le silence. Je suis très altéré^ mais il n'y a ni source ni ruisseau, seulement des montagnes rocailleuses sur lesquelles résonnent les fers dès chevaux. De grosses mouches, des bourdons, des taons harcèlent ces pauvres bêtes qui agitent désespérément leur queue, se frappent le ventre du pied, mais en vain : le sang coule de leurs naseaux.

La route descena pour traverser un marais : on a jeté du bois en certains endroits; ailleurs^ le cheval enfonce jusqu'au ventre dans la boue gluante : ce chemin est insupportable, mais les chevaux avancent, impassibles.

Voici des bûcherons qui ont allumé un grand feu et se reposent; à notre approche, l'un d'eux vient nous saluer :

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'^ Donne-moi du charbon, mon frère^ ditmon guide arrêtant son cheval ruisselant.

On lui apporte un charbon brûlant et il allume sa pipe.

— A quelle mine travaillez-vous?

— Au placer Basile et Eatuischevsk, et vous, d'où venez-vous ?

— De la Lena.

Nous partons.

— Qu'est-ce que ces gens? demandé-je.

— Ce sont des ouvriers évadés.

. — Comment cela, évadés de quel endroit?

— Oui, j'ai fait semblant de ne pas savoir. Ils vont d'un placer à l'autre, du Yitim à l'Olekma.

— Et on ne les poursuit pas?

— C'est inutile, ils s'enfuiraient de nouveau. Cela ne donnerait que des ennuis à l'administration.

— Et ils ne font pas de mal nulle part?

— Seigneur Dieu non, je ne l'ai jamais entendu dire. Ils sont très tranquilles.

J'étais étonné.

— Les ouvriers, dit le guide, à l'approche de la saison de travail, reçoivent des arrhes sur leurs gages, et quelques-uns, par paresse, par ennui du genre dé travail, par dégoût de la figure des chefs, s'enfuient et vont travailler d'un endroit à l'autre. On les accepte sans leur rien demander.

Et c'est un fait que ces placers isolés à d'énormes distances, en des endroits sauvages avec des maisons où se trouvent souvent des valeurs considérables en or et en monnaies, sans défense, ne sont jamais le théfttre d'aucune attaque de la part de ces vagabonds.

Nous entendons devant nous un bruit inattendu qui

s'approche. Ce sont quinze chevaux chargés^ avec des clochettes, qui trottent à notre rencontre. Deux conducteurs, avec des bonnets fourrés, à cheval, les chassent devant eux, c'est la poste des placers. Voilà six jours que nous sommes en route, nous n'avons plus qu'une étape de trente verstes, mais il est tard et nous couchons à la station.

En route de bonne heure, nous rencontrons des gens hàlés^ sales, plus sales que leurs chevaux qui ont l'apparence soignée, ce sont les chevaux des mines. Nous passons d'anciens placers, à côté desquels roule un torrent qui doit être à sec en été; les bâtiments sont en ruine, il n'y a pas une âme, mais des entassements énormes de galets lavés, les otvals.

Dans une charrette appelée ici volokoucha passe un directeur de mines ; deux cosaques galopent derrière lui. Le sentier fait un brusque détour, et nous voici devant une large vallée, au fond de laquelle brillent des bâtiments. C'est le placer Yozneziensk où nous nous rendons.

Un petit homme à l'air maladif, aux yeux brillants, à barbe de teinte indécise^ vient à notre rencontre. Il porte des vêtements usés, des bottes sales : c'est le représentant des frères X..., propriétaires du placer^ il me fournit un logement et nous faisons le tour des mines.

Ce placer est un des plus anciens de la taïga, la concession date de 1866, et les premiers en date de ce groupe de rOlekma^ Nigra, Aunakite, Khomolko, etc.^ datent de 1862, c'est la région riche de l'Olekma; auparavant on ne connaissait qu'un ou deux placers dans la région^ sur le Patom, affluent de la Lena. Le placer Yozneziensk est situé sur la rivière Ougakhane : il a

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été très riche, ses propriétaires à l'époque sont bien connus dans toute la Sibérie.

Aux alluvions, il y a sept cents ouvriers occupés à extraire du sable : ce sont des paysans de haute taille, aux larges épaules, puis de petits Sibériens aux petits yeux, larges pommettes, dents éclatantes; des Toungouzes et des Iakoutes sans un poil de barbe; des Tcherkesses du Caucase, à barbe noire, figure rude, mais expressive; des Tatars à la tête rasée couverte de sueur, des Petits-Russiens longs et maigres. Les cris des ouvriers et des chefs, le bruit de l'eau^ celui des charrettes et des sabots des chevaux sur le plancher de la laverie, tout se confond de loin en un bruit sourd monotone.

C'est l'heure de recueillir For et de faire dîner les ouvriers. L'eau s'arrête, le tambour bat, les tarataïkas cessent de rouler, les ouvriers partent. On commence la récolte de l'or. En présence du surveillant de la laverie, de celui des travaux et du laveur^ deux cosaques avec de petites truelles, recueillent la masse sombre du sable riche et le portent au wachguert, sorte de berceau incliné à niouvement oscillatoire (comme un berceau d'enfant), où recommence un lavage àl'eaupure^ en frottant le sable avec des brosses dures pour séparer l'argile gluante. Puis le sable descend sur les planches du berceau, il s'écoule, et l'or plus lourd, reste seul visible. On le pèse et on le dépose dans une botte en fer, fermée à clef et cachetée à la cire, que les cosaques portent au bureau du directeur où il est pesé à nouveau, puis déposé dans un coffre de fonte de fer scellé dans le mur.

Je vais voir maintenant se rassasier tous ces estomacs affamés : leurs casernes sont à 1,500 mètres des

travaux; ils sont ensemDie plus d'un millier à entretenir, rares sont ceux qui ont leur famille. Leurs baraquements sont encombrés, leurs lits sordides; levés de bonne heure, ils sont occupés durant quinze heures, compris leurs repas. (Les nouvelles casernes des compagnies importantes sont beaucoup plus confortables que celles de 1880.) Il y a deux catégories d'ouvriers, ceux de la surface et les mineurs. Les premiers sont les menuisiers, charpentiers, artisans, forgerons, bottiers, etc.^ et les employés et domestiques, palefreniers, magasiniers^ gardiens, etc. Les mineurs comprennent tous ceux qui extraient l'alluvion et lavent le gravier et le sable. Ils sont surveillés directement dans leur travail, les autres reçoivent leur ordre de service au bureau de la direction.

La chaleur monte souvent ici à 40 degrés, tandis qu'il gèle le soir, et les bâtiments sont mal construits pour résister à ces variations, d'autant plus qu'on les transporte parfois d'un endroit à l'autre, d'un placer épuisé à un nouveau. Le dortoir est une grande chambre avec une allée au milieu, de petites fenêtres^ d|es verres sales, un plafond dégradé par où doit suinter la pluie, et un plancher humide : à ce dortoir sont adossés des bains, dont la toiture en auvent est supportée par des piliers. Les Russes ne peuvent se passer de bains chauds.

Le repas est formé de bouillon aux choux, bordj ou stchi, de pain mal cuit, et d'une portion de viande ou de poisson, avec des légumes ou du riz. Mais la viande n'est que de la graisse noire et des os : on ne dirait pas qu'il sort d'ici chaque jour presque un poud d'or (environ 16,000 francs). Voilà l'Eldorado, la Californie sibérienne. Il est vrai que le propriétaire mène la vie

luxueuse des capitales, mais le mineur peine et sue dans les puits et les galeries glacées, et ruine sa santé. Nous verrons en effet que dans beaucoup de placers de cette région, l'alluvion riche est si profonde, de 40 à 90 mètres au-dessous du sol, qu'il faut l'exploiter par puits et galeries. Et à cette profondeur, le sable est gelé, on l'extrait dur comme de la roche, et on le dégèle au dehors. Lorsque l'on peut l'atteindre par galeries, on allume un feu souterrain pour l'amollir, ce qui ne peut se faire en puits que l'eau remplirait. Dans les galeries, des éboulements se produisent parfois par suite de la poussée en ayant de tout le banc de gravier^ il faut un boisage incliné vers l'amont. En outre, l'hiver, les recherches se font toujours par puits dans le gravier gelé, pour éviter l'eau.

Qu'est-ce donc qui attire tant d'hommes aux placers < aurifères?

Ce sont d'abord des gens sans foyer, sans intérêts^ et pour qui, plus c'est loin, plus c'est beau. Puis il y a ceux qui ont goûté des prisons, à qui il faut une vie sans lois et où l'on puisse s'enrichir vite; ceux-ci emportent leurs arrhes et vont d'un placer i l'autre, mais souvent ils se ruinent. Pour tous^ il faut bien trouver de quoi manger. ^

n y a des ouvriers qui passent trente afis, même quarante ans dans la taVga sans en sortir, perdant chaque année leur bénéfice dans la boisson, les cartes, la dépravation. Au jeu, ils perdent leur dernière chemise, et le gagnant se ruine à boire; enfin on trouve moyen d'organiser des spectacles démoralisants et il y a toujours des femmes pour exciter les bas jnstincts.^ Malgré l'interdiction de vendre de l'alcool, il s'en trouve toujours. Pour une bouteille de qualité douteuse, . le

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mineur paie iO à 45 roubles; pour du vodka, 5 à 8*roubles; pour l'affreuse eau-de-vie appelée chkalik (lampion)^ i, 2 et même 3 roubles. Et lorsqu'on faisait beaucoup plus d'or, il y a dix ans, on payait encore bien plus cher, 30 à 40 roubles une bouteille d'alcool.

Certaines gens trouvent toute espèce de moyens de gagner de l'argent. Voici un fait : la femme d'un employé des mines s'était mise à fabriquer des chemises russes avec le col et les poignets en broderie grossière, pour les vendre aux ouvriers. La compagnie en avait toujours de grandes quantités en magasin, et à bien meilleur marché; cependant les ouvriers afQuaient au bureau de cette dame. On se demandait ce qui pouvait bien attirer l'achat de tant de chemises plus ou moins ornées, par des gens qui travaillaient du matin au soir. On s'aperçut qu'avec la chemise, l'ouvrier recevait toujours un verre de vodka, et cette ingénieuse idée était la source des revenus de la marchande.

Au bout de la journée^ les ouvriers qui ont eu la chance de trouver des pépites dans le sable, les apportent à la laverie. Avec un gros marteau, sur une plaque de cuivre^ on les frappe pour enlever les morceaux de terre et de roche logés dans les fentes, puis on pèse la pépite et on la paie à l'ouvrier à un taux convenu. Voici un ouvrier qui sort de la poche de son large pantalon (charovari) une pépite pesant 60 zolotniks (256 grammes).

— Cinquante-sept roubles 60 kopecks (155 francs, & 2 fr. 70 le rouble), dit le caissier. Veux-tu un reçu?

— Non, Alexis Fedorovitch, pourquoi un reçu? Il me faut...

— Parle, qu'est-ce qu'il te faut?

— Écrivez une commande : des bottes de feutre, de

bonnes» pour ne pas marcher sur la plante des pieds, dix livres de beurre, quinze de sucre, deux paquets de thé, des clochettes pour mon cheval. (L'homme est un conducteur de tarataïka, il transporte le sable à la laverie.)

L'un après l'autre, ils se succèdent avec de nouvelles commandes; parmi eux^ unToungouze aux pommettes saillantes tire d'un chiffon de la poudre d'or.

— C'est toi qui l'as trouvé, cet or? dit le caissier défiant.

— Mais oui, je t'assure, dit l'autre craintivement. ~ Cinq roubles 20 kopecks. Qu'est-ce qu'il te faut? •— Quatre livres de sucre, des bottes, des pantalons,

les miens sont bien usés.

Et ainsi de suite, les pépites sont achetées un prix très bas. Il vaut mieux encore les payer le quart de leur valeur que de les perdre entièrement, et comme on les paye en nature le plus souvent, il est probable que le propriétaire du placer recouvre presque entièrement leur valeur. Et au bout de trente à quarante ans de service, l'ouvrier n'a rien à lui. Sa joie presque unique a été de faire son goûter avec du thé, de l'eau bouillante et du sucre, et d'y ajouter un peu d'alcool : pour payer les bottes et les vêtements qu'il use si vite par son travail, il cherche avidement les pépites.

Certaines saisons^ ces placers de l'Olekma ont fait 400 pouds d'or (20 millions de francs), avec de nombreuses pépites de 2 à 3 livres. Mais les ouvriers n'en profitaient pas davantage. L'ouvrier ne sait pas à quoi employer l'argent, s'il l'accumule : il est lié par un contrat avec la compagnie, il n'a pas de parents, ou ne s'en soucie pas, ils sont trop loin. Aujourd'hui il vit, demain peut-être il se cassera la tête ou les mem-

. bres au fond d'un puits, ou bien il sera malade du

scorbut, ou les pluies d'automne lui donneront une

pleurésie. Il est fataliste et indifférent, il n'a pas

l'énergie du miaeur américain. Parmi les Sibériens

d'ici, les gens positifs sont rares comme les gouttes

d'eau dans la mer; ces derniers économisent. avec un

but précis, ils s'organisent pour former ensemble une

équipe, avec le plus âgé comme cbef; ils ne dépen-

'.sent que pour. les besoins nécessaires, ils ne boivent,

ni ne jouent : tout infracteur à ces règles est renvoyé

sans pitié comme une brebis galeuse. Quelquefois, outre

' leurs gages^ ils trouvent des pépites, et môme achètent

, celles des autres pour les revendre avec bénéfice, mais

ceci est vu d'un mauvais œil par les compagnies qui

•l'interdisent. Leur compte est toujours à leur actif, les

' autres ouvriers les détestent et les envient. L'année

finie, ils rentrent chez eux dans leurs foyers avec les

• autres, mais toujours formant des équipes séparées, ils

. tâchent de faire partie du même district, au moins du

même gouvernement, dont ilspreonent le nom: équipe

du Volga, du Perm, de Tobolsk: La fin. de la saison est

fixée au 10/23 septembre, mais tous "ne s'en vont pas^

.beaucoup ne peuvent pas, resitent pour les travaux

d'hiver, recherches, etc.^ ou vont travailler aux mines

souterraines de la région.

Pour les pépites dont nous parlions, celles qui sont découvertes par les ouvriers, elles sont versées dans une caisse spéciale confiée à un ou deux employés : on raconte plusieurs vols commis par ceux-ci : l'or est caché dans le creux d'un arbre, dans un endroit écarté, et on simule un vol commis par d'autres. Ailleurs, certain caissier ne payait les ouvriers qu'en chiffres ronds, et avec les centimes se faisait un joli revenu*

Mais de tels faits sont rares. Ce qui l'est moins, c'est le profit réalisé par les patrons sur la vente des fournitures et de la nourriture des ouvriers. On prétend que pour certains placers l'unique profit provient de là.

Je citerai plus loin les principales mines de l'Olekma et du Vitim, avec leur production, leur mode d'exploitation et leurs moyens de communication, l'on se rendra compte par une vue d'ensemble de l'importance de ce district. Le meilleur moyen pour en revenir, du placer Voznesiensk, est de traverser la petite montagne qui sépare la rivière Ougakhane du Bodaïbo : on descend rOugakhane, puis la Vatcha jusqu'au placer Pavlovsk, on remonte ensuite l'Aunakite par le placer Kroutogorni (Mont escarpé), jusqu'à la résidence de l'Aunakite, au sommet de la colline. De là on descend le Bodaïbo, on prend le chemin de fer, on descend le Vitim en bateau jusqu'à son confluent à Vitimskaia» que nous avons vu plus haut, et on remonte la Lena.

Au Bodaïbo et aux autres affluents aurifères du Vitim, Ëngajimo, Nakatane, etc., il y a aussi des cabarets, des gargottes, toute espèce de tentations pour les mineurs. Le 10/23 septembre est attendu par les cabaretiers et les débitants de toute la région et aussi de Paris et Londres, sur la Lena, comme un jour où la manne céleste tombera du ciel. C'est une rente annuelle que leur font ceux qui partent.

Us ont partout tendu leurs filets : toutes les impudences, les ruses, les tromperies sont employées pour attirer les mineurs, ces paysans aux âmes molles et simples. C'est pitoyable et cela fait bouillir le sang. Pendant plusieurs jours on les entoure de tentations, de bruits de musique, de spectacles dépravants, les malheureux jettent de tous côtés leur argent; ils achè-

tent des habits, des bottes^ de la toile, toutes choses qu'ils auraient chez eux à meilleur marché et qu'il faudra transporter. Chacun trouve des camarades ivres comme lui, il n'a plus ni volonté ni énergie et ne s'arrête qu'à bout de forcés.

Le' lendemain, il est trop tard, les amis d'hier ne le connaissent plus : de ses 300 ou 400 roubles^ il ne lui reste plus que de quoi vivre quelques jours. Il retourne alors enchaîner sa liberté pour l'hiver, et c'est ainsi chaque année. D'autres enfin sont dévalisés en route et reviennent aussi travailler sous terre dans le gravier gelé. Ainsi l'énorme Lena pourrait raconter de tristes histoires en roulant ses flots qui entraînent les débris de tant de graviers épuisés de leur or.

Telle était la situation en 1880, et telle elle a duré sans doute encore longtemps. On m'a dit cependant que le sort des ouvriers s'améliore chaque année. Je n'ai pas eu le loisir d'étudier les conditions matérielles de la vie des ouvriers en 1902; cependant certaines compagnies sibériennes m'ont fait visiter des casernes d'ouvriers propres et spacieuses que ne désavoueraient pas des mineurs californiens. Il n'y a plus autant d'occasions pour l'ouvrier de perdre son petit bénéfice : la horde des petits marchands disparaît peu à peu, à mesure que les placers s'appauvrissent, et les compagnies vendent seules aux mineurs ce qu'il leur faut. On peut voir par cet exposé que la Californie sibérienne avait peu de rapports avec celle du Pacifique, où tant de mineurs ont réussi à fonder des familles et à peupler le pays. C'est qu'en Amérique non seulement l'or était plus facile à récolter, enfoui moins profondément, et ensuite le climat était plus chaud, le gravier n'était pas congelé; enfin le sol» sous l'influence de ce climat,

était et se trouve encore bien autrement favorable au développement de la population.

Le commencement de l'exploitation de l'or dans le bassin de la Lena et du Yitim remonte à 1851, tandis que la découverte de l'or en Californie date de 1848, mais les plus riches découvertes sibériennes n'ont commencé que vers 1865. Depuis 1868 jusqu'en 1900, le bassin de là Léua a produit par an 300 à 600 pouds : le maximum a été de 930 pouds, soit 45 millions, en une seule année. Cette production est l'œuvre de la richesse^ qui peut rendre de grands services, mais ne doit pas commettre d'excès, ni abuser de sa puissance.

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