‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 15 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LE LÂG BAÏKAL. — VERKHNÊ-OUDINSK. — LE YITIII

Mon départ dlrkoutsk me laisse une impression plus agréable de cette vUle que mon arrivée. C'était de grand matin, par un temps clair. Il n'y a qu'un express par semaine, d'Irkoutsk à Striétinsk, sur l'Amoiir : je pris donc le train ordinaire qui part à 4 heures du matin. A moins de passer la nuit au restaurant^ il faut se faire réveiller et retenir une voiture la veille au soir; il faut aussi avoir ses bagages, draps compris, prêts à être emballés : on a l'habitude ici de ces heures indues.

On me réveille à 2 heures, parce que le domestique a envie de se coucher. J'arrive à la gare avec plus d'une heure d'avance. Le restaurant est ouvert, et il y a déjà foule à l'assaut du guichet encore fermé : il n'y a qu'un guichet pour les quatre classes^ et avec la foule des émigrants, on peut se rendre compte de l'encombrement. La gare d'Irkoutsk est beaucoup trop petite, si petite qu'on n'a pu trouver aucune place pour le dépôt des bagages. L'on songe à l'agrandir, mais rien encore n'a été fait dans ce but, cette année 1902, après quatre années de fonctionnement des trains et des plaintes de plus en plus nombreuses.

Il y a des émigrants de tous âges : les plus intéressants pour moi sont des bambins roses, d'un blond

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presque blanc, qui dorment à terre sur les pauvres jupes de leurs mères; les plus forts, ceux qui portent l'avenir avec eux, ce sont les jeunes gens de dix-huit à vingt ans; de ceux-là^ j'en vois un encore^ assis sur un banc devant le train en formation, car il est grand jour à 3 heures du matin ; il a la régularité de traits et de formes d'une statue grecque, mais son teint est hâlé, couvert de taches de rousseur; ses cheveux, d'un blond roux, encadrent un visage ovale aux yeux bleus, dont le contour est durci par le travail physique. Cela lui donne une beauté plus intéressante et plus virile^ celle qui porte l'empreinte de la nature. Peut-être l'ovale du visage dénonce-t-il l'origine polonaise ; les Russes ont la tète carrée et massive, les traits grossiers, quoique doux.

Tous ces hommes^ pour un Russe, doivent évoquer des paysages, car ils ont des types très divers : le caractère qui semble dominer est l'insouciance. Us portent la chemise russe, de couleur voyante, flottante ou serrée à la taille par une ceinture : le blanc domine avec des dessins rouges au col et aux poignets^ puis ce sont le rouge et le rose^ enfin le bleu, et même le violet, le jaune et le vert, un vert criard comme on en voit en Chine. Tous portent les bottes molles, ces mêmes bottes d'un excellent cuir que j'ai achetées à Moscou pour 5 roubles^ c'est-à-dire 12 fr. 50^ sans clous, et pourtant capables de durer toute une année.

Enfin, nous partons; je ne vais que jusqu'à Yerkhné- Oudinsk; je traverserai le Baïkal, puis je n'aurai qu'une nuit de wagon. C'est une partie de plaisir.

Nous remontons la vallée de l'Angara ; les collines se resserrent de plus en plus, de sorte qu'on se trouve

peu à peu dans une gorge, et nous arrivons i la station de Baïkal, où tout à coup le paysage se découvre. C'est une immensité lumineuse qui remplit tout l'espace, et enchante les yeux. Rien n'est comparable au rivage d'un lac ou de la mer, la lumière s'y trouve doublée, et l'eau en mouvement donne la sensation de la vie; enfant, j'habitais les bords d'un lac, le Léman, et je né me lassais pas d'aller au bord de l'eau, puis de la sillonner en canot. Cette impression de l'enfance, les hommes l'éprouvent, elle les saisit invinciblement. Combien les ports de mer sont plus attirants que les villes de l'intérieur des continents t et les rives d'un lac ont un charme du même genre. Les eaux du Baîkal sont merveilleuses de limpidité.

J'aurais préféré passer ici mon séjour d'Irkoutsk : peut-être un hôtel y réussirait-il mieux que les hôtels d'Irkoutsk. On viendrait en villégiature au lac Baîkal : des vapeurs, des voiliers, des canots se couvriraient de passagers heureux de respirer la brise parfumée des sapins. Car les pentes des montagnes sont couvertes de bois, et le sol est un tapis d'herbe. Ces montagnes se développent en un arc immense, et peu à peu, au loin^ se transforment en une chaîne bleue couronnée de neige sur la rive opposée. Cet aspect du Baîkal me rappelle étonnamment le lac Tahoe en Californie; il est aussi solitaire, aussi glacé l'hiver; son eau^ produit de la fonte des neiges et de la glace, est aussi claire; les arbres couvrent ses bords jusqu'à se mirer dans son cristal. Si les pins du Tahoe sont plus grands, le Baîkal surpasse en étendue le lac Tahoe. Mais certains aspects sont identiques. Le long de la côte, l'onde est plus calme; elle disparaît presque pour ne plus laisser voir que le reflet immobile des pentes

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de la montagne, à tel point qu'on ne sait où celle-ci s'arrête, où commence le lac.

C'est un des plus grands lacs alpestres du globe terrestre. Les Russes l'appellent Mer sainte et les Mongols lui donnent le même nom, Dalai-Nor. Il est aussi grand que les lacs Supérieur, Michigan ou Huron, aux États-Unis, et que le lac Nyanza^ en Afrique. Mais il est supérieur aux premiers par ses paysages, au dernier par son climat; sa longueur dépasse 600 kilomètres, sa largeur moyenne est de 60 kilomètres; elle atteint 85 verstes (90 kilomètres et demi). Il est & 373 mètres d'altitude, presque exactement comme le lac Léman, mais sa profondeur la plus grande, dans sa partie méridionale, mesurée par l'ingénieur Bogoslovsky, atteint 960 mètres. Les rochers du sud plongent verticalement dans l'eau, et sont élevés de 500 à i,000 mètres, ce qui rend difficile de faire suivre au chemin de fer circumbaïkalien le bord môme du lac : cependant le projet actuel m'a paru vouloir suivre le lac autant que possible.

Les montagnes qui entourent le lac Baîkal ne dépassent pas i,800 mètres de hauteur maxima, c'est-àdire i,400 mètres au-dessus du lac : ce sont surtout des roches cristallines et anciennes, de sorte que les galets des bords du lac complètent la ressemblance avec le lac Tahoe. L'tle d'Olkope, vers le milieu du lac^ passe, dans la légende, pour avoir été la résidence de Gengis-Khan : plusieurs de ses rochers sont découpés en forme de profils humains, ce qui a contribué à créer des légendes, de même que d'autres rochers des bords. Il y a ainsi de nombreux lieux de vénération teut le tour du lac, ce qui l'a fait appeler ilf^ sainte; les Russes même ont construit sur ces

bords le couvent de Possolsky Spasso-Préobrajenski (Transfiguration).

L'eau est très froide; on prétend qu'un bain légèrement prolongé peut être mortel. Le climat est très rigoureux; le lac n'est cependant entièrement gelé qu'à la fin de décembre, à cause de son agitation qui retarde la congélation. La glace dépasse un mètre d'épaisseur, et fond vers le milieu d'avril; mais pendant les mois de gelée elle est fréquemment fissurée, et il se forme des barrages de glace amoncelée, de sorte que les transports sont difficiles. Le vapeur brise-glaces, le BaïkcU, malgré ses dimensions monumentales, n'a pas réussi à briser la glace en biver; elle est trop dure et trop épaisse. Le brise-glaces qui évolue sous nos yeux pour transporter les trains de marchandises a 90 mètres de long et déplace 4,200 tonnes; il a 6 mètres de tirant et marche à 21 kilomètres à l'heure; ses trois machines sont de 3,750 chevaux. L'une sert à mouvoir l'hélice d'avant qui rompt la glace; le bateau est blindé, à la ligne de flottaison, d'une ceinture d'acier de 2 centimètres et demi d'épaisseur appliquée sur un cintre de bois ê^jais de m. 60 pour amortir les chocs; il peut porter 25 wagons et 150 passagers.

Le Baïkal est assez riche en poissons, saumon, ombre-chevalier, etc. Il y a une espèce particulière au lac, qui vit à 500 mètres de profondeur; lorsque ce poisson arrive à la surface, il éclate et fond au soleil ; c'est du moins ce que l'on dit. Il y a aussi une espèce de phoque qui ressemble au phoque de l'Atlantique; les riverains du lac revêtent de leur peau l'intérieur de leurs pelisses*

La navigation sur le lac/ comprenant celle de la Selenga et de l'Angara, est entre les mains de la Compagnie NiemtchinofT; elle possède dix vapeurs et dixhuit chalands qui font les transports aux placers des rives nord et est, par la haute Angara, etc. Il y a aussi des barques de pêcheurs.

Enfin outre le grand bateau Baïkal^ qui a une allure colossale avec ses quatre cheminées et ses flancs hauts de dix mètres^ il y a un bateau destiné aux voyageurs, <|ui s'appelle V Angara. Il est beaucoup moins imposant que le brise-glace, mais il ressemble davantage à un bateau de la Manche qu'à un bateau de lac ou de rivière. Il est aménagé intérieurement avec des cabines pour dormir.

La traversée ne dure que trois à quatre heures, mais on la fait souvent de nuit, et en outre les orages assez fréquents suffisent pour l'allonger ; dans ce cas, les vagues ont deux à trois mètres de hauteur, et je ne sais si le mal de mer n'est pas dans les possibilités du BaïkaL Pour moi, j'ai la chance de traverser le lac en plein jour, et j'en profite pour déjeuner avant le départ dans la salle à manger, qui est au niveau du pont et où l'on peut avoir de tout, même des zakouski. Il y a un pont supérieur, mais le capitaine s'en réserve la meilleure partie, et il y fait tant de vent que Ton se contente du pont inférieur. Cependant le temps est magnifique, les montagnes se déroulent à l'horizon comme un panorama; l'eau et le ciel sont d'azur. Au loin, en avant, file le bac brise-glace dans son nuage de fumée; le temps passe vraiment trop vite; voici que le soir arrive quand nous arrivons sur la rive orientale, à Muissovaia, Je regretterai cette traversée, qui est un délassement, lorsque les trains fileront autour du lac.

Le ciel est éclatant de lumière au couchant, entièrement rose au levant. C'est un effet que j'ai observé en Afrique; peu à peu ce rose éclatant monte au-dessus de l'horizon, remplacé par une teinte bleue, d'un bleu d'acier, tandis qu^ le zénith se décolore par degrés ; le couchant doré passe par des teintes pourpre et émeraude avant de passer lui aussi au bleu sombre, qui a envahi tout le ciel; il est dix heures et demie du soir, et il est temps de nous enfermer dans les wagons qui pous attendent, et d'y dormir, pour être dispos en arrivant i Verkhné-Oudinsk. C'était une belle journée.

Je descends donc à Verkhné-Oudinsk, et je cherche avec mon izvoçcbik l'hôtel Feodoti^, que l'on m'a indiqué à Irkoutsk. Mais, en fait d'hôtel, je ne trouve qu'une baraque en bois, à côté du siège de la justice de paix, ce qui, du moins^ est rassurant. Dans la baraque en bois^ il n'y a que trois chambres. La première est si petite qu'avec ma valise et une chaise, il ne reste pas place pour y remuer, et le lit est très petit. On me montre alors la plus belle chambre, qui est deux fois plus grande, possède une table à côté de la fenêtre à rideaux blancs, et un tapis suspendu à la paroi le long du lit, représentant la scène d'adieux d'un amant à sa fiancée. Celle-ci se pâme le long des marches d'un escalier au sommet duquel une vieille dame agite les bras, tandis que le jeune homme regarde en arrière en grimpant sur un cheval rayé comme un zèbre. Les personnages ont des tètes trop grosses pour leurs corps, et sont vêtus de nuances vives; on a voulu visiblement utiliser le plus de couleurs possibles. C'est gauche, un peu enfantin, cependant ce n'est pas désagréable à voir; c'est la distraction de cette chambre, il serait dommage de fouler ce tapis.

Je passe ma journée^ qui est un dimanche, à chercher en vain des choses et des gens; l'ingénieur du district ne rentre que demain. Je termine une relation de ma visite aux mines Ivanitzky, mais c'est peine perdue; comme je l'ai appris plus tard, cette relation ne devait jamais parvenir à sa destination. La censure a-t-elle trouvé à y redire, ou peut-être un employé a-t-il voulu s'amuser? Cette suppression d'une lettre privée, cachetée, fait bien pendant aux tartines de caviar dont la censure noircit les journaux étrangers.

Pour achever cette journée du dimanche, je vais me promener au-dessus de la ville, dans les bois de pins. La soirée est agréable, le soleil se couche derrière les' montagnes^ en laissant une large traînée d'or sur la rivière qui coule en méandres paresseux, enti^e des rives verdoyantes. Quelques barques sont amarrées, attendant qu'on les remorque au Baikal le long de la Selenga, qui vient de Chine, de Kiakhta et Maïmatchine, où l'on fait l'emballage des caisses de thé. Yerkhné-Oudink a 8,000 habitants. Chaque année, au mois de janvier, s'ouvre une foire qui, fait des opérations pour près de trois millions de roubles; c'est ici le centre commercial de la partie occidentale de la région transbaïkalienne. Il y a plusieurs fabriques, dont une huilerie de noix de cèdre.

Il n'y a pas de restaurant à l'hôtel; on m^apporte dans ma chambre de la soupe au poisson affreusement grasse, et un bifteck à l'huile avec du thé comme boisson ; je chercherai demain s'il n'existe aucun restaurant dans cette ville de 8,000 habitants.

Le lendemain, je rencontre l'ingénieur du district, qui revient sur un niagnifique cheval d'une course dans la steppe; il passe son existence à visiter des

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mines et à en dresser des plans. Tout de suite, il m'invite à dîner, car je lui ai présenté une aimable carte d'introduction d'un Français qui vient en Sibérie depuis plusieurs années. La réception n'a rien d'officiel, il y a un autre ingénieur et un pharmacien : nous causons français, allemand et un peu russe. Il y a de nombreux Polonais en Sibérie, dans le corps des ingénieurs par exemple^ et le français leur est presque aussi naturel que leur langue maternelle. Cette race aimable et intelligente arrive facilement ici aux grades supérieurs de l'administration. Et elle s'entend particulièrement bien avec nous autres Français, comme s'il y avait une communauté de caractère.

Je m'assure un succès infaillible, lorsque je rencontre des Polonais, en leur rappelant la fameuse ballade lithuanienne et polonaise; elle ne porte plus ombrage aux Russes :

Jécho PoUké niié izguinoula, poka mi giviom, La Pologne n'est pas encore perdue, tant que nous vivons,

et cette autre : Z'dymem posarov (Dans la fumée des incendiés); ils se demandent où donc j'ai pu apprendre cela. Ce sont de vieux souvenirs d'enfance, des récits des insurrections polonaises^ qui passionnaient nos âmes d'alors; nous nous battions avec ces chants belliqueux, et la mémoire des enfants est ineffaçable. Aussi ces mots me sont revenus tout naturellement un jour; je n'ai eu qu'un léger effort à faire pour les prononcer; ils dormaient depuis vingt ans.

Le pharmacien est Russe, mais sa femme est Polo^ naise; aussi comprend-il bien le polonais, mais il n'a jamais pu arriver à le parler. Par contre, il parle bien allemand. Si je racontais toutes les prouesses dont il

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se vanta, on ne me croirait pas : il distance la verve polonaise et la blague française de toute l'humeur froide d'un apothicaire.

Nous causâmes des mines, naturellement, tout en dégustant les zakouski, arrosés de vodka; A propos de vodka, les étrangers feront bien de ne pas se faire prier pour en boire. Si l'on ne vide pas son verre d'un trait, mais qu'on y trempe seulement ses lèvres, on vous le remplit impitoyablement jusqu'à ce que vous le vidiez. Il est donc nuisible de se faire prier. C'est bien l'hospitalité russe, un peu rude, un peu campagnarde, mais on s'y habitue; elle est pleine de bonhomie : enfin, le vodka n'est pas de l'eau-de-vie très forte, elle indique 40 degrés.

On voulait que je visitasse les mines du haut Vitim, des placers qui ont été riches autrefois, et où l'on parle maintenant d'installer des dragues. La route n'est pas difficile, mais elle est assez longue; il y a d'abord 300 kilomètres environ sur l'ancien tract sibérien jusqu'au village d'Oukhir, à travers une région de steppe, sans intérêt. C'est l'affaire de deux à trois jours, en voyageant de nuit, mais il faut prendre des provisions. A Oukhir seulement je pourrais me restaurer à peu près comme à Yerkhné-Oudinsk chez des paysans. Au delà, j'aurais encore 100 kilomètres en tarantasse, puis 150 kilomètres environ à cheval par des collines plus ou moins rocheuses et des vallées marécageuses; tout cela peu agréable et assez coûteux.

Et puis, me dit-on, que verrez-vous? des placers déjà lavés, où le procédé de dragage aura un succès plus que problématique, sur des rivières presque sans eauy ou bien en des rivières encombrées de gros blocs et dont les sables ont une teneur en or inconnue, ou

connue seulement comme inférieure à ce qu'il est possible d'exploiter par les procédés sibériens.

Une seule région serait peut-être dragable, mais il eût fallu s'y prendçe plus tôt; tout ce qu'il y avait de riche est déjà épuisé. Elle est sur le Tsuipikane. Ces considérations finissent par me rendre perplexe. Personne ne peut me donner un meilleur conseil que ces ingénieurs qui, depuis des années, parcourent à cheval tout le pays, et sont pourvus des connaissances techniques et de toute l'expérience nécessaire.

Il paraît aussi que la région nouvellement reconnue comme étant la plus intéressante n'est pas le haut Vitim, mais le moyen Vitim. On a trouvé là, sur le torrent Orlofka, source Korolone, quelques placers riches^ qui ont donné de très beaux résultats; cet endroit se prête peu au dragage, mais un peu à l'est on connaît les filons de quartz dont la destruction a enrichi les alluvions de l'Orlofka, et M. L... m'en apporte de splendides échantillons. Ce sont des quartz provenant de la mine Tagarak : Tor est en écailles dans le quartz que Ton fait éclater au feu, et il se sépare. Le quartz est encaissé dans des schistes argileux friables; on enferme le sable riche dans des boîtes que l'on va laver à la source; ces boîtes contiennent 5 à 600 francs d'or. Près de cette mine se trouvent aussi des diorites aurifères, dont on me montre un bloc pesant 30 kilos, très pyriteux, mais où l'or est invisible; il est intimement mélangé avec la pyrite de fer.

On a trouvé aussi quelques veines de quartz aurifère dans le haut Vitim, entre le Tsuipikane et le Vitimkane, mais ils n'ont pas été explorés. Jusqu'ici aucun filon de quartz en Transbaïkalie n'a encore

donné de résultats comparables à ceux du filon Ivanitzky que j'ai décrit précédemment. Il est pourtant intéressant de savoir qu'il existe des quartz aurifères dans le bassin du Yitim; nous en verrons sur l'Onone et la Gbilka, afiQuents de l'Amour.

Entre temps, l'ingénieur du district, M. L..., me raconte ses aventures dans la Taïga. Le moyen Vitim est une région d'un accès vraiment difficile. Le meilleur moyen d'y arriver en été est de prendre la route de Bargouzine, par le Baïkal. De ce village, on suit à cbeval le sentier de la Taïga par des monts escarpés et rocailleux et à travers de larges vallées marécageuses; il y a environ 600 kilomètres depuis Bargouzine, par le Baïkal : une route dans cette région coûterait plus d'un million de roubles. En hiver, le chemin est encore plus difficile. On peut bien aller à Oukhir, de là sur le haut Vitim, et suivre ensuite le cours du Vitim sur la glace; mais à cause des blocs de rochers et des rapides, la glace est très inégale, elle est souvent dépassée par l'eau courante, même au cœur de l'hiver, et si l'on s'y aventure, on peut tout à coup s'enfoncer de toute sa hauteur. Il arrive que ces creux ont deux à trois mètres de profondeur. En d'autres endroits, la glace forme comme une voûte bombée de peu d'épaisseur; elle cède sous votre poids, et au-dessous vous tombez dans des fonds de plusieurs mètres; c'est véritablement dangereux. Il est arrivé un jour à M. L... de tomber dans un trou de ce genre avec son cheval. Il était entièrement inondé, et n'avait pu qu'à grand'peine se dégager, et cela par 15 à 20 degrés au-dessous de zéro. Toute la nuit, il passa son temps à se réchauffer autour d'un grand feu allumé par son cosâqûè. Il avait pu sauver ses cigarettes, le bien le

plus précieux d'un Russe, et il avait du thé, et du sucre, mais Teau avait emporté sa bouilloire, de sorte qu'il dut se passer de boire et de manger jusqu'au lendemain soir, où il arriva à un poste de cosaques.

En été, M. L... a fait aussi cette route le long du Yitim, mais elle est presque impraticable. Le lit de la rivière est si encombré de blocs de rochers grands comme des maisons qu'on perd des journées à les contourner en risquant des chutes dangereuses. On ne fait pas vingt verstes par jour, alors que par Bargouzine, on en fait cinquante ou soixante, et l'on peut trouver quelques pâturages. Le long du Vitim, il y a peu d'herbe, car en bien des endroits les collines des rives se rapprochent de façon à supprimer toute berge plane, et les pentes sont rocailleuses, ou couvertes de buissons inextricables, de pins sombres et d'arbres rabougris.

Si je n'ai pu voir ces endroits peu attrayants, j'en ai vu de nombreuses photographies, prises par M. L..., qui donnent bien l'impression du pays. Les vallées des affluents du Yitim sont assez larges, entre des collines peu élevées, les forêts de pins ont souvent disparu, absorbées par les besoins des placers. Leur sol est couvert de marécages et de bois de bouleaux serrés à en être inextricables.

Par la route deBargouzine, on passe en des endroits plus intéressants : les sources chaudes de Karga sortent d'un énorme rocher, à 430 verstes de Bargouzine; puis, c'est le col d'Ikate, entre un torrent plein de boulders et de hautes parois rocheuses presque à pic. Le chemin devient cependant monotone à la longue, car ce sont toujours les mêmes paysages qui se répètent. Les placers du Korolone, découverts en 1898,

au bout de ces 600 verstes de chemin, ont donné plus de iO francs par tonne; le gravier est mêlé de gros galets, mais le quartz, comme nous Tavons vu, est très riche; l'avenir dira ce qu'il faut attendre de ces découvertes, mais il y a tout lieu d'espérer que leur importance compensera les difficultés d'accès.

En certains endroits, dans le lit même du Yitim^ on a installé des dragues à bras; il paraît difficile d'insr taller de grandes dragues^ à cause des boulders. Mais il reste d'immenses étendues à explorer sur une quau; tité de petits affluents entre le haut et le moyen Vitim, et des mineurs expérimentés y feront peut-être de riches découvertes. Sur le haut Vitim, un des placers les plus riches se trouvait au sommet d'une colline ; en cet endroit, un groupe (ou partie suivant le mot russe) de dix mineurs a pu récolter pendant quelc[ue temps plus de six livres d'or par jour; mais ce fait est plutôt rare; il s'agissait ici d'une terrasse glaciaire* Les alluvions exploitées actuellement sont dans le lit même des rivières, ou plutôt des ruisseaux, car ils ont fort peu d'eau. Ce pays ne ressemble à la Californie que pendant quatre à cinq mois de l'année.^

M. L... a constaté aussi la présence du cuivre en certains endroits^ dans de hautes parois schisteuses, mais l'endroit est inaccessible actuellement, et la Sibérie n'est pas encore un consommateur^ à un degré même faible, des produits métalliques. Seul, le grand chemin de fer transsibérien a absorbé du fer^ et son achèvement a déjà contribué à causer la baisse de plusieurs entreprises industrielles russes. En ce moment, sauf peut-être en des endroits particulièrement bien situés, on ne peut songer qu'à l'or comme entreprise minière.

Nous avons eu des conversations intéressiemtes sup

les indigènes, Bouriates et Toungouzes. Ce sont des peuples pasteurs idolâtres : leur religion, le chaînanisme, est mêlée de bouddhisme.

Les prêtres s'appellent des lamas; ceux qui sont destinés à ce sacerdoce le sont dès leur enfance. Us ne doivent jamais se marier; on prétend pourtant qu'ils ne sont pas des saints de bois : les femmes bouriates ne sont pas sauvages. Et voilà que nous entrons dans le chapitre des femmes^ où les Polonais et les Russes sont fort experts par leur fréquentation de toute espèce de races. Ceux qui prétendent l'existence de la loi morale naturelle, ou qui croient à la morale civique feraient bien d'aller étudier les Bouriates en Sibérie. D'ailleurs la bonne santé est une garantie de modération, mais au fond de tout jibmme^ il y a le sauvage qui dort, l'ancêtre, l'homme primitif qui a des réveils brusques de temps à autre. Ç'és^t ainsi que j'expliquerais volontiers certains accès de misanthropie chez des hommes cultivés, qui cherchent la solitude, et mènent une vie que tout le monde traite d'originale, alors qu'elle ne serait qu'un souvenir inconscient de l'état primitif qui hante leur cerveau.

Le chef de la religion chamane s'appelle Khamba- Lama et habite près de Selenguinsk, sur le lac âe< Oies, où il a une habitation de style chinois à trois étages; ily a à côté cent dix-sept temples bouddhistes en bois, à un étage, surmontés de coupoles, et une école religieuse, d'un cours de. dix ans, où l'on enseigne la théologie, les littératures mongolique et thibétaine, la médecine, l'astrologie et la philosophie bouddhiste.

Il y a dans cette région très peu d'émigrants russes; Us vont plus loin; mais un groupe assez important est

celui des forçats et des déportés, au nombre de trois mille environ, occupés par le service des mines. Le nombre des exilés à vie, sans être obligés au travail, est de dix-sept mille^ dont beaucoup sont dispersés^ sans même que la police sache où ils se trouvent.

Je finis ainsi par passer quelques jours agréables dans la région de Verkhné-Oudinsk; nous eûmes occasion de faire quelques courses et de voir des villages l^ouriates. M. L... me fournit quelques lettres d'introduction pour le district de Nertchinsk : il me prévient cependant que les affaires minières dans ce district sont gênées par Tadministration cosaque, qui possède tout le terrain et se montre rebelle aux accommodements. On est en voie de réformer ce système et on espère y arriver. A Tchita, me dit-on, il y avait un excellent hôtel tenu par M. Badmaïef, mais il était si confortable que son propriétaire s'y est ruiné et l'a fermé. Ce Badmaïef était un aventurier bouriate qui connaissait la médecine thibétaine et avait beaucoup d'aplomb; il plut aux femmes par son extérieur agréable et parvint à réussir à Saint-Pétersbourg où il arriva jusqu'à Alexandre IIL Celui-ci l'envoya à Tchita avec une mission politique; mais il perdit son crédit et se ruina. Je le regrette surtout à cause de son hôtel.

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